‹ Histoire générale de l'église depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à nos jours (volume 3)Chapitre 171 sur 192 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

par les couronnes, forent tous rejetés les uns après les autres* L'esprit dé Dieu, qui déjoue toutes les combinaisons, et faît servir à Vexécution de ses secrets desseins les intérêts et les passions des tommes, veillait aux destinées de l'Eglise. L'élévation de Clément XrV au trône apostolique conserve toute sa validité et tcrute son intégrité. Novaës attribue à une disposition merveilleuse de la Providence que, à Texclusion des princes romains et des fils même de rois qui se trouvaient au sein du conclave, les cardinattx aient porté sur le trône pontifical le seul religieux qui fût alors dans le sacré Collège ; a à une époque, ajoute-t-ïl, où les religieux D étaient généralement si peu en faveur, et où, dans presque » toutes les cours de l'Europe, ils étaient en butte aux persécu- » tions et aux sarcasmes des ministres, des rois et des philCH* » sopbes leurs adeptes. i>

1 6 . La situation de l'Europe était effirayante. « Jamais peut-être, » dans les siècles modernes , dit Schall , le Siège pontifical ne se » trouva dans une crise plus forte qu*â l'avènement de Clé- » ment XIV. Le parti anti-religieuxdominaît danstoutesles couw. D Ilest incontestable qu'on s'occupait d'un projet de schisme, dans p les différents Etats, par la création de patriarches nationaux 9 indépendants delà cour de Rome. La prudence de Clément IS^ » écartera ce danger. » Elevé sur le trône pontifical, Ganganëlli ne modifia pas la simplicité de sa vie et de ses manières. Dotnc, affable, bon, d'un caractère toujours égal , jamais précipité dans ses conseils , et ne se laissant jamais emiparbsr aux ardeurs d'ut zèle inconsidéré, it aurait pu avcèr le plus glorieux pontificat dans des temps meilleurs. Mais la tempête grondait ; les vents étaient déchaînés contre la barque de Pierre ; le pilote, si Difeu ne détournait forage, était menacé d'être emporté par ses fareors; La France, l'Espagne, Naples, Parme, Venise, étaient en guerre ouverte contre le Saitit-Siége ; le Portugal, à l'état de scrhisme, en était l'adversaire décidé. La question des lésuites était donc la première à résoudre, « Comment les supprimer , comment les » conserver î se demande M. de Saint-Priest. Fallait-il bravser la » colère des plus grands princes de TEurope , les pousser au 9 schisme, peut-être à l'hérésie T Faîluit-it exposer le Saint-Siège p à perdre nonnseulement la propriété de îBéuévent et du Comtet,

» mais encore l'obédience filiale du Portugal très- fidèle j de la » France très-chrétienne , de l'Espagne très-catholique î D'uu j> autre côté y comment rayer de la liste des choses vivantes un » ordre approuvé par tant de papes, réputé le boulevard de TE- D glise, le bouclier de la foi. d

17. Clément XIV inaugura son pontificat par un acte qui souleva im violent orage. Dans la bulle Cœlestium munerum the^ saurosy il s'exprimait ainsi : « Nous répandons avec bonheur les D trésors des biens célestes sur ceux qui cherchent ardemment » le bien des âmes. Comme nous comprenons parmi ces fervents » ouvriers dans le champ du Seigneur, les religieux de la Corn- . » pagnie de Jésus, nous désirons aussi très certainement entre- » tenir et^accroltre par des faveurs spirituelles la piété et le zèle » entreprenant et actif de ces religieux. » Les cours de France, d'Espagne et de Naples firent entendre , au sujet de ce bref, de vives et amères protestations. Elles exigèrent, comme une condition indispensable au repos de l'Europe , à la tranquillité de * l'Eglise, à la paix du monde, la suppression des Jésuites. Deux ans le Pape résista à toutes les instances , à toutes les supplica*tions, à toutes les violences même ; mais Charles m avait fait de cette question une question personnelle, il était résolu à contraindre le Saint-Siège par tous les moyens en son pouvoir , et c'était lui qui animait les autres cours de l'Europe dans cette guerre, sans trêve ni repos, déclarée à la Compagnie. Déjà la France, par ses instigations, s'était emparée du Comtat Yenaissin, et Naples, de laprincipauté de Bénévent. Clément XIV résistait toujours. Le roi d'Espagne fit partir alors pour Rome son ministre Monino, le plus fougueux adversaire des Jésuites. Dès cet instant, une obsession constante , infatigable, entoura l'auguste Ponîife. Un jour le ministre d'Espagne appuya ses instances d'un allument intéressé ; il garantit au Pape la restitution d'Avignon et de Bénévent, le jour même où il consentirait à signer le bref de suppression. Mais le vicaire de Celui qui chassa les vendeurs du temple lui répondit avec courage : <c Apprenez qu'un Pape gou- » veme les âmes et n'en trafique pas. » Après ces mots, il rompit la conférence et se retira indigné. Rentré dans ses appartements, sa douleur s'échappa ensanglots^ et il s'écria : a Dieu le pardonne

