CHAPITRE II
les membres souffrants de Jésus-Christ. Par une louable prévoyance , les prélats pourvurent de préférence aux besoins des laboureurs, afin que la terre ne demeurât point sans culture, et que l'espoir de la récolte ne fût point éteint par la mort de ceux qui la devaient préparer
12 Le retour de l'abondance fut accueilli par les peuples comme un bienfait du cieij et la reconnaissance fut d'autant plus grande, que le contraste était plus sensible. Les évêques et tous les gens de bien profitèrent de ces heureuses dispositions pour remédier aux désordres passés, et surtout pour arrêter , avec les guerres des seigneurs particuliers, l'habitude invétérée du brigandage, les pillages continuels, la profanation des lieux saints, toutes les violences et tous les sacrilèges qui en étaient la suite. Divers conciles dans les provinces d'Aquitaine, de Bourgogne, d'Arles et de Lyon (1030-1033), statuèrent que, pendant les jours consacrés à la mémoire des mystères de la religion, c'està-dire depuis le mercredi soir de chaque semaine jusqu'au lundi matin de la semaine suivante, il y aurait suspension d'armes entre tous les citoyens, quel que fût le sujet de leurs querelles. Cest ce qu'on nomma la Trêve ou la Paix de Dieu. Dès lors , la guerre fnt soumise à des règles dictées par l'humanité, l'honneur et la religion. Une espèce de législation militaire fut publiée par divers conciles, et, sous le nom de paçata, pezade, on établit une milice chargée de réprimer les contrevenants. C'était une victoire que la morale évangélique remportait sur la législation et les mœurs encore barbares du siècle. Les peuples accueûUrent ces diverses mesures avec enthousiasme, et pendant que les évêques levaient leurs crosses vers le ciel en signe d'adhésion, la multitude criait, en étendant les mains : a La paix ! » la paix ! » confirmant par là le pacte perpétuel qu'ils venaient de contracter entre eux et avec Dieu. On prit l'engagement solennel de se rassembler tous les cinq ans, pour constater la fidélité avec laquelle la Trêve de Dieu aurait été observée, et aviser, s'il y avait lieu, aux moyens de rendre la paix plus stable. Le concile de Limoges (1031) excommuniait les guerriers qui refusaient de s'associer à ces sages et utiles règlements. Tous les évêques assemblés, tenant à la main des cierges allumés, enten-
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dirent la lecture des malédictions suivantes : a Nous excommu- » nions les guerriers qui refusent à leur évêque la paix et la » justice. Qu'ils soient maudits, eux et ceux qui les aident à faire » le mal! Maudits soient leurs armes et leurs chevaux ! Que leur » demeure soit avec le fratricide Caïn, avec le traître Judas, avec » Dathan etAbiron, qui ont été engloutis vivants dans les enfers! » Et de même que ces flambeaux s'éteignent à vos yeux, que » leur joie s'éteigne à l'aspect des saints anges, à moins qu'ils ne » fassent satisfaction avant leur mort, et qu'ils ne se soumettent » à une juste pénitence! » En morne temps, les évêques renversèrent leurs cierges et les éteignirent à leurs pieds.
13. Ce concile de Limoges statua de plus , que saint Martial devait être compté parmi les apôtres. Il était, en effet , l'apotre du pays. Le Pape Jean XX confirma cette décision Mais les fidèles de Limoges prétendaient, en outre, qu'il fût reconnu que saint Martial avait été l'un des soixante-douze disciples envoyés par le Sauveur lui-même : question fort débattue par les conciles particuliers de cette époque , et qui ne reçut jamais une solution complète.
l î. Vers le même temps, une nouvelle institution vint seconder la tendance générale à humaniser la guerre ; ce fut l'institution de la chevalerie , qui commença en France sous le règne de Robert et de Henri Ier, son successeur. La chevalerie chrétienne, à son origine, était une consécration religieuse du noble guerrier à la défense de l'Eglise et des pauvres. L'homme d'armes qui voulait recevoir cette consécration militaire se présentait à l'évêque, qui bénissait d'abord son épée, afin quelle fût employée au service des Eglises, des veuves et des orphelins, et qu'elle pùt les protéger contre la cruauté des païens et des hérétiques. «Comme » vous avez donné, disait le Pontife , à votre serviteur David de » vaincre Goliath, et à Judas Maehabée de triompher des nations » qui ne vous invoquaient pas : de même , ô mon Dieu ! à votre » serviteur qui vient courber la tête sous le joug de la sainte » milice, accordez la force et le courage pour la défense de la » justice et de la foi. » L'évêque ceignait l'épée au nouveau chevalier, qui se levait ensuite, la brandissait avec force , l'essuyait sur son bras gauche, et la remettait dans le fourreau. Le Pontife
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lai donnait alors le baiser de paix; puis, avec Pépée nue à la main droite, il frappait trois fois le chevalier doucement sur les épaules, en disant : a Sois un guerrier pacifique, vaillant, fidèle » et dévoué à Dieu. » La chevalerie n'était accordée qu'aux hommes de race noble, et aguerris dans le service militaire. On s'y préparait par un noviciat; le jeune homme se mettait quelque temps sous les ordres d'un chevalier, avant de prétendre à l'honneur de le devenir lui-même. Les châteaux des seigneurs furent ainsi comme autant de séminaires de chevalerie. La cour du roi de France fut regardée comme l'école suprême de courtoisie pour tout le royaume. Cette hiérarchie d'éducation chevaleresque , en adoucissant les mœurs, rappelait encore la hiérarchie de la subordination politique et montrait la royauté comme le taîte de l'édifice social.
