‹ Histoire générale de l'église depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à nos jours (volume 3)Chapitre 18 sur 192 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

même défini; et^ sans aucun doute , ceux qpï le proclamaient avec le plus farouche enthousiasme ne se donnèrent jamais la peine de le comprendre. Or la réforme^ dont les conciles avaient reconnu la nécessité, ne ressemblait nullement à ce que les imaginations exaltées de l'Allemagne voulurent faire prévaloir au XVI* siècle. On entendait par là le besoin de rendre aux mœurs la pureté primitive, de couper court aux abus qui s'étaient glissés dans Fadministration des biens ecclésiastiques durant le moyen âge. Mais jamais il n'avait été question de toucher aux dogmes ni à la foi, qui s'étaient transmis sans altération à travers les aèdes. La réforme administrative présentait elle-même une difficulté complexe ; car si FËtat reprochait des abus à l'Eglise, l'Eglise n'en avait pas moins à reprocher à l'Etat. La Papauté, pour maintenir une sorte d'équilibre entre des propositions contradictoires, s'opposait aux innovations prématurées, et les esprits ardents en prenaient l'occasion de l'accuser de mettre obstacle au bien général. Les esprits impatients^ qui veulent précipiter les événements et qui se croient supérieurs quand ils ne sont que témérsûres, ne lui tenaient aucun compte des obstacles réels, et traitaient sa modération de pusillanimité : mais les esprits sérieux qui comprennent que le gouvernement du monde doit refléter quelque chose de la patience du gouvernement divin, savaient gré à la Papauté de ses ménagements, et espéraient d'autant plus de son action, qu'elle était plus réservée^ plus douce, plus miséricordieuse dans sa persévérance. Un homme se trouva pourtant, qui, sans autre génie que celui du mal, s'empara des passions de tous, de la cupidité des grands, des grossiers instincts des masses, en les flattant et en les justifiant sous le nom de réforme; qui parla de rétablir la pureté des mœurs en autorisant la licence par ses exemples et ses écrits; qui, sous le spécieux ppétexte de réformation , abolit toute subordination à l'autorité ecclésiastique, toutes les idées d'abstinence, d'austérités, de privations, de continence; qui enrichit les princes des dépouilles du clergé ; qui délia les consciences de toutes les obligations morales pour les soumettre au libre examen, c'est-à-dire au désordre; cet homme, qui réunit ainsi dans sa main tout ce que l'enfer avait de puissance dans le monde, et qui n'eut de

40 Ltoif X (1513-1521).

grand que la perversité générale dont il se fit le foyer, le repré-> sentant, le miroir et le centre, fut Martin Lnflier (1] . La réforme i laquelle il attacha son nom fut une révolution reli^euse et politique. A son avènement, il trouva tout rassemblés les éléments de ce double mouvement qui devait agiter l'univers; il ne les créa pas, il s'en servit. Le germe du protestantisme existait avant qu'il ne l'eût fécondé de sa parole tour à tour incisive et insinuante, l]rrique et grossière, harmonieuse et insultante, oratoire et rustique, caressante comme une mélodie, venimeuse comme la dent du serpent. Avant la réforme, il y avait eu des réformateurs. Luther fut un nom, un général, un drapeau; mais il avait des disciples, des soldats, des échos, une armée, tout prêts à l'acclamer, à le suivre, à le défendre et à l'applaudir.

27. Martin Luther, né, en 1483, d'un pauvre paysan d'EisIeben, avait eu une jeunesse aventureuse. De bonne heure aux prises avec l'adversité, il rencontra sur sa route une pieuse et modeste femme d'Eisenach (2), qui adopta le mendiant, exilé par la misère du toit paternel, le recueillit dans sa demeure, lui servit de mère, et ouvrit à son intelligence les écoles qui fussent peut-être demeurées fermées à sa pauvreté. Enfant de la Providence, il oublia vite les bienfaits pour ne se plus souvenir que des difficultés du chemin; son cœur, fermé à la reconnaissance, ne fut accessible qu'à une colère injuste et toujours croissante contre l'humanité. A Eisenach, Luther étudia la grammaire, la rhétorique, la poésie, sous un maître renommé, Trébonius, recteur du couvent des Carmes déchaussés. L'esprit vif, l'éloquence naturelle, la rare facilité d'élocution, l'habileté à composer en vers et en prose, de l'écolier, le firent bientôt remarquer : il n'avait pas de rival parmi ses condisciples. Eisenach fut, après quelques années, un théâtre trop étroit pour cette imagination ardente et avide de science. Il vint à Erfurth, et s'abandonna, avec toute l'effervescence de la passion, à l'étude si difficile de la dialectique, qu'il délaissa ensuite pour pratiquer les beaux génies de Tantiquité : Cicéron, Virgile, Tite-Live. 11 lisait leurs livres, non pas en écolier qui ne cherche qu'à deviner des mots; mais

(1) M. Blanc, BUUnrt eccUsiastiqae, t. m, passim.

(2) Ursule GotU.

