CHAPITRE V
non interrompu des charges les plus éminentes de l'Etat , par des talents héroïques, des vertus éclatantes, et les plus importants services rendus à la monarchie et au pays. Cette famille illustre a donné à la France six connétables et onze maréchaux. Henri IV disait que « si la famille de Bourbon venait à périr en France , 0 nulle n*était plus digne de la remplacer que celle de Montmo- » rency . d Anne de Montmorency, connétable de France sous François I", Henri H, François H et Charles IX , joignait une piété exemplaire à une valeur indomptable.Grand capitaine, grand diplomate, grand ministre , il était en même temps un fidèle chrétien. Il ne manquait jamais de dire ses prières à la tète de ses troupes, et, si le prévôt de Farmée venait dans ce moment lui rendre compte de quelque délit, il ne s'interrompait que pour lui prescrire des peines sévères , reprenant ensuite son Pater ou son Credo , avec la plus grande tranquillité ; ce qui faisait souvent répéter à ses soldats : <( Dieu nous garde des patenôtres de monseigneur le » connétable. » Dès sa première jeunesse , Anne de Montmorency se glorifiait du surnom de Caton chrétien^ qui lui avait été donné de bonne heure au sein de la brillante cour de François I". Sa présence y imposait plus que celle du roi lui-même , et le vice faisait silence autour de lui. Le parti des Politiques , comme tous les partis de transaction, ne pouvait avoir de chances de succès au milieu de la conflagration générale des esprits : et le connétable, toujours fidèle, demeura inébranlablement attaché à la cause royale.
3. Le supplice d'Anne Dubourg avait profondément irrité les calvinistes. L'active vigilance du cardinal de Lorraine acheva de les aigrir ; ils se crurent toutefois assez habiles pour la mettre en défaut. Un complot fut formé par l'amiral de Coligny et Dandelot, dans le but de massacrer les Guise et d'enlever le jeime monarque alors à Amboise. La conjuration avait pour chef apparent Bari de la Renaudie, simple gentilhomme du Périgord, plein d'audace et de ressources ; mais l'affaire ne fut pas tenue si secrète qu'elle ne parvint aux oreilles de la régente Catherine de Médicis et des princes lorrains qui formaient son conseil. Ceux-ci , par un trait de profonde politique, firent publier un édit qui donnait à tous les sujets du roi la liberté de le venir trouver, pour lui faire entendre IV. 12
leurs plaintes. Les conjiirés ne virent pas le piège, ou, s^îls le soupçonnèrent, ils se crurent assez forts pour le rendre fatal à ses auteurs. Un grand nombre d'entre eux se rendirent en armes dans les environs d'Amboise où se tenait la cour. La Renaudie fut tué dans une forêt voisine de la place, la plupart des autres furent surpris, massacrés ou pendus. Telle fut l'issue de la conjuration d'Amboise , où la Réforme s'essaya pour la première fois contre l'autorité monarchique (1560). Chargé par les dépositions du secrétaire de la Renaudie , le prince de Gondé fut sommé de comparaître à la cour. Il nia toute participation au complot, et le roi lui fit grâce. Le cardinal de Lorraine déploya alors une énergie infatigable contre les sectaires qui furent poursuivis avec la dernière rigueur. Il songeait à établir contre eux une inquisition royale sur le modèle de celle d'Espagne , lorsque parut sur la scène politique, un de ces hommes vertueux, mais à courte vue^ qui, dans les époques de confusion, veulent faire le bien sans couper la racine du mal , et mettent toutes les forces de leur caractère à lutter contre les effets au lieu de remonter aux causes. Ce fut le chancelier de France, Michel de l'Hospital. Dans les nobles illusions de son patriotisme, il crut que l'influence des parlements suffirait seule à mettre un terme aux maux de son pays. n voulut reprendre les institutions monarchiques au point où Louis Xn les avait laissées et continuer un progrès dont toutes les conditions étaient détruites. L'Hospital fut le jouet des révolutionnaires de son temps , qui se servirent de sa vertu même pour accroître les désordres qu'il avait espéré faire cesser : tant U est vrai qu'aux époques de désorganisation sociale le mal profite des bonnes intentions des gens de bien, de même qu'aux époques d'amélioration le bien s'accomplit même par les vices des pervers. L'Hospital s'opposa de tout son pouvoir à l'établissement de l'inquisition. Il obtint, dans ce but, l'édit deRomorantin(mai 1560), qui transférait du parlement aux évèques la connaissance du crime d'hérésie. Pour mettre fin aux dissensions religieuses, il imagina une sorte d'assemblée des notables où les che& huguenots devaient exposer leur doctrine en présence de docteurs catholiques. Cette conférence n'aboutit qu'à un défi de guerre civile. L'amiral de Coligny, se déclarant le chef de la nouvelle religion, présenta une
