‹ Histoire générale de l'Eglise depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'au pontificat de Pie IX (volume 2)Chapitre 148 sur 294 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

damnée. Afin de mieux assurer l'exécution des décrets apostoliques , on dressa un formulaire ou profession de foi , qui devait être signé par tous les ecclésiastiques des divers diocèses, dans lp délai d'un mois. Ce formulaire était ainsi conçu : « Je me soumet! » sincèrement à la constitution du pape Innocent X, du 3 1 mai 1653, » selon son véritable sens qui a été déterminé par la constitution » de notre saint père Alexandre VII, du 16 octobre \IZI. '<, „^j> connais que je suis obligé en conscience d'obéir à ces constitu- » tions ; et je condamne , de cœur et de bouche , la doctrine des » cinq propositions de Jansénius , contenues dans son livre inti- » tulé Auyustinus , que ces deux Papes et les évêques ont con- » damnée , laquelle doctrine n'est point celle de saint Augustin , » que Jansénius a mal expliquée, contre le vrai sens de ce doc- » teur, » Aussitôt que le décret de l'assemblée générale du clergé eut été publié en France et qu'on eut entendu parler de formulaire et de signature , les jansénistes répétèrent de toutes parts qu'ils se soumettaient aux décisions du Saint-Siège , quant aux dogmes de foi, mais qu'ils ne pouvaient être obligés , contre leur conscience, de reconnaître qu'une doctrine hérétique se trouvât dans l'ouvrage d'un pieux et savant évêque, mort en communion avec l'Eglise. Arnauld écrivit plusieurs ouvrages dans ce sens. Il en résulta des discussions et des agitations scandaleuses. Louis X IV, fatigué de tous ces débats et de toute cette résistance, lit appeler au Louvre les présidents de l'assemblée du clergé (1660). Il les exhorta en termes pressants à chercher des moyens prompts et efficaces pour extirper le jansénisme, et leur promit de les souteair de toute son autorité. En conséquence, et sur le rapport de onze commissaires nommés pour remplir les vœux du roi , l'assemblée résolut, d'une voix unanime, que tous les ecclésiastiques séculiers et réguliers du royaume souscriraient le formulaire. En outre , il fut décidé que ceux qui avaient écrit contre les bulles seraient obligés de faire une rétractation formelle. La arrêt du conseil et une lettre du roi, adressée à tous les prélats du royaume, vinrent corroborer la résolution de l'assemblée du clergé et en soutenir l'exécution. Mais le jansénisme devait encore ajouter à tant d'autres un scandale déplorable

21. Les vicaires-généraux administrant le diocèse de Paris, en

l'absence du cardinal de Retz, publièrent une ordonnance qui obligeait à signer le formulaire et reconnaissait en même temps la séparation du droit pour lequel on exigeait la croyance, d'avec le fait pour lequel on ne demandait que le respect ou le silence respectueux. « Du temps d'Innocent X, alléguait l'ordonnance, il » ne s'agissait à Rome que de savoir si les cinq propositions » étaient vraies et catholiques , ou bien si elles étaient fausses et » hérétiques. » En conséquence, les vicaires-généraux exigeaient simplement, quant au fait de Jansénius, qu'on demeurât dans le respect entier et sincère qui était dû aux constitutions papales , sans rien préjuger sur le fond même de la question. Cette argumentation décelait ou une incurable obstination ou une insigne mauvaise foi. Alexandre VII adressa aux vicaires-généraux un bref conçu dans les termes de la plus vive indignation. Il les menaçait d'employer contre eux les foudres de l'Eglise s'ils ne se rétractaient dans le plus bref délai. Sur cette terrible injonction parut un nouveau mandement dans lequel les vicaires-généraux de Paris rétractèrent en effet leur assertion , mais avec de telles circonlocutions qu'il était facile d'y voir au moins le ressentiment d'un amour-propre blessé.

Les partisans du silence respectueux n'en continuaient pas moins à étourdir de leurs clameurs la cour, la ville, tout le royaume. « Les évêques réunis à Paris, disaient-ils, ont procédé » comme s'ils eussent été convoqués en concile national, tandis » que le but de leur assemblée ne concernait exclusivement que » les affaires temporelles. » Ce prétexte insidieux, basé sur une allégation fausse et mensongère , fit surseoir plus de deux ans , dans la plupart des diocèses, à la signature du formulaire. Louis XIV intervint une seconde fois. Un arrêt du conseil royal (1er mai 1662) prescrivit aux évêques de faire souscrire tous les récalcitrants, sans exception ni explication. L'ordre était pressant; le monarque qui le donnait était habitué à faire respecter sa volonté, même par ses ennemis. Mais l'hérésie ne reconnaît aucune autorité, ni spirituelle ni temporelle; et toute la puissance du ^rand roi ne réussit pas à faire souscrire un seul janséniste. Il i se retranchaient dans le silence respectueux , « tout prêts , disaient— » ils , à condamner les cinq propositions en elles-mêrans , mais

• sans avouer qu'ailes fussent réellement dans Y Augustinus, » Déplorable aveuglement de l'esprit de parti ! Les hommes qui raisonnaient ainsi se piquaient du plus grand zèle pour la religion et le bien des âmes. Or, quel profit la religion pouvait-elle trouver à cea interminables querelles? Quel avantage ]fj& simples -idèles devaient-ils retirer de la scandaleuse résistance d'un certain nombre d évêques, de docteurs et de religieux a ux ordres du puverain Pontife , juge de la foi , gardien de la doctrine , chef légitime et incontesté de l'Eglise.

