CHAPITRE PREMIER
en lice avec le peintre d'Urbin et de s'aider, dans cette lutte, du talent de Sébastien del Piombo. Deux toiles avaient été prépa-^ rées. Sur l'une, Michel Ange dessina et Sébastien peignit la ré-« iurrection de Lazare; sur l'autre, Raphaël retraça l'une des scènes les plus sublimes du Nouveau-Testament : la Transfiguration du Christ, Les deux tableaux terminés, on les met en présence dans la salle du consistoire. L'épreuve ne pouvait être douteuse ; Sébastien était un maître habile, un coloriste éblouissant qui étonnait le regard, mais qui ne disait rien à l'âme. Il n'y eut qu'une voix dans Rome pour décerner la palme à Raphaël. La Transfiguration est le chef-d'œuvre de toutes le» écoles, le dernier terme de la puissance humaine en peinture, la limite qui, dans l'art, sépare l'homme de l'ange. Ce triomphe de Raphaël fut le dernier; le génie est un poison lent qui consume les organes et qui a fait mourir, avant l'âge, une foule de grand» hommes. Pendant le cours de la maladie, qui dura quinze jours, Léon X envoya souvent demander des nouvelles de son peintre bien-aimé. Il rêvait pour lui des honneurs inusités; on croit même qu'il songeait à le revêtir de la pourpre romaine. Mais la mort le prévint; Raphaël succomba à trente-sept ans, ayant déjà conquis l'immortalité, à un âge où la plus grande partie des hommes commencent à peine à fonder leur gloire.
25. Nous venons de montrer Léon X à la tête du cortège de littérateurs, d'historiens, d'artistes, qui firent de son règne une des époques les plus brillantes de l'histoire. A. côté de ce tableau, où la Papauté se présente comme la reine du monde, dominant les intelligences, dirigeant le génie et guidant la science, nous allons maintenant voir le souverain Pontife luttant contre les ennemis intérieurs et extérieurs avec une énergie inépuisable. Dans le sacré Collège, nous allons trouver des parricides, et nous aurons besoin de nous rappeler que, parmi les douze apôtres, il se trouva un traître qui vendit le sang du Juste. Une vengeance particulière, et les sentiments d'une ambition trompée dans ses espérances, furent la cause de ce scandale qui remplit d'horreur îe monde catholique. Léon X avait donné le gouvernement de Sienne à l'évêque de Grosseto. Le cardinal Alphonse Pétrucci, de la famille Borghèse, dont les ancêtres avaient longtemps exercé
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le souverain pouvoir à Sienne, croyait avoir des droits à cette charge. Vaniteux, emporté, d'une extrême intempérance de paroles, il se répandit en plaintes violentes contre le Pape, dont il n'épargnait pas plus le caractère que la personne. Il parlait tout haut d'assassiner le Pape. Un chirurgien, d'une habileté consommée, Baptiste Vercelli, qui donnait des soins au souverain Pontife, entra dans les vues de Pétrucci. Un poison liquide, dis- Mile adroitement dans la plaie d'une tumeur dont Léon X souffrait alors, devait inévitablement tuer l'auguste malade. Toutes les mesures étaient prises par les conjurés. Pétrucci, cependant, aveuglé par la haine, ne savait pas garder un secret d'où son honneur et sa vie dépendaient. De Florence, où il était alors, il écrivait à ses amis de Rome pour leur faire part de ses criminels projets et de ses odieuses espérances. Les lettres furent interceptées. Léon X, averti, ne put douter de la réalité du complot. Vercelli est arrêté. Le cardinal parjure, mandé à Rome sous un faux prétexte, s'y rend, sans le moindre soupçon. A peine a-t-il mis le pied flans le palais pontifical, qu'il est conduit, sous bonne escorte, au château Saint-Ange. Mis à la question, il dénonça tous ses complices. Il avoua son crime, et confessa que son dessein était de délivrer Rome d'un tyran, et de donner la tiare au vieux cardinal Riario. Il désigna comme ayant trempé dans le complot, les cardinaux Riario, François Soderini, Adrien Cornetc et Bandinello de Sauli. On peut juger de l'anxiété dans laquelle l'âme bienveillante et miséricordieuse de Léon X dut être plongée, à cette triste révélation. Le 3 jcfcnl517, il convoqua un consistoire, où, après avoir rappelé les bienfaits insignes dont il avait comblé les cardinaux, il se plaignit de la noire ingratitude de ces princes de l'Eglise. Alors, élevant la voix, il dit : « Il y a » ici des cardinaux traîtres à leur souverain. Au nom de cette » image de Jésus-Christ crucifié, je leur promets le pardon, s'ils » veulent avouer leur crime. » Les coupables gardèrent le silence ; on procéda alors à l'interrogatoire général, et chaque cardinal dut confesser, sous la foi du serment, et devant le Christ, s'il était ou non coupable. Soderini, quand vint son tour de jurer, Hésita, balbutia; mais, pressé plus vivement, il se jeta à terre, et. les mains levées vers son juge, les yeux inondés de larmes,
