CHAPITRE V
tife, exilé, tourna ses regards vers la France, cette terre dévouée à la Papauté. Le 7 novembre 1118, il abordait sur les côtes de Provence. L'abbé Suger, ministre de Louis-le-Gros, l'y reçut avec les honneurs dus à la vertu persécutée. Gélase II voulut aller se reposer de ses fatigues à l'abbaye de Cluny. C'était là que Dieu avait marqué le terme de son exil terrestre. L'héroïque Pontife y mourut, le 29 janvier 1119. Henri V n'avait rien à envier à l'histoire de son père. Comme lui, il avait fait un antipape; comme saint Grégoire VII, Gélase II mourut en exil. Les écrivains modernes qui, dans la question des investitures, prennent parti pour les empereurs, insistent peu sur de pareils faits.
S 4. Pontificat de Callxto II (1" février 1119-12 décembre 1124).
32. Les cardinaux, qui avaient suivi Gélase II en exil, lui donnèrent, pour successeur, Guy, archevêque de Vienne en Dauphiné. L'élection eut lieu à Cluny. Le nouveau Pontife prit le nom de Calixte II. Il recevait, sur la terre étrangère, le sceptre de la Papauté proscrite; mais il était destiné à le rapporter triomphalement à Rome, et à rendre enfin la paix à l'Eglise. L'empereur Henri V commençait à comprendre que la lutte qu'il soutenait contre le Saint-Siège était une de ces questions de principe, qui ne se résoudraient jamais à son avantage. Les Papes pouvaient mourir ; mais la Papauté immortelle n'abandonnerait point une cause juste et sainte. Il se rencontrait, même parmi les prélats allemands qui suivaient sa cour, des âmes honnêtes et droites, qui ne lui dissimulaient ni la gravité de la situation, ni l'inutilité de sa résistance. Conrad , archevêque de Salzbourg, n'avait pas craint de lui reprocher publiquement sa tyrannie, lors de l'emprisonnement de Pascal II. Un officier des gardes tira son épée et le menaça de mort. L'héroïque prélat présenta sa poitrine découverte : « Frappez, dit-il, je puis » mourir; mais vous ne tuerez point la vérité. » Un exil de neuf ans récompensa son courage. Albert, chancelier de l'empire et archevêque élu de Mayence, montra la même intrépidité et fut jeté dans les fers. L'Allemagne tout entière voulait la paix. La diète générale de Tribur (1119) exprima hautement ce voeu des
186 calixte n (1119-1124).
populations. Henri V craignait, en prolongeant la guerre, de voir ses propres sujets l'abandonner. Calixte II lui députa, sur ces entrefaites, Guillaume de Champeaux , évêque de Châlonssur-Marne, et Pons, abbé de Cluny, pour arrêter les bases d'un traité de pacification. Henri V leur demanda conseil sur les moyens de conclure cette négociation, sans rien perdre de son autorité, a Seigneur, répondit Guillaume de Champeaux, si vous » désirez une paix durable, il vous faut renoncer franchemeut, » et pour jamais, à l'investiture des évêchés et des abbayes. » Quand j'ai été promu à l'épiscopat, dans le royaume de France, » je n'ai reçu aucune sorte d'investiture du roi, mon suzerain, et » pourtant je lui paie exactement, à titre de vassal, les impôts en » nature et en milice qui lui sont dus. Je le sers aussi fidèlement, » sans investiture, que vos évêques d'Allemagne peuvent le faire » dans votre royaume, en vertu des investitures qui ont soulevé » tant d'orales, et qui ont attiré sur vous-même l'excommuni- » cation. » Henri V réfléchit un instant à ces paroles; puis, se levant . « S'il en est ainsi, dit-il, si vous me promettez, à ce » prix, de me réconcilier avec le souverain Pontife et de rétablir » la paix en Allemagne, je consens à renoncer aux investitures. » Une conférence fut donc indiquée à Mouson pour ratifier solennellement la paix entre l'Eglise romaine et l'empire. Calixte II tenait alors un concile à Reims. Il le quitta pour se rendre au lieu fixé par Henri V lui-même. Mais, sur le point de conclure, ce prince, qui conservait encore l'espoir d'arracher par la violence la concession des investitures, rompit les négociations et se retira en Allemagne, sous prétexte d'y convoquer une diète générale et de lui soumettre les conditions du traité.
33. Le Pape revint à Reims, douloureusement affecté de celte mauvaise foi. Il profita de son séjour en France pour vider le dinerend qui s'était élevé entre Henri II d'Angleterre et Louis— le-Gros. Henri II s'était emparé du duché de Normandie, et retenait prisonnier le duc Robert, son frère. Louis-le-Gros, en qualité de suzerain, avait pris le parti de son vassal opprimé. La question fut résolue au profit de Henri II par le concile de Reims. Calixte II le termina par l'excommunication solennelle de l'empereur d'Allemagne et de ses partisans. Quatre cent vingt-sept
CIÏAPITRE V.
