‹ Histoire générale de l'église depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à nos jours (volume 3)Chapitre 88 sur 192 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

peine de mort. Une émigration de plus de mille chrétiens se rendit aux Philippines pour échapper au sort dont la barbarie du prince païen les menaçait. Les déserts se peuplèrent d'une multitude de confesseurs qui y renouvelaient les austérités de la Thébalde et de Nitrie. Mais tant de courage et de persévérance devaient échouer en présence des intrigues de la Hollande et de l'Angleterre, dont les vaisseaux étaient les seuls qui fussent alors en relations de commerce avec le Japon. C'est une flétrissure que ces deux pations européennes porteront dans l'histoire jusqu'à ce que, revenues de leurs égarements, elle l'aient noblement expiée, et devant Dieu et devant les hommes, par leur zèle à propager la civilisation véritable, le Catholicisme, sur tous les points du globe.

3. Cependant la Providence ouvrait aux missionnaires les portes de la Chine. Le Père Mathieu de Ricci, de la société de Jésus, pénétra le premier dans cet empire, que les mœurs, les habitudes, les traditions séparent du reste du monde. Admis, en 1600, à la cour de l'empereur avec quelques autres jésuites, il obtint la faveur de prêcher l'Evangile. Il appela au secours de la Religion les arts et les sciences et piqua ainsi la curiosité des Chinois. En peu de temps le nom du Père Ricci (1) avait acquis, dans la capitale et au fond des provinces, une telle célébrité, que les Chinois le comparaient à leur Confucius. La gloire lui venait avec la puissance. Mais ce n'était pas pour ces avantages terrestres que le jé^ suite avait voué son existence à la propagation de l'Évangile. Il n'ambitionnait qu'une chose, c'était d'affermir dans l'étendue de l'empire l'œuvre si péniblement ébauchée. Un noviciat fut établi à Pékin ; il y reçut les jeunes Chinois, les forma à la pratique des vertus, à la connaissance des lettres, à l'étude des mathématiques. Et, comme si tant de travaux n'eussent été qu'un jeu pour sa vieillesse, il écrivait la relation des événements qui se passaient sous ses yeux; il ne cessait de recevoir les mandarins et les grands, que l'amour de la science ou même une simple curiosité

(i) Le P. Ricci avait pris en Chinois le nom de Li, représentant la première syllabe de son nom de famille, de la seule manière que les Chinois puissent Tarticuler, et le surnom de Ma-teou (Mathieu). D'après son exemple, les autres missionnaires ont tous pris des noms chinois, formés généralement Je la même manière.

attiraitprès de lui. En dehors de ces occapations si diverses, Ricci composait enlangue chinoise des ouvragesde morale religieuse, des traités de géométrie ; il expliquait à ses disciples indigènes les sii premiers livres d'Euclide. La mort le surprit au milieu de ces travaux; il expira le llmail610y à l'âge de cinquante-huit ans, laissant aux Chinois le souvenir d'un homme qu'ils respectent encore, et aux Jésuites un modèle de vertus, de science, de sagesse et de fermeté. Ce trépas inattendu exposait à de cruelles vicissitudes le bien que Ricci avait eu tant de peine à préparer. En 1617, une persécution violente s'éleva contre les missionnaires. On les battit de verges^ on les exila, on les emprisonna, enfin on les rejeta scat les rivages de Macao. Trois ans après (1620), l'empereur Vanlié, qui avait signé les édits de proscription, mourait au moment où Thien*Min, roi des Tartares, envahissait ses États, taillait son armée en pièces et tirait les Chinois de cette immobilité traditionnelle qui semblait être pour eux l'unique condition d'existence. Tien-Ki, successeur de Van-Iié, prit des mesures pour s'opposer aux progrès des Tartares. Les mandarins chrétiens lui conseillèrent de s'adresser aux Portugais et de leur demander des officiers, afin que le service de l'armée fûit mieux dirigé. « Hais, ajoutèrentr » ils, les Portugais n'accorderont leur concours que si les Jésuites, » ignominieusement expulsés, trouvent enfin justice devant l'em- » pereur. » Tien-Ki annula l'édit de bannissement que son prédécesseur avait porté et rétablit les Pères. Ce fut dans ces circonstances que le Père Adam Schall de Bell, né à Cologne, arriva en Chine. Profond mathématicien, grand astronome, il marcha sur les traces du Père Ricci, et obtint, à son exemple, le titre d'homme universel. Chaîné par l'empereur de corriger le calendrier, le jésuite profita de cette marque de confiance pour supprimer les jours fastes et néfastes, comme entachés de superstition, et pour donner plus d'extension au Christianisme. A Siganfou, il avait décidé les païens eux-mêmes à construire une église. A Pékin, il sut obtenir de l'empereur un décret par lequel il était permis aux Jésuites d'annoncer l'Évangile dans tous ses États. Des hommes d'élite, des savants seuls étaient destinés à cette mission. S'y consacrer, c'était presque de l'héroïsme : car ces mers lointaines n'avaient pas encore été explorées par les navigateurs, et

elles étaient fécondes en naufrages. Aussi le Père Diaz éarivaitril au général de la compagnie , en demandant vingt missionnaires par année : ce Ce ne serait pas trop si tous, par une bénédiction » spéciale du ciel, pouvsdent arriver vivants à Hacao ; mais il » n'est pas rare qu'il en meure la moitié en route. Il convient » donc d'en faire partir vingt par an, pour compter sur dix. i^