22. Indigné de tant de mauvaise foi , Louis XIV rassembla les évêques qui se trouvaient à Paris, pour délibérer sur le moyen le plus propre à soumettre l'opiniâtreté des partisans de Jansénius. L'assemblée s'en tint à la signature du formulaire et pria le roi d'employer sa puissance , selon le vœu du Pape , pour que l'on procédât à la souscription de cet acte dans le délai définitif de deux mois. Les évêques écrivirent à Alexandre YII qu'ils avaient trouvé la déclaration des jansénistes artificieuse, méchante et cachant l'hérésie sous l'apparence trompeuse d'une obéissance en paroles. Les hérétiques publièrent alors contre les prélats une foule de libelles pleins des plus outrageantes calomnies. Cette audace fut un motif de plus qui engagea le monarque à presser, par l'expédition de ses lettres patentes, l'exécution du bref. Quelques mois après, il rendit encore une déclaration plus explicite et vint lui-même au parlement pour la faire enregistrer en sa présence. Il écrivit ensuite au Pape pour le prier d'envoyer lui-même un formulaire, avec ordre précis aux évêques de le signer et de le faire signer par leurs diocésains. Alexandre YII fit donc dresser (1665) une nouvelle constitution où, « pour ôter, dit-il, tout prétexte » à la désobéissance, et tout subterfuge à l'hérésie, » il ordonnait aux évêques, à tous les ecclésiastiques réguliers et séculiers, aux religieuses, aux docteurs, licenciés et régents des Universités, de signer, dans un délai de trois mois , le formulaire suivant , qui reproduisait à peu près celui qu'avait précédemment rédigé l'assemblée du clergé de France : « Je , soussigné , me soumets à la » constitution apostolique d'Innocent X, donnée le 31 mai 1653, » et à celle d'Alexandre YII, du 16 octobre 1656 ; et, dans la » sincérité de mon cœur, je rejette et je condamne les cinq pro-

30° clément ix (1667-1669).

» positions extraites du livre de Jansénius, intitulé Augustinus, » et dans le sens entendu par le même auteur, comme le Siège » apostolique les a condamnées par les mêmes constitutions. Je » le jure. Qu'ainsi Dieu me soit en aide et les saints Evangiles. » Le roi publia sur-le-champ un édit qui enjoignait à tous les pré- Iztz du rc^nume -~ signer le formulaire' du Pape ; déclarant en même temp* qui si un évêque ne l'avait pas signé dans trois mois, on procéderait contre lui par la voie des saints canons. Malgré ces prescriptions, quatre évêques, celui d'Alet, Nicolas Pavillon; celui de P»eauvais, Nicolas Chouart de Buzenval ; celui de Pamiers, François Gaulet; celui d'Angers, Henri Arnauld, ne voulurent pas obéir. Dans des lettres pastorales adressées à leurs diocésains, ils protestèrent et déclarèrent que, sur le fait de Jansénius , on ne devait à l'Eglise qu'une obéissance de déférence , consistant à observer un silence respectueux. Le roi supprima ces lettres pastorales le 10 juillet 1665, et Alexandre VII, par un dé- ~K£ Ie jS "^gr%3iicaïte Y Index, les condamna le 1 8 février 1 667. Il ordonna ensuite que neuf évêques instruiraient le procès des quatre prélats réfractaires, mais la mort ne lui permit pas de continuer cette affaire si délicate. Alexandre mourut le 22 mai 1667, avec la réputation d'an Pontife éclairé, ferme, énergique, tel qu'il le fallait pour lutter contre la plus opiniâtre des hérésies.

g 3. Pontificat de Clément IX (20 juin 1667-9 décet tore 1669).

23. Le cardinal Jules Rospigliosi, de Pistoie, fut élu pouf succéder à Alexandre VII r et prit le nom de Clément IX. Dix« neuf évêques français avaient profité de la mort du dernier Pape pour prendre îe parti des quatre prélats réfractaires. Jb publiaient des mandements où ils enseignaient que l'Eglise t> peut définir avec infaillibilité un fait humain , comme celui' d'apprécier la véritable doctrine d'un auteur (1); que dès lors elle ne peut exiger, en pareil cas, qu'un silence respectueux sur ses décisions.

(1) Il ne faut pas confondre le sens naturel, obvius, d'un livre avec la pensée intérieure ou le sens personnel de son auteur. C'est le premier sens que l'Eglise condamne et qu'elle appelle justement le sens de l'auteur, quelle qu'ait pu être sa pensée secrète, qui ne fait rien au lecteur.