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requête au nom des protestants en disant qu'elle serait bientôt signée par dix mille personnes. « Et moi , s'écria le duc de Guise, 9 j'en présenterai une contraire , que cent mille honmies , dont je j> suis le chef, signeront demain de leur sang..» Bientôt après, le prince de Gcmdé , dont l'exaltation religieuse ne connaissait plus de bornes , i^t arrêté , jugé par des commissaires royaux et condamné à mort. « n faut, avait dit le duc de Guise, trancher d'im seul coup la tête à l'hérésie et à la rébellion » (1 0 décembre 1560). L'échafaud du prince devait être dressé devant leur salle d'assemblée pour épouvanter les huguenots par un terrible exemple. La mort de François II sauva le coupable. Charles IX, son firère, enfant de dix ans, hérita de la couronne et de la difficile mission de gouverner la France au milieu de tant d'orages.
4. Pie IV, qui occupait depuis un an le Saint-Siège , avait résolu de continuer les réformes commencées par son prédécesseur. Tout différait cependant dans ces deux souverains Pontifes * la naissance, le caractère et l'éducation. Paul IV descendait d'une illustre maison de Naples et il avait été élevé dans la haine de l'Autriche^ sentiment que son caractère énergique avait encore développé; Pie IV était né sujet de l'Autriche et il était lié de cœur à la domination autrichienne. Paul IV était énergique , résolu, entreprenant ; Pie IV était d'un caractère doux , simple et bon. Malgré ce contraste^ Pic IV adopta, sur le trône de saint Pierre^ la ligne de conduite inaugurée par Paul IV. Il n'est pas rare de rencontrer, dans l'histoire de la Papauté ^ des exemples de succession intelligente où un souverain Pontife continue l'œuvre d'un autre, en appliquant au même but d'autres qualités. Pie IV fiit aidé dans le gouvernement de l'Eglise par son neveu , saint Charles Borromée , le modèle des évêques et le restaurateur de la discipline ecclésiastique. Né^ en 1538, dans le château d'Arone, sur les bords du lac Majeur, de l'illustre famille des comtes de Borromée , le jeune Charles se distingua de bonne heure par une piété tendre et une sagesse au-dessus de sa jeunesse. Entré dans la carrière ecclésiastique, il fut bientôt pourvu de riches bénéfices ; mais il représenta respectueusement à son père qu'après avoir pris sur ses revenus de quoi fournir à son éducation et au service de l'Eglise, le reste appartenait aux pauvres, et que tout autre
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usage serait illégitime. Le comte {deora de joie en voyant mie telle vertu dans son fils. Charles Borronîée venait d'achever ses études de droit canonique à Milan , lorsqu'il reçut la nouveUe de l'élévation du cardinal de Médicis , son oncle , à la Papauté , et l'ordre de se rendre immédiatement à Rome. Gréé immédiatement cardinal et archevêque de Milan, quoiqu'il n'eût encore que vingts trois ans , le saint mit tout en œuvre pour décliner ces dignités ; mais le Pape voulait honorer ses vertus et l'avoir à côté de lui pour employer son zèle et ses talents extraordinaires au service de l'Eglise. Borromée donnait aux affaires la plus grande attention ; il les pénétrait avec une rare perspicacité , les discutait avec sa* gesse et en rendait la décision facile. Les honneurs qui étaient venus le chercher, à un âge où les autres hommes ont encore besoin de guides, par un heureux privilège , étaient , si l'on peut s'exprimer ainsi , au-dessous de son mérite , et Rome , qui avait énergiquement flétri le népotisme de Paul IV, applaudissait à l'élévation du neveu de Pie IV. La gloire de Dieu était la fin principale que saint Charles se proposait dans chacune de ses actions et de ses entreprises. Son impartialité et son désintéressement étaient admirables. Les considérations les plus puissantes n'influaient jamais dans ses jugements ; il se consolait des éminentes fonctions que sa modestie aurait voulu répudier, en songeant qu'elles lui permettaient de travailler au bien de l'Eglise.