évêques ou abbés, revêtus des insignes épiscopaux, se réunirent dans la cathédrale, tenant en main deS cierges allumés. On lut en leur présence la sentence qui frappait l'antipape Maurice Bourdin et son protecteur Henri V d'Allemagne , se disant empereur, dont les sujets furent déliés du serment de fidélité envers un monarque parjure. A ce moment, tous les flambeaux furent renversés et éteints, et les assistants répétèrent les solennelles paroles de l'analhème. Dans cette circonstance, la clause qui déliait les peuples de Germanie du serment de fidélité envers Henri V, omise à dessein par l'abbé Fleury et le P. Longueval, est remarquable. Elle nous montre ce que les évêques d'Italie. d'Espagne, de France, d'Angleterre et d'Allemagne, réunis à Reims, ce que le roi et les seigneurs français présents au concile, pensaient alors du pouvoir pontifical, investi par l'opinion publique, au moyen âge, du droit de suprématie sur les royaumes. Pour bien juger un homme ou un siècle, il faut savoir, avant tout, ce qu'il croit et ce qu'il fait.
34. Avant de partir pour Rome, où il était attendu avec la plus vive impatience par le clergé et le peuple, Calixte H donna le titre de missionnaire apostolique à saint Norbert, et lui recommanda de prêcher le royaume de Dieu aux peuples de France et d'Allemagne. Norbert, d'une naissance illustre, était allié, par son père, aux empereurs de Germanie, et descendait, par sa mère, de la famille de Godefroi de Bouillon. Attaché dès sa jeunesse à la cour de Henri V , il se livrait à tous ses goûts de plaisirs et de frivolités mondaines. Les espérances du siècle, son nom, son mérite, l'étourdissement de la fortune et de la vanité, enivraient son cœur /Un jour (1114), il se rendait à une fête, et traversait à cheval une vallée du duché deClèves, lorsqu'il fut surpris par un orage. La foudre tombe à ses pieds, renverse le cheval et le cavalier. Norbert demeura près d'une heure étendu à terre, privé de sentiment. Quand il revint à lui, il crut entendre une voix du ciel qui lui disait, comme autrefois à Saul sur le chemin de Damas : « Norbert! Norbert! pourquoi » me persécutez- vous? Est-ce ainsi que vous faites servir aux * projets de votre ambition et de votre orgueil, les talents et les » richesses que je vous avais donnés pour ina gloire et pour mon
188 calixte n (1119-1121).
» service! » Le jeune courtisan se releva un autre homme. Il courut se jeter aux pieds de l'archevêque de Cologne, qui l'ordonna prêtre. Il renonça dès lors aux biens et aux espérances du siècle, pour se consacrer exclusivement aux fatigues de l'apostolat. Sa parole incisive, éloquente, pleine d'énergie et de feu enthousiasmait les multitudes, apaisait les dissensions, éteignait les inimitiés les plus invétérées, et faisait régner l'Evangile dans les âmes. Sa réputation s'étendit bientôt dans toute l'Europe catholique. On disait : « La charité, pour parler aux hommes, a » pris la figure de Bernard; la foi a revêtu celle de Norbert. » Gélase II et son successeur, Calixte, se plurent a bénir sa mission. Cependant, l'évêque de Laon, qui professait pour lui la plus haute vénération , voulut fixer l'homme de Dieu dans son diocèse. Dans ce dessein, il lu: donna la solitude de Prémontré pour y établir un monastère, où l'illustre missionnaire vint s'établir avec ses premiers compagnons. Saint Norbert était chanoine ainsi que ses disciples. Il adopta donc de préférence la règle de saint Augustin, à laquelle il ajouta des constitutions plus austères Les chanoines réguliers de Prémontré vivaient dans la plus grande pauvreté, jeûnaient toute Tannée, gardaient un silence perpétuel, et portaient un habit de iaine de couleur blanche. Ils ne sortaient de leur retraite que pour évangéliser les peuples. Le nouvel institut s'étendit rapidement. Les plus illustres personnages de ce siècle sollicitaient la faveur de vivre sous la direction de Norbert Le jeune Thibaud IV, comte de Champagne, vint offrir au saint abbé de remettre entre ses mains les comtés de Blois, de Chartres, de Meaux et de Troyes, pour entrer lui-même, comme simple frère, dans l'abbaye de Prémontré. De telles propositions avaient de quoi séduire une âme vulgaire ; mais les saints règlent leur conduite par des vues plus élevées. Norbert refusa, « II n'en sera point ainsi, dit-il à Thi— » bault; vous porterez le joug du Seigneur dans la vie conju- » gale; et votre postérité possédera vos grands Etats, avec la » bénédiction de vos pères. » Le comte se soumit, et, par les soins de saint Norbert, il épousa Mathilde, fille du duc de Carinthie, avec laquelle il vécut saintement. Norbert voulu i que son ordre réunît les deux sexes. Il ouvrit donc un monastère de re-