‹ Histoire générale de l'église depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à nos joursChapitre 126 sur 324 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

positions, dont voici les deux plus intelligibles : La divinité n'est pas Dieu. — La nature divine ne $ est pas incarnée. Gilbert était devenu évèque de Poitiers. Deux de ses archidiacres déférèrent ses erreurs au Pape. Elles furent solennellement examinées, en présence d'Eugène m, au concile de Paris. Saint Bernard, dont le nom se retrouvait partout où la vérité avait besoin d'un défenseur, convainquit Gilbert, qui donna un noble exemple de soumission, en adhérant à la sentence du concile et en anathé— matisant son hérésie. On amena au concile de Reims un sectaire fanatique , qu'une ignorance grossière avait jeté dans un schisme extravagant. C'était Eon de l'Etoile, gentilhomme breton. H se croyait le Fils de Dieu, juge des vivants et des morts, parce qu'il entendait répéter, dans les prières de l'Eglise, ces paroles : Per eum (on prononçait alors eon) gui venturus est judicare vivos et mortuos, et sœculum pei* ignern. Cette folie n'eût été que ridicule, si elle n'eût rencontré parmi le peuple des esprits crédules qui la prirent au sérieux. Accompagné d'une bande indisciplinée, Eon de l'Etoile faisait valoir sa qualité de Fils de Dieu et de Seigneur universel. Il dépouillait les églises, pillait les châteaux et les monastères, et répandait partout la terreur. La sûreté publique exigeait une répression. Eon de l'Etoile comparut devant le concile, appuyé sur un bâton d'ivoire terminé à son extrémité supérieure par une double branche. « C'est là un » profond my stère, dit-il au Pape. Ce bâton est l'emblème de la • puissance qui m'a été donnée. Aussi longtemps que ses deux i branches regardent le ciel, Dieu possède deux parties de l'uni- » vers et m'abandonne le gouvernement de la troisième. Si je le » renverse, en tournant les deux branches vers la terre, alors je » retiens pour moi deux parties du monde, et ne laisse à Dieu » que la troisième. » H n'y avait pas à discuter de pareilles folies. On remit Eon de l'Etoile entre les mains de Suger, qui le fit enfermer, pour mettre un terme à ses désordres. Ce qu'il y eut de plus déplorable, fut l'obstination de quelques-uns de ses partisans, qui, cités devant les tribunaux civils, persistèrent jusqu'à la mort dans leur criminelle folie.

34. C'était l'époque des grandes hérésies religieuses et sociales, qui, sous les noms divers de Pétrobrusiensvde Bulgares, de

240 Eugène m (1145-1153).

Henriciens, d'Albigeois, de Cathares (1), reproduisaient les principes du Manichéisme antique et désolaient le midi de la France et les principales villes de l'Allemagne. Leurs doctrines n'étaient rien autre chose que la subversion même de toute doctrine : en politique et en religion , négation de toute autorité, insubordination, anarchie ; en morale, destruction de la famille, sous prétexte que les liens du mariage, par leur perpétuité même, étaient incompatibles avec la sainteté du chrétien ; absence de toute règle, et par conséquent de tout devoir, sous prétexte que la loi était l'œuvre du principe mauvais. On le voit, les utopistes modernes n'ont rien inventé quant au résultat. Ils arrivent aux mêmes conséquences par d'autres voies : l'erreur, au fond, est la même; elle se transforme seulement pour séduire, à chaque époque, par les côtés qui la rapprochent le plus du courant général des esprits et des passions du moment. Depuis vingt-cinq ans, Pierre de Bruys infestait les provinces des bords du Rhône et de la Garonne. Fier de la multitude qu'il avait séduite, il s'était enhardi ; et, après avoir promené le pillage et l'incendie dans les monastères et les églises du Languedoc, il vint à Saint- Gilles (2), fit dresser sur la place publique un immense bûcher formé des croix qu'il avait abattues, et y mit le feu. A ce spectacle, les catholiques outrés d'indignation, se précipitent sur lui, élèvent un second bûcher et vengent l'honneur de leur foi en jetant l'iconoclaste dans les flammes (1147). Les ennemis de l'Eglise ont fait de Pierre de Bruys un martyr. L'acte de justice sommaire qui termina ses désordres avec sa vie a été représenté comme une atrocité odieuse et gratuite. L'histoire qui juge sans passion, ne voit dans Pierre de Bruys qu'un rebelle insurgé contre toutes les lois civiles et religieuses de son temps. Les flammes du bûcher de Saint-Gilles, allumées par l'indigna-

(1) Pétrobrusiens, du nom do Pierre de Bruys, leur chef; Bulgares, parce que leur secte venait de la Bulgarie; Henriciens, du nom de Henri, Tun des disciples de Pierre de Bruys; Albigeois, parce que, dans la France méridionale, la ville d'Albi était comme le chef-lieu général de ces sectaires; Cathares, du mot grec K*9«f»f (pur), parce qu'ils prétendaient s'assimiler au boa principe en rejetant toujours le mauvais.