5. Son premier soin avait été de reprendre, par l'ordre de Pie IV, les négociations pour la continuation du concile de Trente, interrompu depuis Jules m. La bulle d'indiction fut publiée le 29 novembre 1560. A Aussitôt que nous avons été appelé au gouveme- )» ment de l'Eglise, disait le Pape, nous avons compris que le » moyen de combattre efficacement la contagion du schisme, les » progrès de l'hérésie et la corruption des mœiu*s, serait de réunir » le concile œcuménique, déjà assemblé par Paul ni et Jules m, » son successeur, d'heureuse mémoire. Le Seigneur, dans sa mi* » séricorde, ayant daigné rétablir la concorde et l'union entre les » rois et les princes chrétiens , nous avons jugé que rien ne s'op- » posait plus à sa célébration. » Des nonces apostoliques furent chargés de porter cette bulle à toutes les cours de l'Europe. Les
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patriarches d'Orient, d'Ethiopie et de Russie furent convoqués. Les cardinaux de Mantoue , Hercule de Gonzague et Jacques du Puy^ auxquels le Pape adjoignit bientôt Séripand, général des Augustins et archevêque de Saleme ; Hosius , évêque de Culm ; Simonetta, évêque de Pésaro, et Marc d'Altemps, évêque de Constance , furent nommés légats du Saint-Siège , pour présider les opérations du concile. En les choisissant ainsi parmi toutes les nations de l'Europe , Pie IV avait voulu s'assurer leur concours plus unanime et donner aux délibérations un caractère d'universalité plus imposant pour tous les peuples.
Le 18 janvier 1562, les évêques, déjà réunis au nombre de cent douze, tinrent la dix-septième session de réouverture. La dixhuitième session , qui eut lieu le 26 février suivant, régla l'ordre des matières à examiner. Cependant les difficultés politiques qui avaient si longtemps entravé la marche de cette grande assemblée, renaissaient avec d'autant plus d'intensité qu'elle paraissait plus approcher de son terme. Les prétentions des princes, les questioas de préséance entre les ambassadeurs des différentes cours, les ré* criminations des protestants, les diverses tendances des princes catholiques qui voulaient faire {«^valoir leurs vues, leurs intérêts, leur ambition personnelle, furent autant d'obstacles que le concQe eut à surmonter. La dix-neuvième et la vingtième session furent employées à les aplanir. Enfin , le 12 juillet , s'ouvrit la vingt et unième session qui renoua la série des canons dogmatiques et des décrets de réformation promulgués par le concile de Trente. La grave question de la communion sous les deux espèces, si hautement réclamée par la réforme luthérienne et calviniste^ y fut résolue, a Si quelqu'un, disent les Pères^ prétend que tous et chacun » des fidèles chrétiens sont obligés, de précepte divin ou de nécesi> site de salut, à recevoir le très saint Sacrement de l'Eucharistie » sous Tune et l'autre espèce : qu'il soit anaihème ! — Si quel- » qu'un dit que la sainte Eglise catholique n'a pas eu des moûls » justes et raisonnables pour donner la communion sous la seule j> espèce du pain aux laïques et même aux ecclésiastiques lors- » qu'ils ne consacrent pas ; s'il prétend que cette conduite a été de » sa part une erreur, qu'il soit anathème ! — Si quelqu'un dit que » la communion de rÈucharistie est nécessaire aux petits enfants
» avant qa'Us aient atteint l'âge de discrétion, qu'il soit anathème I D — Quant aux deux questions qui ont été autrefois posées, sa- » voir : Si les raisons qui ont porté la sainte Eglise catholique à y> donner la communion aux laïques et même aux ecclésiastiques ï> qui ne célèbrent pas , sous la seule espèce du pain, sont telles » qu'en aucun cas on ne doive permettre à personne l'usage du » calice : et supposé qu'on jugeât à propos, pour des causes rai- » sonnables et fondées sur la charité chrétienne, d'accorder l'usage » du calice à quelque nation ou à quelque royaume , savoir s'il » faudrait l'accorder à quelques conditions, et quelles elles de- )> vaient être; le saint concile réserve à un autre temps d'en faire » l'examen et de prononcer d'une manière définitive. » Plus tard, le concile renvoya la décision de cette affaire au souverain Pontife qui devrait s'inspirer des circonstances et les régler selon les besoins et les conjectures. Le décret de réformation promulgué en même temps contient neuf chapitres. Injonction aux évêques de conférer les saints ordres et de délivrer les dimissoires et les lettres d'attestation gratuitement. — Défense d'admettre aux ordres sacrés un clerc qui n'aurait pas de titre ecclésiastique, ou un patrimoine qui assure sa subsistance. — Ordre de faire des distributions journalières aux chanoines qui assisteront au service divin. — Faculté laissée aux évêques de créer des paroisses nouvelles ou de réunir ensemble un ou plusieurs bénéfices, selon les besoins spirituels de leurs diocèses. — Autorisation donnée aux prélats de visiter toutes les églises de leur diocèse , même celles qui ont joui jusque-là du privilège de l'exemption. — Dans tous les cas de réformation où on leur opposerait des exemptions ou d'autres privilèges , ils pomront agir comme délégués du Siège apostolique.
