‹ Histoire générale de l'église depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à nos joursChapitre 229 sur 324 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

dangers, quitta Rome malgré l'opposition des cardinaux, et vint se fixer à Pérouse; une multitude considérable raccompagna jusqu'aux portes de la Ville éternelle. On aurait dit que les Romains, en le voyant s'éloigner de leurs murs, prévoyaient une longue absence. C'est, en effet, de ce départ de Renoit XI qu'on doit dater la translation du Saint-Siège.

13. Tranquille au sein de sa retraite de Pérouse, Renoît XI put accomplir les mesures de justice qu'il méditait. Pour leur donner un caractère plus solennel, il voulut les faire précéder d'un acte d'indulgence et de miséricorde. Il commença donc par accorder, à la prière de Philippe-le-Rel , la révocation des censures encourues personnellement par ce prince et par les évêques français, qui ne s'étaient pas rendus au concile de Rome , convoqué par Roniface VIII. Il rétablit les privilèges précédemment donnés aux rois de France, pour la nomination aux cathédrales vacantes. Mais ces mesures n'étaient que comme l'adoucissement préliminaire du grand coup qu'il allait frapper. Le 7 juin, la bulle : Flagitiosum scelus, allait apprendre au monde qu'on ne porte pas impunément la main sur l'oint du Seigneur. « Si pour de justes causes, disait le Pape, nous avons différé jus- *> qu'à ce jour de punir l'exécrable forfait commis à Anagni, sur » la personne sacrée de notre prédécesseur, il est temps, enfin, que » Dieu lui-même se lève pour dissiper ses ennemis et les anéan- » tir. » Après ce début, le Pape racontait , avec le style de l'indignation la plus vive , les principaux détails de l'attentat , les outrages exercés sur le Pontife, le pillage du trésor de l'église et les horreurs commises dans l'enceinte du palais , lamentable spectacle qu'il avait vu de ses propres yeux. Puis il s'écriait : « Où est le cruel qui ne verserait des larmes? Où est l'ennemi » qui n'éprouverait pas un sentiment de compassion? 0 crime » inexpiable! 0 attentat inouï! 0 malheureuse ville d' Anagni, » qui l'as souffert sans l'empêcher, que la rosée du ciel ne tombe » plus sur toi! » Renoit XI déclarait ensuite tous les auteurs et complices de ce crime, tous ceux qui y avaient concouru, par leur approbation ou leur conseil, retranchés de la communion catholique. Si le nom de Philippe-le-Rel ne paraissait pas dans cette bulle, ce n'était que par ménagement; mais le silence du souve-

436 *• benoît xi (1303-1 304. )

rain Pontife à cet égard ne faisait illusion à personne; tout le monde savait que l'instigateur de l'attentat d'Anagni était le roi de France. La lutte allait recommencer avec une vigueur nouvelle, lorsque le digne vengeur de Boniface VIII vint à manquer, tout à coup, aux espérances de l'Eglise et à ses grands projets. Benoît XI succomba à une maladie soudaine qui offrait tous les symptômes de l'empoisonnement, un mois après la publication de la bulle Flagitiosum scelus. Quelques historiens ont chargé la mémoire de Philippe-le-Bel de ce nouveau crime ; mais le fait

% ne fut jamais prouvé. La sainteté de Benoît XI éclata après sa mort, par de nombreux miracles, et l'Eglise l'a canonisé.

14. Son pontificat fut l'époque où les luttes des Guelfes et des Gibelins, à Florence, éclatèrent avec le plus de fureur. Benoît XI chercha vainement à interposer sa médiation ; sa voix fut étouffée au milieu des tempêtes populaires. C'est dans ce temps que le Dante, poète aussi illustre que gibelin fougueux, vit tous ses biens confisqués et sa tête mise à prix à Florence. Forcé de quitter sa patrie, il emporta dans l'exil toute l'ardeur de sa haine qu'il a immortalisée dans la Divina comedia. Cette magnifique épopée est le chef-d'œuvre du moyen âge. Comme l'Iliade d'Homère, le poème du Dante est tout à la fois une œuvre poétique, théologique et philosophique. Les dogmes du Christianisme et les découvertes de la science sur le système du monde, y paraissent revêtus des magnificences d'une poésie égale à celle du chantre de Smyrne. A l'époque où elle parut, la Divina comedia provoqua un concert universel d'enthousiasme. Florence, qui avait proscrit son auteur, fonda en 1373, une chaire spéciale pour commenter son poème. Toutefois, en dehors du mérite littéraire de cette œuvre immortelle , on ne saurait approuver les satires et les odieuses calomnies qu'elle renferme contre les Papes et les princes de l'Eglise. Ce n'est pas, d'après les fictions capricieuses et malignes du chantre gibelin , qu'on doit former son

jugement sur les personnages célèbres de cette époque. A côté du talent déployé par le poète , les injustices que se permet trop souvent l'homme de parti doivent exciter l'indignation de toutes les âmes honnêtes.