CHAPITRB V. 481

» au roi catholiqae ! » Clément XIV avaitlongtemps espéré dans la piété de Marie-Thérèse d'Autriche. Cette princesse, témoin dubiea qu'opéraient les Jésuites, et prévoyant les maux qu'entrainererait leur ruine, opposait de fortes résbtances aux sollicitations importunesduroi d'Espagne ; le Pape s'en prévalait Heureux de trouver une opposition qui entrait si bien daûs son plan et dans ses idées,; il s'en faisait un rempart à l'abri duquel il crut, pendant quelque temps, pouvoir échapper aux cruelles exigences des cours. Mais ce dernier refuge allait lui être enlevé ; cette dernière barrière était sur le point de tomber. Marie-Thérèse, faible comme toutes leS; mères, avait donné à Joseph II, son fila et son indigne héritier^; le titre d'empereur. Ce prince, livré, dès son enfance, aux mains des philosophes, en avait pris toute la haine pour l'Eglise ; il était destiné à inaugurer en Allemagne un règne déplorable. Prince inquiet, fracassier, qui avait toujours la main à l'encensoir, et que le grand Frédéric appelait , avec une juste ironie , son frère h sacristain, les églises, le culte, les couvents , rien n'était à l'abri de ses prétentions et de ses ordonnances. H détermina sa mère à consentir enfin à la suppression des Jésuites. Grande reine, héroïque princesse, l'honneur de son sexe, et la gloire de son époque^ Marie-Thérèse ne savait plus vouloir quand son fils avait parlé ; la suppression des Jésuites fut consentie par elle , à la condition que le jeune empereur pourrait à son gré disposer de leurs biens^ La cupidité l'emporta sur la prudence. Ce fut , on peut le dire^ une dernière espérance arrachée à l'âme de Clément XIY. Cepen* dant, abandonné à lui-même, psivé de tout appui, il hésitait encore. Mais les délais n'étaient plus possibles pour le malheureux Pape. Le 21 juillet 1773 , parut enfin la sentence définitive ; le Pape faisait comme le pilote y qui jette à la tempête ses objets les plus précieux pour sauver le navire. Le bref Dominus ac Re^ demptor supprimait la Compagnie de Jésus. «Inspiré par le Saint-*- 1» Esprit , comme nous en avons la conviction , disait le Pape 'y. 9 poussé par le devoir de ramener la concorde dans le sein de D l'Eglise, convaincu que la société de Jésus ne peut plus rendre D les services pour lesquels elle a été fondée, et déterminé par » d'autres motifs de la prudence et de la sagesse gouvernement » taies que nous tenons renfermées dans notre &ne ; nous atH>]uH iv; 31

» «ms et détrmsons la société de Jésus, sesfotioddiis^ ses taaisons, i> ses instituts. » On le voit, le sens de ce bref n'est pas douteux ; k peine que le Pontife inflige n'est pas un châtiment , mais un «acrifice fait à l'espoir de la paix ; sa sentence n'est pas exigée par la justice ; mais c'est une mesure administrative conseillée par rembarras du moment. « Fut-eUe légitime ? tse demande le 9> Père Cahoter. Oui, car le Saint^-Siége avait le droit de wppci* D mer ce qu'il avait lui*mème établi. Fut-eUe fansdente^t oppork> tune?Beaucanp4egensrontmé. Mais moi, je respecte l'étnâige » situatàon dans laquelle se trouva le vicaire de Jésos-dhrist et 4> je regrette que, cette fois , le sacrifice de Jouas acoosdé i la£in reur des flots n'ait fait qu'enhardir la tempête, n