6. Dans l'intervalle qui s'écoula entre la vingt-et-nmième et la vingt-deuxième session, les Pères de Trentereçurent un serment d'adhésion à leurs décrets, adressé par Âbdisu, patriarche catholique de l'Assyrie orientale. H était venu à Rome demander la confirmation de son titre au vicaire de Jésus-Christ. Ainsi, pendant que les provinces d'Europe, envahies par le protestantisme ^ faisaient de sacrilèges efforts pour rompre l'unité chrétienne et se jeter dans les voies sanglantes d'une interminable anarchie, les
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restes épars des antiques églises de Mésopotamie et de Chaldée, tristement assis sur les rivages de l'Euphrâte et du Tigre, au milieu des ruines inconnues de Babylone et de Ninive, envoyaient leur patriarche au sein de la Ville étemelle pour se rattacher plus intimement au centre de l'unité catholique et y puiser la vie et la force spirituelles. Dans le même temps, Pie lY venait d'ériger de nouveaux évèchés en Amérique et dans les Indes pour recevoir les nouveaux peuples qui se pressaient aux portes de l'Eglise. Le Japon ouvrait les yeux à la lumière de la foi et la Chine attendait les compagnons de saint François-Xavier.
7. Le 17 septembre 1562, la vingt-deuxième session s'ouvrit en présence de six cardinaux , trois patriarches , cent quarantedeux évèques et sept généraux d'ordre. On y promulgua neuf canons sur le saint sacrifice de la messe. « Si quelqu'un , disent n les Pères, prétend qu'en célébrant Ja sainte Messe on n'offirepas » à Dieu un sacrifice véritable et proprement dit : qu'il soit ana- D thème ! — Si quelqu'un dit que, par ces paroles : Faites ceci en » mémoire de moi, Jésus-Christ n'a point institué les Apôtres D prêtres , et qu'il ne leur a pas ordonné , à eux et aux prêtres, » d'offrir son corps : qu'il soit anathème I — Si quelqu'un dit que » c'est ime imposture de célébrer des messes en l'honneur des » saints pour obtenir leur intercesâon auprès de Dieu , comme « c'est la pratique de l'Eglise : qu'il soit anathème ! — Si quel- )» qu'un dit que les cérémonies , les ornements et les signes exté- » rieurs employés par l'Eglise catholique dans la célébration de )) la messe sont plus propres à faire naître l'impiété qu'à nourrir D la dévotion : qu'il soit anathème ! — Si quelqu'un dit que les » messes où le prêtre seul conununie sacramentellement sont illi- » cites, et que , pour cela, il faut les abolir : qu'il soit anathème ! » — Si quelqu'un dit que le rite de l'Eglise romaine, selon lequel » on prononce à voix basse une partie du canon et les paroles de 1» la consécration , doit être condamné ; qu'on ne doit célébrer » qu'en langue vulgaire , qu'il ne faut point mêler d'eau avec le » vin qui doit être offert dans le calice, sous prétexte que cela est » contraire à l'institution de Jésus-Christ : qu'il soit anathème I » Chacun de ces canons répondait , comme on le voit , aux erreurs que le protestantisme s'efforçait de populariser en Allemagne. Le