4. L'Amérique voyait aussi prospérer les efforts des missionnaires. Dans l'ile de Cuba, dans l'empire du Mexique, et dans celui du Pérou, elle avait une hiérarchie canoniquement instituée. L'archevêché de Lima était alors gouverné par saint Turribe, le Borromée du Nouveau-Monde. Pendant son épiscopat de vingt-cinq ou vingt-six ans , saint Turribe tint trois conciles provinciaux avec les évèques de cette partie de l'Amérique, quatorze synodes diocésains avec les principaux ecclésiastiques de son archevêché. Ces conciles et ces synodes du Nouveau-Monde peuvent servir de modèle à l'ancien. Saint Turribe s'efforça d'appliquer à son clergé et à son peuple les mesures salutaires prescrites par les Pères de Trente. Il fonda des séminaires où les jeunes Américains vinrent bientôt former l'espoir d'un clergé indigène. — Pendant que le pieux archevêque travaillait ainsi pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, sainte Rose de Lima édifiait sa ville natale par le spectacle de ses aimables vertus, et méritait, par l'angélique pureté de sa vie, les honneurs du culte public cpie l'Église lui décerna plus tard.

5. L'Amérique offirait alors un spectacle digne de fixer l'attention de l'histoire : c'étaient des peuplades entières de sauvages transformées en un peuple de saints. Après la conquête du Non* veau-Monde, les Espagnols avaient réduit les Indiens en servi-^ tade, et les sacrifiaient aux travaux des mines. En vain le clergé séculier et régulier avait réclamé contre cet usage, aussi impolitique que barbare. Les plaintes furent inutiles. Cependant il restait encore, au pied des Gordillières, vers le côté qui regarde l'Atlantique, entre l'Orénoque et le Rio de la Plata, un pajrs rempli de sauvages, où les Espagnols n'avaient point porté la dévastation. Ce fut dans ces forêts que les missionnaires entreprirent de former une république chrétienne et de donner du moins à un petit nombre d'Indiens le bonheur qu'ils n'avaient pu pro-

curer à tous. Les sauvages qu'on rencontrait dans ces retraites paraissaient les moins prc^res à recevoir la parole évangélique. Race indolente^ stupide et féroce, ils montraient, dans toute sa laideur, Thomme primitif dégradé par sa chute. Rien ne prouve davantage la dégénération de la nature humaine que la petitesse du sauvage dans la grandeur du désert. Arrivés à Buenos-Ayres, les Jésuites, qui s'étaient dévoués à ces pénibles missions, remontèrent le Rio de la Plata, et entrant dans les eaux du Paraguay, se dispersèrent dans les bois. Les anciennes relations nous les représentent avec un bréviaire sous le bras gauche, une grande croix à la main droite, et sans autres provisions que leur foi et leur confiance en Dieu. Elles nous les peignent se faisant jour à travers les forêts, marchant dans les terres marécageuses, où ils avaient de Teau jusqu'à la ceinture, gravissant des roches escarpées, pénétrant dans les antres et les précipices, au risque d'y trouver des serpents et des bêtes féroces au lieu des honunes qu'ils y cherchaient. Plusieurs d'entre eux y moururent de faim et de fatigue; d'autres forent massacrés et dévorés par les sauvages. La première peuplade qui se rassembla à la voix des Jésuites, fut celle des Guaranis. Ds composèrent une bourgade, sous la direction des Pères Mareta et CataldinOj dont il est juste de conserver les noms parmi ceux des bienfaiteurs des hommes. Cette bouigade fut appelée Lorette, et, dans la suite, à mesiure que les églises indiennes s'élevèrent, elles furent comprises sous le nom général de Réductions. On en compta jusqu'à trente en peu d'années, etelles formèrent entre elles cette République Évangélique, dont nul gouvernement ancien ou moderne n'égala la perfection. Chaque bourgade était régie par deux missionnaires, qui dirigeaient les affaires spirituelles et temporelles. Des écoles publiques étaient ouvertes dans chacune d'elles pour l'éducation et l'instruction des enfants. Suivant leur aptitude particulière, les jeunes gens étaient répartis dans un des ateliers de la Réduction pour y apprendre les arts utiles. Ceux qui préféraient l'agriculture étaient enrôlés dans la tribu des laboureurs, et ceux qui retenaient quelque humeur vagabonde de leur première vie erraient avec les troupeaux. — H n'y avait point de marchés publics dans les bourgades : à certains jours fixes, on donnait à chaque famille les choses néces-