reconnut son crime et implora miséricorde. Léon X n'était pas encore satisfait. « Il en est encore un autre, s'écria-t-il. Au nom « de Dieu, qu'il se nomme donc. » Tous les yeux se portèrent à la fois sur Adrien de Corneto.'Le cardinal, debout, regardait fièrement le Pape; mais cette assurance passa bien vite : il pâlit à son tour, s'agenouilla comme son complice et confessa son crime. Léon X garda la parole qu'il avait promise, les deux cardinaux Soderini et Adrien furent condamnes à une amende; mais le remords les porta à se rendre justice à eux-mêmes, el ib s'exilèrent de Rome. Les cardinaux Pétrucci, de Sauli et Riario, plus coupables, furent solennellement dégradés. Le secrétaire pontifical, Bembo, lut la sentence en présence du sacré Collège. La nuit suivante, Pétrucci fut étranglé dans sa prison ; le chirurgien Vercelli fut tenaillé, puis écartelé. C'était assez de sang répandu, le cœur du Pape souffrait; la peine du cardinal de Sauli fut commuée en une prison perpétuelle, et bientôt la prison en une amende. Rendu si miraculeusement à la liberté, de Sanli voulut en personne remercier Léon X. Le Pape, qui portait sur sa figure les traces d'une douleur profonde, répondit aux protestations de dévoùment du cardinal : « Nous aimons à vous » croire sincère; fasse le ciel que vous ayez dans le cœur les sen- » timents que vous nous exprimez. » Riario eut le même sort. Le Pape avait eu autrefois avec ce dernier des rapports plus intimes, il fut plus miséricordieux et plus tendre avec lui. Au milieu d'une messe pontificale, Léon X, interrompant le saint sacrifice, vint au devant du coupable : « Je vous apporte, lui dit-il, » et vous donna la paix, en face du corps et du sang de Jésus- » Christ; au nom de Dieu, je vous remets toute espèce d'offense » dont vous auriez pu vous rendre coupable envers moi, et, en » récompense, je vous demande d'oublier vous-même tous vos » ressentiments. » Il tendit ensuite les bras au cardinal, et l'embrassa avec une effusion toute paternelle.
26. Un nouvel orage menaçait non pas seulement la vie du Pape, mais l'existence de l'Eglise tout entière. A la parole d'un moine, l'Allemagne venait de s'ébranler jusque dans ses profondeurs; les paysans, aux cris de liberté; les princes et les grands, dans l'espoir de secouer le joug des évêques et des clercs;
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les religieux, dans la pensée de rompre des engagements onéreux ; toutes les classes de la société, enfin, suivaient l'étendard de la révolte, et le nom de Luther était proclamé par tous les échos comme celui d'un libérateur et d'un père. Jamais, depuis rétablissement dn christianisme en Europe , pareil bruit ne s'était fait autour d'une renommée; pareille agitation ne s'était produite dans les esprits; pareille révolte ne s'était annoncée avec des caractères d'universalité et de violence si alarmants* Quelque puissant qu'ait été, pour le mal, le génie de Luther, ce ■erait une erreur de lui attribuer, à lui seul, ia trish gloire de cet embrasement général. Les causes de son succès furent multiples; elles tinrent aux éléments dont la société germanique était alors composée. La puissance impériale, aussi intéressée que le pouvoir ecclésiastique à étouffer la voix du moine révolté, manquait des moyens nécessaires. Les empereurs allemands ne possédaient pas alors un pouvoir aussi étendu et aussi complet que de nos jours. Les princes reconnaissaient, il est vrai, la juridiction impériale, mais ils avaient le droit d'en éluder les sentences, et d'en appeler au tribunal de leurs pairs. Les nobles formaient une classe nombreuse qui vivait de spoliations; les évêques, forcés de soutenir, les armes à la main, les droits de leur siège, oubliaient trop souvent la sainteté de leur ministère et les devoirs de leur mission sublime ; les peuples, mal instruits des vérités de la religion, scandalisés par ceux qui auraient dû •e faire leurs modèles et leurs guides, s'étaient habitués à ne plus respecter la voix ni l'autorité de l'Eglise. Les grands biens du dergé étaient, pour les princes et la noblesse d'Allemagne, un objet d'envie : quiconque leur apportait l'espoir de les réunir à leurs domaines, était sûr d'être écouté. Le cri de réforme, poussé au concile de Latran, fut le prétexte dont les princes allemands couvrirent leurs intentions cupides. Ce nom devint un drapeau; on ne chercha point à en préciser le sens, à en déterminer la signification. 11 suffisait qu'il fût populaire, et qu'il réunît des soldats pour l'armée qui se préparait à envahir les richesses de l'Eglise. Le même phénomène se reproduira plus tard, quand, au nom de la liberté, la révolution promènera ses ravages sur l'Europe ensanglantée Lt* mot de liberté ne fut pa«