18. Ce fut le dernier acte du pontificat de dément XIY ; il tnourut le 22 septembre 1774, assisté à ses derniers momeols, d'une manière miraculeuse, par saint Alphonse de Liguori. €e Pape a été l'objet de jugements fort opposés de la part de ses contemporains. Les uns l'ont fort exalté : et c'étaient en général les hommes peu favorables à l'Eglise , à sa liberté, i ses drofis. D'autres l'ont trop déprécié : c'étaient des catholiques, mais qai ne tenaient pas assez compte des cinsonstaoïces critiques «à ^ trouvait le Pontife. Caraccioli a le plus coidribué aox caloBamies débitées contre ce Pape, par le recueil apocryphe des lettres con- «Eues sdus le nom des Lettres de GanganelU. a La vérité hîstoy> rique su£St pour venger la mémoire de Qément XIV; âbn "ft élection fut libre et sans simonie^ malgré les intentions siflMH i> niaques et la pression extérieure des cours; les difficultés «s> « trèmes des temps; la violence morale perpétoeHemexït exieaBoée » par les puissances pour contraindre Clément XIV ; Fimilâité » des demi-mesures et des atermoiements prolongés qu'il leur t> opposait; les menaces, les craintes du schisme qui assiégeaient «) le Pape, doux et conciïiant par caractère, sont autant de cir- 1» constances atténuantes. Clément XTV a donc pu se persuader D que le bien de la paix exigeait qu'il fît taire son affection et son 1» estime pour la Compagnie , et qu'il la sacrififtt aux tristes esi- » gences de cette époque malheureuse, d

1 9 . La mort de Clément XIV coïncidait avec celle de Louis XY . "(S^ prince, qm av»H donné pendant sa vie de « if fïiJ»iBt!fcyyt|ff^«^

éàkSy sentit à ses derniers moments se réveiller dans son cœur les pensées de la foi qui avait nourri sa jeunesse et qui était hé^ rédilaire dans son auguste -maison. Il s'humilia sous la main in* visible qui le firappait, fit l'aveu public de ses longs égarements, en demanda pardon à son peuple et mourut dans les larmes de la componction, à Tâge de soixante-quatre ans (10 mai 1774). Il laissait la couronne à son petH-fils y le vertueux et infortuné ix>uis XYI. Si Tamour du bien y les qualités de l'esprit et du cœur, les sentiments d'humanité, de justice, dedéântéressement, de probité, étaient des titres suffisants dans un prince, Louis XYI aurait été le plus heureux des rois. Mais il faut à ceux que Dieu appelle à la redoutable mission de gouverner les hommes, plus de fermeté encore que d'autres vertus. Louis XVI était trop bon pour ne pas être faible. 6a vie tout entière fut, contre le mal et contre le crime, une lutte où Louis XVI céda toujours ; le mal et le crime ont triomphé, pour instruire à la fois et les rois et les peuples.

20. Nous avons, à l'occasion de la mort de Clément XTV, prononcé, en passant, le nom de saint Alphonse de Liguori. Ce grand évêque était la merveille de son siècle et la gloire de l'Italie. Il avait passé soixante-dix ans à évangéliser les pauvres habitants des campagnes napolitaines, lorsque , le 9 mai 1762 , il reçut une lettre du nonce apostolique à Naples, qui lui apprenait que le "pape Clément XIII l'avait nommé à l'évêché de Sainte-Agathe^ des-Goths. A cette nouvelle, il est comme frappé de la foudre, ses «eus se troublent, il ne peut parler, on le trouve tout agité et 3)aigné de 'larmes. La pieuse congrégation de missionnaires qu'il « fondée partage sa douleur et craint de perdre son pasteur et son >{ière. n écrit suF-l&-champ une lettre de renonciation, où, rem^fv «iant le Pape de sa bienveillance, il lui expose son incapacité, son ^irand &ge et ses infirmités , le vœu qu'il a &it de ne jamais aiv -cepter de dignité et le scandale que son acquiescement produirait dans sa congrégation. Les instances de son humilité furent inu-* , 4iles ; il dut indiner sa vplonté devant celle du souverain Pontife^ "OU plutôt devant celle de Dieu.^ congrégationdes Bédemptorisies -se soumit elle-mi6me aux décrets de la Providence qui lui impo^ «aient ce pénible scucnfiee. Lîguorijévéque; continua sa vie paavz^

