CHAPITRE VI
21. Cependant Henri IY avait été excommunié par le Saint- Siège; c'était au Saint-Siège qu'il appartenait de le relever de» censures encourues. La clause : Salvâ sanctœ sedis apostolicm auctoritate, employée par l'archevêque de Bourges, à la cérémonie de l'abjuration, réservait, selon. le droit canonique, l'absolution définitive du Pape. On ne saurait dire la joie profonde qu'éprouva Clément VIII, dès qu'il eût été entièrement convaincu de la sincérité qui avait présidé à la démarche religieuse du roi de France. Il était donc prêt à ouvrir les bras de sa miséricorde à ce fils qui rentrait ainsi dans la maison paternelle. Mais les ambassadeurs de Philippe II déployaient toutes les ressources de la diplomatie et de l'intrigue, pour traverser la conclusion de cette affaire et rendre inutiles les bonnes dispositions du Pape. Heureusement Henri IV avait, pour représentant à la cour de Rome, un ministre aussi habile que dévoué, dans la personne du fameux d'Ossat, auquel cette négociation valut plus tard le chapeau de cardinal. D'Ossat établit sur les preuves les plus irréfragables la sincérité de la conversion de son maître. Il fit voir que l'ambition avait été entièrement étrangère à cette démarche, puisque Henri IV ne l'avait accomplie qu'alors que la victoire lui avait déjà ouvert les portes de sa capitale. Le recueil des lettres de d'Ossat sur cette affaire est demeuré le chef-d'œuvre de la diplomatie moderne. Enfin, le 17 septembre 1595, Duperron et d'Ossat reçurent l'absolution pontificale au nom du roi leur maître. On avait construit, sur la place Saint-Pierre, une estrade fort élevée. Clément VIII y prit place, entouré de tous les cardinaux. Les deux envoyés de France vinrent s'agenouiller aux pieds de Sa Sainteté, et promirent au nom de Henri IV, sur les saints Evangiles, que et prince persévérerait dans la religion catholique, apostolique et romaine. Suivant les rites prescrits par le Pontifical, on récita le Miserere, et, à chaque verset, le Pape touchait d'une baguette légère la tête des ministres prosternés. Ensuite Clément VIII se leva, et ayant récité, tête nue, les prières accoutumées, il reprit la tiare, et s'étant assis sur son trône , il éleva la voix : « Nous d accordons, dit-il, par l'autorité du Dieu tout-puissant, par celle » des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul , à Henri de » Bourbon, roi de France et de Navarre, l'absolution des censures
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» ecclésiastiques encourues pour cause d'hérésie. » Le Pape bénit alors les ministres du roi et leur dit : « Yous manderez au roi d votre maître, que nous lui avons ouvert les portes de l'Eglise » militante sur la terre ; c'est à lui à se rendre digne, par une foi » vive et des œuvres d'une piété sincère, d'entrer un jour dans » l'Eglise triomphante du Ciel. » A partir de ce jour, la Ligue tomba dans un discrédit dont elle ne se releva plus , et le Pontife romain bénit le ciel d'avoir pu contribuer à la pacification civile et religieuse du royaume de France. Henri fut couronné et sacré à Chartres ; on pria pour lui dans toutes les Eglises, et les ordres religieux se hâtèrent de le reconnaître. De son côté, le roi rétablit les rites de l'Eglise catholique partout où ils avaient été abolis dans les derniers troubles , et se montra désormais franchement orthodoxe et dévoué au Saint-Siège.
22. Aux troubles de la Ligue succéda une discussion théologique fameuse, et qui, par l'ardeur réciproque qu'on mit à l'attaquer ou à la défendre, prit les proportions d'une lutte passionnée. Le célèbre jésuite espagnol, Molina, venait de faire paraître à Evora, son livre sur la prédestination , intitulé : Liberi arbitrh cum gratiœ donis concordantia ou Accord de la grâce et du libre arbitre (1588). L'auteur y soutenait que Dieu ne prédestine les hommes à la gloire éternelle qu'en vue et en considération de leurs mérites ; que la grâce au moyen de laquelle ils obtiennent ces mérites, n'est point effacée par elle-même, mais parce que la volonté y consent , et qu'elle est donnée en des circonstances dans lesquelles Dieu a connu qu'elle aurait son effet; enfin, que cette grâce n'est refusée à personne. Tout le système de Molina peut se résumer dans les huit propositions suivantes : 1° Dieu, par la science de simple intelligence, voit tout ce qui est possible, et, par conséquent, des ordres infinis de choses possibles. 2° Par la science moyenne Dieu voit certainement ce que, dans chacun de ces ordres , chaque volonté créée , en usant de sa liberté , fera si Dieu lui donne telle ou telle grâce. 3° Il veut, d'une volonté antécédente et sincère , sauver tous les hommes, à condition qu'il» le voudront eux-mêmes , et correspondront aux grâces oui leur seront faites. 4° Il donne à tous les secours nécessaires et suffisants pour opérer leur salut , quoiqu'il en accorde aux uns plus qu'aux