CHAPITRE PREMIER, g 3. Pontificat de Clément V (U novembre 1305-20 avril 13U).

15. Les historiens de cette époque ont tous, plus ou moins, un esprit de partialité qui rend leur récit suspect. Deux raisons principales expliquent cet état de choses : 1° la lutte des Guelfes et des Gibelins, qui , changeant d'objet et représentant non plus le parti du sacerdoce ou de l'empire , mais le parti de Philippele-Bel ou de Boniface VIII , n'avait rien perdu de son animosité. Les Gibelins se montrèrent toujours les adversaires passionnés du pouvoir pontifical ; leur témoignage est donc trop peu désintéressé pour qu'il puisse être admis sans contrôle. 2° La translation du Saint-Siège à Avignon, accomplie par Clément V, mécontenta les Guelfes eux-mêmes et les rendit hostiles aux Papes français. Cette double antipathie explique la tendance des auteurs contemporains. L'histoire sérieuse doit tenir compte des passions et des liai nés d'une époque ; elle cherche la vérité, et la vérité est indépendante des partis. Aucun pontificat ne fut plus calomnie par les Gibelins et ïes Guelfes réunis, que celui de Clément V. On a reproché à son élection d'avoir été le résultat d'un compromis scandaleux entre lui et Philippe-le-Bel. On Ta accusé de ne s'être fixé à Avignon que par une servile complaisance pour le monarque : d'avoir, à sa prière, révoqué toutes les bulles dogmatiques de Boniface VIII, et condamné la mémoire de ce grand Pape. Enfin, et surtout, on a incriminé sa conduite dans l'affaire des Templiers; et on a voulu le représenter comme le complice de l'avarice et des exactions royales. Répondre à chacun des ces griefs, c'est faire l'histoire du pontificat de Clément V.

16. A la mort de Benoît XI, les cardinaux assemblés à Pérouse, se divisèrent en deux factions. L'une voulait un Pape italien, favorable à la mémoire de Boniface VIII. Suivant les mœurs de l'époque, on l'appelait la faction guelfe. L'autre, prétendait, au contraire, élever à la Papauté un Français, dévoué à Philippe-le-Bel. Par un concours de circonstances dont il serait difficile de saisir l'enchaînement, Bertrand de Goth, ou d'Agout, archevêque de Bordeaux, prélat qui ne faisait point partie du sacré collège, réunit les suffrages des deux partis : il plut aux Gibelins, parce qu'il était Français; il fut porté par les Guelfes,

438 ciÉJOWT v (1305 1*1 <)•

parce qu'il s'était toujours montré fidèle à la cause de Boni face VIII , et que son opposition , dans les deux assemblées des états-«énéraux , l'avait fait exiler par Philippe-le-Bel. Depuis, il était rentré en France et avait reconquis les bonnes grâces du roi Tous les historiens modernes ont rapporte , comme un lait incontestable , que Clément V , avant son élection, avait eu une entrevue secrète avec Philippe-le-Bel , dans une chapelle située au milieu de la forêt de Saint-Jean d'Angély. Là, une promesse solennelle aurait été signée par l'archevêque; il se serait engage, aussitôt sa promotion au souverain pontificat : 1° A aflsou rL roi de toutes les censures portées contre lui par Bonifacc MU. 2» à le réconcilier, sans restriction, avec l'Eglise; 3- à lu. accorder, pour cinq ans, les dîmes sur tous les biens ecclésiastiques du royaume ; 4' à flétrir la mémoire de Bonitace VIII et à rayer nom du catalogue des Papes; 5° à élever au cardinalat toust* candidate qu'il lui désignerait, et à rétablir les CoJonna. UK sixième condition devait rester secrète, et le roi se réservait de H faire connaître en temps opportun. Or, ce compromis, qui fait de Clément V un pontife intrus et simoniaque , n a jam» existé. Tous les écrivains qui le rapportent, ne s'appu.en qu sur un seul témoignage contemporain , celui de Villani. a autre chroniqueur du temps, et ils sont nombreux, n'en a jamais parlé, et n'y fait même l'allusion la plus indirecte. Quand git d'une si grave accusation contre un Pape , universelle©*! reconnu comme légitime, il faudrait appuyer ses prétentions sur des preuves irréfragables. Or, V Villani s'est montré constamment l'ennemi des Pontifes qui siégèrent en France. Italien a ^ rigine, il ne leur pardonnait pas devoir quitté Rome pour fixer à Avignon. 2° Sa narration, qui ne s'appuie d'aï» comme nous l'avons déjà dit, sur aucun autre témoigna^* formellement démeutie par le décret d'élection, où il est du<p l'archevêque de Bordeaux fut nommé par la voie du scr t jj 3° Knfin, sa narration implique des suppositions iûcroyabl^. est incroyable , en effet , que \illani , seul , ait été fait que ses contemporains , initiés aux affaires €^es^sUq%e politiques de l'Europe, ont complètement ignoré; ilestmcro, que les cardinaux de la faction guelfe, dont la décepuco au

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