m ctiUENT XIV (176M774.)

et pénitente de missionnaire. Pendant treize ans qiiMl vécut en* eore, chacun de ses instants fut consacré à la gloire de Dieu et au service de FEglise. Héritier des pieuses traditions de Técole mystique j il sut les faire passer dans la pratique quotidienne des fidèles. Le premier ouvrage de son cœur, plus encore que de sa plume, fut les Visites au saint Sacrement et à la sainte Vierge; délicieux petit volume que tant de saintes ftmes ont médité au pied des autels. Une foule d'autres écrits du même genre : Pra* tigue de VamJbur de Jésus^Christ; Motifs d'aimer Jésus-CArist; Méditations sur les mystères de F enfance de Jésus; Chemin de la Croix; Méditations et Pratiques dévotes sur la passion de Jésus^Christ ; sept opuscules : Sur Fêtât Religieux; Avis sur la vocation religieuse; Méditations sur le même sujet; Avis aux novices pour les animer à la persévérance; le Selva, ou Forêt y dans lequel il offi:^ aux prêtres comme un arsenal de matériaux pour des méditations , sur la dignité , les vertus et les devoirs du sacerdoce; Avis nécessaires à toutes les personnes de quelque con^ dition que ce soit; Maximes ou Vérités étemelles; Préparation à la mort y rappellent le style, l'onction, la grâce persuasive et tou« chante de saint François de Sales. Mais l'ouvrage qui a fondé à jamais la gloire de saint Liguori et qui a rendu le plus de services à l'Eglise est sans contredit sa Théologie Morale, publiée en 1753. Elle fut un remède providentiel aux maux incalculables que les dernières hérésies n*ont cessé de produire dans le gouvernement des âmes. Jansénius avait rendu l'usage des sacrements impraticable par les dispositions outrées qu'il exige des pénitents, et surtout par l'esprit de dureté qu'il inspire aux confesseurs. Saint Liguori rédigea sa théologie à un point de vue diamétralement opposé, n rappela la morale de l'Evangile et de l'Eglise à son premier caractère de mansuétude, de douceur et de charité. On a beaucoup parlé de l'opinion du saint évèque sur le probabilisme. En voici en deux mots la substance. De deux sentiments probables sur lesquels l'Elise n*a pas prononcé, on n'est point obligé de suivre le plus sévère, ni pour soi, ni pour les autres : pour sot on peut le suivre, mais on n'y est pas obligé; pour les autres, on ne doit ni on ne peut leur en faire une obligation. Ainsi un padteur, un confesseur, qui^ de deux opinions probables et libres.

CBAFITRB V.' 485

fait une obligation de la plus sévère, jusqu^à refuser l'absolution à ceux qui ne veulent pas s'y soumettre, impose aux âmes un iardeau que ni Dieu ni son Eglise n'ont entendu leur imposer ; commet un véritable péché, et répondra devant Dieu de foutes les âmes qu'il aura éloignées du salut par ce rigorisme tyrannique. Yoilà le fond de ce que saint liguori enseigne sur l'usage des opinions probables; nous pensons comme lui, avec TEglise romaine qui a plusieurs fois approuvé sa théologie, et nous ne croyons pas qu'on puisse penser et agir différemment. Saint Liguori, par un miracle incontestable et appuyé sur des preuves authentiques, assista à ses derniers moments le pape Oémenf XrV, dont il était éloigné de plus de quarante lieues. Dieu permit que, dans une extase, l'&me du saint fût transportée près du Pontife mourut. Smi liguori mourut le 1^ août }787«

Page 1