CHAPITRE PREMIER
venu. A la nouvelle de cet attentat commis sur la juridiction ecclésiastique, puisque les Templiers étaient un ordre religieux relevant immédiatement du Siège apostolique , il écrivit au roi une lettre où sa surprise et son indignation éclatent dans les termes les plus énergiques. «Vous avez, lui dit-il, outrepassé » les bornes de votre pouvoir en vous constituant le juge des j> sujets immédiats de l'Eglise et en portant la main sur leurs » possessions. » Et. pour montrer qu'il ne s'en tiendrait pas seulement à une bulle , il suspendit les pouvoirs des archevêques, eVêques, prélats et inquisiteurs de France, évoqua toute l'affaire des Templiers à son tribunal, et envoya sur-le-champ à Paris des légats, avec mission expresse de réclamer les biens ainsi que les personnes des Templiers et de rétablir toutes choses dans l'ordre légal. Dès lors commence à se dessiner nettement la conduite du souverain Pontife; elle tranche constamment avec celle du roi. L'arrestation subite, l'initiative du procès, les interrogatoires accompagnés de tortures, la pénalité finale, sont le fait de Philippe-le-Bel, et de Philippe-le-Bel seul. L'enquête juridique, les interrogatoires dépouillés de tout appareil de supplice, l'examen canonique, prolongé pendant quatre années, et enfin la sentence de suppression , prononcée sans aucune pénalité corporelle , promulguée au sein du quinzième concile général de Vienne, et avec son concours, sont le fait de Clément V. Là est le point capital qui domine toute l'affaire. Quel que soit le jugement que l'on adopte sur la culpabilité des Templiers, la conduite du souverain Pontife est complètement en dehors de la question. Comme Pape il a supprimé un ordre religieux dont l'existence, en réalité, n'avait plus d'objet depuis la perte de la Palestine, et dont la conservation entraînait de graves inconvénients dans l'Eglise ; mais il n'a puni corporellement, il n'a brûlé personne.
21 . L'acte d'autorité par lequel le souverain Pontife évoquait toute l'affaire à son tribunal, déconcerta Philippe-le-Bel. Il fut pourtant obligé de se soumettre. H envoya à Poitiers tous les procès-verbaux des interrogatoires commencés par ses ordres , et fit conduire devant Clément V soixante-douze chevaliers, déjà examinés à Paris, qui, de leur propre mouvement, sans con-
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trainte ni tortures, confessèrent devant h Pape tous les crimes qu'on leur reprochait. Ils avouaient, comme une coutume généralement consacrée dans Tordre et non pas comme un fait isolé, « l'horrible impiété de renier Jésus-Christ , de cracher sur le » signe auguste de la Rédemption, de le fouler aux pieds, de » rendre un culte à des idoles obscènes, de se livrer aux désor- » dres les plus honteux , et de faire pour les candidats, de la » pratique de telles infamies, une condition de leur entrée dans d l'ordre. » De pareilles révélations ont quelque chose qui étonne profondément, au sujet d'un ordre religieux institué pour défendre la foi, et qui, en effet, l'avait jusque-là soutenue avec une héroïque intrépidité. Cependant les pièces authentiques qui nous restent de ce grand procès, les innombrables témoins qui furent appelés de tous les points du monde , les" premiers dignitaires de l'ordre, le grand-maître lui-même, à Paris d'abord, puis à Chinon, plus de six cents chevaliers en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne, répétèrent et confirmèrent ces aveux. S'il nous était permis de faire une observation qui a, jusqu'ici, échappé à tous les historiens, nous dirions qu'une grave présomption de la vérité de ces faits peut se tirer de l'existence prolongée, jusqu'à nos jours, d'une société secrète, ennemie de tout pouvoir religieux et civil, se donnant, sous le nom de Franc-Maçonnerie, comme l'héritière directe des mystérieuses doctrines de Tordre des Templiers. Clément V wûi jusque-là douté de l'énormité des crimes qu'on leur imputait. Mais quand il eut entendu lui-même, en plein consistoire, les dépositions spontanées et libres des soixante-douze chevaliers, il fut frappé d'horreur. Sur-le-champ il expédia à toutes les provinces de la chrétienté, des lettres pressantes, dans lesquelles il ordonnait aux évêques d'instruire, suivant les règles canoniques, le procès des Templiers qui se trouvaient dans leurs diocèses. Alors commença cette enquête fameuse qui dura quatre ans consécutifs, et qui changea l'Europe en un vaste 'instruction.
22. Ce fut pour terminer cette immense procédure, e£ résoudre une question qui tenait en suspens le monde entier, fpj le Pape avait indiqué à Vienne le quinzième concile général- D