(2) Maintenant dans le département du Gard.

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tîon populaire, furent une protestation contre les outrages faits au signe sacré du saint , sous l'étendard duquel des milliers de croisés allaient verser leur sang sur les champs de bataille de la Palestine. Pierre-le- Vénérable et saint Bernard combattirent les hérétiques avec d'autres armes. L'abbé de Cluny parcourut les contrées méridionales de la France, prêchant aux peuples égarés la vraie doctrine de l'Evangile. Nous avons encore de lui un traité où il réfute éloquemment les erreurs des sectaires, et établit contre eux la divinité de la hiérarchie et des sacrements de l'Eglise. Mais il semblait que tous les prodiges de conversion, à cette époque, ne pussent être opérés que par saint Bernard, et que la grâce céleste l'avait choisi pour son instrument de prédilection. Le voyaore du saint abbé de Clairvaux à Albi , à Toulouse et dans les principales villes du Languedoc, fut un véritable triomphe. Les églises n'étaient pas assez vastes pour contenir les populations avides de l'entendre. A sa vue, à sa parole , les préjugés se dissipaient, l'erreur faisait place aux saintes lumières de la foi. Les nombreux miracles que Dieu opérait à sa prière étaient des démonstrations plus éloquentes que tous les discours; et, quand il quitta le Languedoc, il sembla qu'il n'y laissait plus un seul hérétiqup. Malheureusement, le germe de l'erreur n'était pas déraciné ; il fallut encore des combats, des luttes nouvelles , pour le détruire entièrement. — Pierre-le-Vénérable ne borna point les efforts de son zèle à combattre les Albigeois : il entreprit deux ouvrages importants, qui eussent suffi seuls à illustrer son nom. Le premier est une réfutation complète duTalmud, où il prouve contre les Juifs la divinité de Jésus-Christ. Le second est la réfutation de l'Alcoran et des doctrines musulmanes. Pour ce dernier travail, Pierre-le- Vénérable fit traduire en Jatin Je livre de Mahomet. C'est le premier essai de ce genre tenté en Occident. — L'esprit d'hérésie et d'erreur que le pieux abbé de Cluny combattait avec tant d'ardeur et de science, n'arrêtait pas l'élan généreux qui portait les âmes vers la pratique des plus nobles vertus. Dans les royaumes du nord de l'Europe, saint Henri, évêque d'Upsal, saint Eric, roi de Suède, saint Vicelin, évêque d'Oldembourg ; en Allemagne, sainte Hildegarde, religieuse du monastère de Disemberg , dans le comté de

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Spanhcim, si célèbre par ses merveilleuses révélations, saint Léopold , margrave d'Autriche; en France, saint Etienne d'Obasine ; en Angleterre , saint Gilbert de Sempringam ; en Irlande , saint Malachie, l'ami de saint Bernard , reproduisaient les merveilles de sainteté et de vertu des siècles les plus florissants de l'Eglise.

35. Cependant Eugène III avait repris le chemin de l'Italie. En quittant la France, il avait voulu visiter le monastère de Clairvaux , que , dix ans auparavant , il avait habité comme simple moine. En adressant la parole à la communauté, il ne put retenir ses larmes. Il exhorta , il consola les anciens compagnons de ses premières aimées avec une paternelle affection. Sous les ornements de sa dignité , il ne quittait pas le cilice. On portait devant lui des carreaux de broderie; son lit était couvert de pourpre et de riches étoiles ; mais à l'intérieur il n'était garni que de paille battue et Je draps de laine. Le souverain Pontife était toujours l'austère disciple de saint Bernard. De retour à Rome, Eugène IJI trouva la ville encore livrée à l'anarchie populaire. L'ingratitude des Romains ne ralentit pas sa bienfaisance. D dota sa capitale de riches monuments , réédifia l'église de Sainte-Marie-Majeure et y fit construire un portique orné de mosaïques. Le règne de ce Pontife se ressentit de l'influence et du génie de saint Bernard , qui lui écrivait : « On dit que c'est » moi qui suis le Pape, et non pas vous. Ceux qui ont des affaires » viennent fondre sur moi de toutes parts, et je ne puis me sous- » traire à leur importunité. » Dans la personne d'Eugène III, on trouvait le zèle, la piété, la sagesse, le désintéressement, l'application au gouvernement de l'Eglise, au progrès de la religion, à l'extirpation de Terreur: admirables vertus dont la réunion forme l'idée qu'on doit se faire d'un grand Pape. Il recherchait le mérite et savait le récompenser. Il fit traduire en latin plusieurs ouvrages des Pères de l'Eglise grecque , entre autres les ouvrages de saint Jean Damascène , sur la foi orthodoxe. Eugène III mourut le 8 juillet 1153 , après un règne de huit ans. L'année précéJente, Conrad in, le premier empereur de la maison de Ilohenstaufen, avait cessé de vivre. Il laissa le trône d'Allemagne à son neveu , Frédéric Barberousse , dont le nom , fatal à l'iyise, était destiné à une triste célébrité.

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