15. L'empereur Conrad fit acte de chevalier défenseur des droits du Saint-Siège, en venant protéger Le Pape Jean XX contre une conspiration qui s'était formée au sein de Rome. Le souverain Pontife échappa avec peine à la mort dont, les rebelles ht menaçaient. Il fut obligé de fuir (1033), pour laisser à la fuitui partis le temps de se dissiper. La haine du joug allemand se trouvait au fond de cette explosion d'une faction de mécontents. Conrad accourut à Rome. Sh présence arrêta tous les troubles; et le Pape put reprendre possession de la Ville éternelle. Mais ce ne tut pas pour longtemps, car il mourut le 6 novembre de la même année , après un pontificat qui n'avait pas été sans gloire, et dont le cours prospère fit oublier ce que le début avait pu présenter de suspect.
g Z. Pontifical de Benoit IX. (Première période) (9 déc. 1053-mai 1044).
16. La Papauté entre ici dans une de ces époques d'abaissement sur lesquelles l'historien voudrait jeter un voile. La plus haute dignité spirituelle qu'il soit donné à un homme d'exercer ici-bas devrait peut-être, au point de vue des jugements humains, revêtir ceux qui en sont titulaires d'une force morale supérieure, et les mettre à l'abri de certains reproches dont la malignité hostile s'est trop souvent emparée comme d'une arme contre
48 benoît ne (1033-1044).
l'institution elle-même. Sans doute qu'il entre dans le plan providentiel, qui préside aux destinées du monde, que l'Eglise, pour mieux prouver la divinité de sa fondation et de sa conservation dans le temps, subisse quelquefois la plus rude des épreuves, celle de résister même à l'indignité de ses chefs.
17. Àlbéric, comte de Tusculum, avait un Ris âgé de dix ou douze ans, qui se trouvait neveu de Jean XX. La fatale idée lui vint de faire monter cet enfant sur le siège de saint Pierre. Malgré les canons, qui étaient formels à cet égard, malgré le sacrilège que constituait une pareille tentative, il réussit, à prix d'argent, dans ce criminel dessein; et le jeune Théophylacte fut élu Pape sous le nom de Benoît IX (9 décembre 1033). L'empereur Conrad aurait dù, en vertu du droit de confirmation sur les élections pontificales tant de fois stipulé en faveur de l'empire d'Allemagne, s'opposer à cette promotion anticanonique. Il ne le fit pas. Depuis quelque temps, il s'était relâché des vertus dont il avait donné des marques à son avènement, et ne se faisait aucun scrupule de vendre lui-même les charges ecclésiastiques, A certaines époques, il se fait dans le monde comme un grand oubli des lois morales; c'est l'heure où l'iniquité triomphante ne rencontre ni opposant, ni contradicteurs. La simonie, dont un Pape et un empereur donnaient de si tristes exemples, se propagea dans toute la chrétienté comme une contagion funeste. On put voir, plus que jamais, combien il importe que l'élection des Pontifes romains soit indépendante des ambitions de famille. U y eut plus d'une province, où non-seulement des prêtres, mais des évêques même se mariaient, et laissaient leurs bénéfices à leurs enfants comme un héritage.
18. Benoît IX se livrait, dans sa conduite personnelle, à tous les emportements de la jeunesse. Dans un prince séculier, de son âge et de son rang, ces défauts auraient trop facilement été couverts par l'indulgence d'un monde flatteur et corrompu. Dans un Pape, la jeunesse même, au lieu d'être une excuse, devenait un scandale de plus. Son pouvoir suprême n'était qu'un moyen de satisfaire toutes ses passions. Malgré la perversité de ses instincts dépravés, l'histoire n'a rien à reprocher à Benoît IX, quant à la doctrine et au gouvernement spirituel de l'Eglise . Son autorité
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