CHAPITRK PREMIER, 303

Toutes les anciennes querelles menaçaient de se renouveler ainsi, avec plus d'ardeur que jamais. Clément IX se hâta de confirmer les bulles de ses prédécesseurs par un bref où il menaçait de poursuivre rigoureusement les évêques rebelles. Louis XI Y agit dans îe même sens. Les jansénistes effrayés crurent devoir pré venir y par une soumission hypocrite, le châtiment qui allait les atteindre. Es promirent de signer le formulaire, saiy aucune arrière-pensée, si l'on consentait à leur épargner la honte de rétracter leurs mandements par des actes publics. Plein d'une bonté toute paternelle, le miséricordieux Pontife leur accorda cette faveur ; il accepta la proposition d'accommodement , et les quatre évêques signèrent enfin la déclaration. Nous n'entrerons dans aucun détail sur les fraudes multipliées que l'on employa dans la conclusion finale de l'affaire du jansénisme, pour tromper le Pape, le roi, les évêques et le clergé ; il nous suffira de les avoir signalées et d'ajouter que les captieux sectaires se prévalurent de cette réconciliation, qu'or nomma la Paix Clémentine. Ils prétendirent en inférer que le Pape, en n'obligeant pas les quatre évêques à rétracter leurs mandements, avait implicitement approuvé la distinction du fait et du droit. A voir cette fanatique opiniâtreté, il semble que l'histoire rétrograde de trois siècles, et que l'on soit revenu au temps où les Grecs du Bas-Empire discutaient sur la religion par des sophismes sans fin.

24. Du reste la mauvaise foi des quatre évêques fit encore mieux ressortir la noblesse du langage et de la conduite de Clément IX. Voici le bref qu'il leur adressait après la signature du formulaire. Nous le citons comme un monument mémorable qui ne cessera de proclamer à jamais l'invariabilité doctrinale de la Papauté , et de condamner tes artifices honteux du jansénisme. « Vénérables Frères , salut et bénédiction apostolique. Notre » nonce à la cour de France nous a fait tenir la lettre par laquelle » vous nous mandez, avec de grandes marques de soumission, » que, conformément aux lettres apostoliques émanées de nos » prédécesseurs Innocent X et Alexandre VII , vous avez souscrit » et fait souscrire sincèrement le formulaire contenu dans les » lettres du même Pape Alexandre. Bien qu'à l'occasion de cer- » tains bruits qui avaient couru , nous ayons cru devoir agir plus

304 clément ix (1667-1669).

» lentement dans cette affaire (car nous n'aurions jamais adaris, » à cet égard, ni exception, ni «.restriction quelconque, étant, » comme nous le sommes , inviolablement attaché aux constitu- » tions de nos prédécesseurs) ; maintenant toutefois , après les » assurances nouvelles et considérables qui nous sont venues de » France, touchant la véritable et parfaite obéissance avec laquelle » vous avez sincèrement souscrit le formulaire, -outre qu'ayant » condamné, sans aucune exception ni restriction, les cinq pro- » positions, selon tous les sens où elles ont été condamnées par le » Siège apostolique, vous êtes infiniment éloignés de vouloir re- » nouveler les erreurs que ce même Siège a condamnées ; nous » avons bien voulu vous donner ici une marque de notre bien- » veillance paternelle, nous assurant que vous n'oublierez rien à » l'avenir pour nous donner de jour en jour des preuves nouvelles » de la sincère obéissance et soumission que vous nous avez ren- » dues en cette circonstance. » On ne peut rien imaginer de plus clair et de plus précis, de plus formel que ce bref. Si Clément IX fut trompé par une perfidie qui déjouait tous les calculs, échappait à toutes les condamnations, déconcertait les mesures les mieux combinées, toute la honte doit en revenir aux évêques et aux docteurs qui croyaient rappeler l'Eglise à son intégrité primitive par des subtilités indignes et de misérables faux-fuyants.

25. Pour bien comprendre la puissance du jansénisme et les circonstances qui lui donnèrent un si prodigieux accroissement; pour se rendre compte de l'engouement-avec lequel la société française de cette époque accueillit une hérésie dont la doctrine obscure, sur une des questions les plus élevées de la théologie, ne pouvait être à la portée du vulgaire, il faut rattacher l'histoire du jansénisme au mouvement d'hostilité qui s'était produit, au commencement du xvne siècle, contre le pouvoir pontifical. Les jansénistes, par leur subtile distinction du droit et du fait, arrivaient à révoquer en doute l'infaillibilité du Pape : c'était par ce point que leur système entrait le mieux dans les esprits prévenus par les idées gallicanes. Toutes les tendances des docteurs et des juristes du xvue siècle se résumaient dans cette pensée unique : Faire du Pape le premier des évêques, mais ne lui rien attribuer au-delà de cette primauté d'honneur; lui refuser l'infaillibilité dogmatique

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