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saires à la vie. La terre était divisée en plusieurs lots, et chaque famille en cultivait un pour ses besoins. Il y avait en outre un dbamp public appelé la Possession de Dieu. Les fruits de ces terres eommunales étaient destinés à suppléer aux mauvaises récoltes, à entretenir les veuves, les orphelhis et les infirmes. Un cacique ou chef de guerre, un corrégidor pour l'administration de la justice, des régidores et des alcades pour la police et la direction des travaux publics, formaient le corps militaire, civil et politique des Réductions. — En cas d'infraction aux lois, la première faute était punie par une réprimande secrète des missionnaires; la seconde, par une pénitence publique à la porte de l'église, comme chez les premiers fidèles ; la troisième, par la peine du fouet. Mais pendant un siècle et demi qu'a duré cette république, on trouve à peine un exemple d'un Indien qui ait mérité ce dernier châtiment, a Toutes leurs fautes sont des fautes d'enfants, dit le Père » Charlevoix; ils le sont toute leur vie en bien des choses, et ils » en ont d'ailleurs toutes les bonnes qualités (1). » Muratori a peint d'un seul mot cette république chrétienne, en intitulant la description qu'il en a faite : Le Christianisme heureux. Voltaire lui-même n'a pas pu s'empêcher de dire \ a L'établissement formé » dans le Paraguay par les seuls Jésuites espagnols parait, à quel- » ques égards, le triomphe de l'humanité. »

Pendant que les nouvelles venues du Nouveau-Monde réjouissaient le cœur du pape Paul V, son autorité trouvait à lutter contre la résistance opiniâtre d'un état italien qui s'était montré jusque là soumis au Saint-Siège. Le sénat de Venise avait rendu un décret cpii prohibait l'aliénation des biens laïques en faveur des églises ou du clergé. U avait fait arrêter deux ecclésiastiques, en attribuant la connaissance de leur cause à la justice civile ; de plus, il avait défendu de bâtir des églises, des abbayes, des hôpitaux, sans la permission de l'autorité séculière. Paul V protesta contre ces mesures, et le sénat n'ayant point tenu compte de cette protestation , le Pape prononça, avec Tassentiment du sacré col-

(i) « Sire, écrirait à Philippe V Tévéque de Buénos-Ayres, dans ces peuplades « nombreuses, composées d'Indiens naturellement portés à toutes sortes de vices,

• il règne une si grande innocence que je ne crois pas qu'il s'y commette un

• seul péché mortel. •

lége, une sentence d'excommunication contre la république (17 avril 1606). be sénat, loin de se rendre, déclara la sentenc* injuste, défendit, sous les peines les plus rigoureuses, la publication du bref, et tâcha d'obtenir du clergé la continuation du culte divin. La majorité du clergé régulier quitta le pays, se soumettant à la voix du successeur de saint Pierre. Les Théatins, les Capucins et les Jésuites furent bannis du territoire vénitien. Â côté de la lutte matérielle, il s'en éleva une spirituelle. Paolo Sarpi, dont nous avons eu précédemment l'occasion de parler, fut chargé par le doge et le sénat de défendre les droits de la république; U le fit, en attaquant l'autorité pontificale dans des pamphlets outrageants qu'on répandit parmi les classes populaires. Baronius et Bellarmin répondirent, par une érudition écrasante et des arguments victorieux, aux libelles injurieux du moine apostat. Un moment Paul V songea à employer la force des armes contre la république vénitienne. Mais il craignit que le sénat ne profitât de cette rigueur pour se jeter dans le parti de la Réforme. Dans ces délicate sconjonctures, Henri ÏW offrit sa médiation au souverain Pontife, qui l'accepta avec empressement. Des négociations préliminaires furent entamées. Les ministres du roi de France à Rome et à Venise, les conduisirent avec tant d'habileté, qu'en 1607 le différend put être terminé. Le Pape consentit à révoquer les censures qu'il avait fulminées. Le sénat vénitien, de son côté, supprima les manifestes qu'il avait publiés contre le Saint-Siège, rétablit les religieux qui étaient sortis de Venise à l'occasion de l'interdit, à l'exception des Jésuites, qui ne furent rappelés que plus tard, et retira les lois oppressives, cause de tout le débat.

6. La fameuse Conspiration des poudres venait d'éclater à Londres, et appelait l'attention du souverain Pontife, par les per* sécutions dont elle fut le signal contre les catholiques. Le nouveau roi d'Angleterre, Jacques P', était né au sein du Catholicisme. D n'en fallait pas davantage pour que les Anglais schismatiques le soupçonnassent d'un penchant secret pour la foi de ses pères, et employassent tous les moyens pour perdre les catholiques dans son esprit. La Conspiration des poudres vint à propos servir leur haine. Sous la grande salle du palais où le parlement tenait ses

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