CBAPmE PREHDER. 41

€D intelligenee curieuse^ cherchant à y pniser des enseignemeofs, des conseils, des maximes pour la vie à venir. Il avait, dans re^[»ace de deux ans, prit ses grades de philosophie, lorsqu'un événement fortuit vint donner une autre direction à ses idées. Un de ses plus intimes amis, compagnon des travaux et des joies de sa jeunesse^ mourut à ses côtés, frappé de la foudre. Effrayé par cet avertissement du ciel, l'écolier allait, la nuit suivante, frapper à la porte du couvent des Augustins, y demandait l'habit de moine, et, le lendemain, il renvoyait à rCniversité les insignes de maître ès-arts ^q^'il en avait reçus. Une vocation si subite fut accompagnée des signes. extérieurs de Paustérité la plus rigide et de la plus sévère pénitence. La vision de son ami, tombé soudain dans les mains du Dieu vivant, poursuivait ses nuits sans sommeil. Luther jeûnait et se mortifiait comme un anachorète de la Thébaïde. Staupitz, général des Angustins, fut obligé de modérer souvent ces exagérations d'une ferveur de néophyte. H démêla bientôt, dans les replis de cette âme ardente, un orgueil démesuré et une opiniâtreté invincible, qu'il soumit aux plus énergiques épreuves. Enfin, après un noviciat rude et pénible, Luther fut admis, en 1507, à prononcer ses vœux, et reçut la prêtrise la même année. « C'est aujour- B d'hui, écrivait-il à un de ses amis, que je dirai ma première » messe : venez l'entendre. Indigne pécheur que je suis, Dieu a 9 daigné me choisir dans les trésors de sa miséricorde : je tâche- » rai de me rendre digne de sa bonté, et, autant qu'il est possible 9 à de la poussière comme moi, j'accomplirai ses desseins. Priez T> pour moi afin que mon holocauste soit agréable à Dieu. » Le jeune prêtre continua à se livrer, avec une ardeur toujours croissante, au mysticisme le plus exalté. Il prenait pour des avertissements du ciel les hallucinations d'une imagination en délire. Ses supérieurs, pour changer le cours de ses idées, lui conseillèrent un voyage à Rome : ils espéraient que la foi révélerait mieux ses douces harmonies au cœur de Luther, au milieu de la Yille étemelle. Mais le moine austère ne comprit rien aux splendeurs de l'Italie, à l'édat et au rayonnement de la Papauté. 11 sortit de Rome l'anathème à la bouche. Il n'était pas encore rebelle, il allsdt le devenir. Sa foi commençait à fléchir et déjà

se débattait en lui le réfonnateur futur. « Ma vie, écrivait-il à » cette époque , fait chaque jour uu pas vers Fenfer ; car » chaque jour je deviens plus mauvais et plus misérable. » Cependant son talent se développait au milieu de ces luttes intérieures et des orages qui tourmentaient son âme. Frédéric, électeur de Saxe, prince ami des lettres et des arts, musicien habile^ humaniste qui savait par cœur les poètes classiques de l'antiquité, avait entendu plusieurs fois prêcher Luther, dont il avait admiré la parole. Il voulut l'attacher à l'université de Wittemberg, qu'il avait fondée. Le moine saxon fut donc nommé pro^ fesseur de philosophie, et, peu de temps après^ prédicateur de la ville. La jeunesse wittembergeoise se porta en foule aux leçons de Luther. On admirait sa parole claire, incisive et toute remplie d'ironie. Mais les hommes sensés s'effrayaient de sa tendance à dénigrer les docteurs qui l'avaient précédé, et dont la renommée régnait encore dans les écoles : « Echos du passé, dit-il, qui ne » rendent que des sons humains, comme tous les philosophes » imbéciles, qui cherchent l'explication des phénomènes moraux » dans l'homme, au lieu de remonter à leur source, c'est-à-dire 9 à Dieu et à son Verbe. x> Ses succès, comme prédicateur, offrirent les mêmes caractères d'entraînement oratoire et de fougue désordonnée. Sa voix était belle et sonore, ses gestes larges et nobles. Il avait, dès l'abord, annoncé son dessein de ne pas imiter ses devanciers; et il tint parole. Abandonnant les routes battues de la scholastique, il affectait de puiser exclusivement ses inspirations, ses textes et ses images dans les livres saints. Son auditoire, charmé de ses innovations, l'encourageait, par des applaudissements, dans les voies dangereuses qu'il inaugurait. «Luther, disait un religieux, au sortir d'un de ses sermons^ j> a un profond regard, des imaginations admirables; il donnera » du tourment aux docteurs et soulèvera de grandes tempêtes. » On remarquait, dès lors, le germe des doctrines qu'il développera plus tard, en donnant au protestantisme sa dernière formule, n soutenait déjà que la foi seule obtient ce que commande la loi. Sans s'élever précisément contre le jeûne, les pèlerinages et la prière, il exalte la foi au point de déprécier les œuvres. Il affirme que le culte de Dieu a été défiguré par des pratiques

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