CHAPITRE PREMIER. 3fl
même défini; et, sans aucun doute, ceux qui le proclamaient avec le plus farouche enthousiasme ne se donnèrent jamais Y peine de le comprendre. Or la réforme, dont les conciles avaiezr reconnu la nécessité, ne ressemblait nullement à ce que les inm ginations exaltées de l'Allemagne voulurent faire prévaloir au xvie siècle. On entendait par là le besoin de rendre aux mœurs la pureté primitive, de couper court aux abus qui s'étaient glissés dans l'administration des biens ecclésiastiques durant le moyen âge. Mais jamais il n'avait été question de toucher aux dogmes ni à la foi, qui s'étaient transmis sans altération à travers les siècles. La réforme administrative présentait elle-même une difficulté complexe ; car si l'Etat reprochait des abus à l'Eglise, l'Eglise n'en avait pas moins à reprocher à l'Etat. La Papauté, pour maintenir une sorte d'équilibre entre des propositions contradictoires, s'opposait aux innovations prématurées, et les esprits ardents en prenaient l'occasion de l'accuser de mettre obstacle au bien général. Les esprits impatients, qui veulent précipiter les événements et qui se croient supérieurs quand ils ne sont que téméraires, ne lui tenaient aucun compte des obstacles réels, et traitaient sa modération de pusillanimité : mais les esprits sérieux qui comprennent que le gouvernement du monde doit refléter quelque chose de la patience du gouvernement divin, savaient gré à la Papauté de ses ménagements, et espéraient d'autant plus de son action, qu'elle était plus réservée, plus douce, plus miséricordieuse dans sa persévérance. Un homme se trouva pourtant, qui, sans autre génie que celui du mal, s'empara des passions de tous, de la cupidité des grands, des grossiers instincts des masses, en les flattant et en les justifiant sous le nom de réforme; qui parla de rétablir la pureté des mœurs en autorisant la licence par ses exemples et ses écrits; qui, sous le spécieux prétexte de réformation , abolit toute subordination à l'autorité ecclésiastique, toutes les idées d'abstinence, d'austérités, de privations, de continence; qui enrichit les princes de* dépouilles du clergé, qui délia les consciences de toutes les obligations morales pour les soumettre au libre examen, c'est-à-dire au désordre; cet homme, qui réunit ainsi dans sa main tout ce que l'enfer avait de puissance dans le monde, et qui n'eut d«
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grand que la perversité générale dont il se fit le foyer, le représentant, le miroir et le centre, fut Martin Luther (1). La réforme à laquelle il attacha son nom fut une révolution religieuse et politique. A son avènement, il trouva tout rassemblés les éléments de ce double mouvement qui devait agiter l'univers ; il ne les créa pas, il s'en servit. Le germe du protestantisme existait avant qu'il ne l'eût fécondé de sa parole tour à tour incisive et insinuante, lyrique et grossière, harmonieuse et insultante, oratoire et rustique, caressante comme une mélodie, venimeuse comme la dent du serpent. Avant la réforme, il y avait eu des réformateurs. Luther fut un nom, un général, un drapeau; mais il avait des disciples, des soldats, des échos, une armée, tout prêts à l'acclamer, à le suivre, à le défendre et à l'applaudir.
27. Martin Luther, né, en 1483, d'un pauvre paysan d'Eisleben, avait eu une jeunesse aventureuse. De bonne heure aux prises avec l'adversité, il rencontra sur sa route une pieuse et modeste femme d'Eisenach (2), qui adopta le mendiant, exilé par la misère du toit paternel, le recueillit dans sa demeure, lui servit de mère, et ouvrit à son intelligence les écoles qui fussent peut-être demeurées fermées à sa pauvreté. Enfant de la Providence, il oublia vite les bienfaits pour ne se plus souvenir que des difficultés du chemin; son cœur, fermé à la reconnaissance, ne fut accessible qu'à une colère injuste et toujours croissante contre l'humanité. A Eisenach, Luther étudia la grammaire, la rhétorique, la poésie, sous un maître renommé, Trébonius, recteur du couvent des Carmes déchaussés. L'esnrit vif, l'éloquence naturelle, la rare facilité d'élocution, l'habileté à composer en vers et en prose, de l'écolier, le firent bientôt remarquer : il n'avait pas de rival parmi ses condisciples. Eisenach fat, après quelques années, un théâtre trop étroit pour cette imagination ardente et avide de science. Il vint à Erfurth, et s'abandonna, avec toute l'effervescence de la passion, à l'étude si difficile de la dialectique, qu'il délaissa ensuite pour pratiquer les beaux géfcies de l'antiquité : Cicéron, Virgile, Tite-Live. Il lisait leurs livres, non pas en écolier qui ne cherche qu'à deviner des mots ; mais
(i) M. Blanc, Histoire ecclésiastiqae, t. m, passim. (2) Ursule Cotta.