CHAPITRE III
la Morée, mais la possession de cette péninsule ne compensa pas les grandes pertes territoriales de la Turquie dans les régions danubiennes. La paix de Passarowitz fut solennellement signée le21 juillet 1718. Elle mit le comble à la gloire du prince Eugène, qui déploya, dans cette occasion, autant d'habileté comme homme d'Etat, qu'il montra de génie et d'héroïsme à la tête de ses armées. Le vainqueur des Turcs envoya à Clément XI, dont le noble zèle avait tant contribué au succès des phalanges chrétiennes, plusieurs drapeaux enlevés àl'ennemi . Le Pape se rendit, à la tête du sacré collège, à l'Eglise Sainte-Marie-Majeure, pour remercier le Dieu des armées ; 11 déposa lui-même les étendards musulmans sur l'autel de la Vierge, dont il avait imploré l'appui, et entonna le Te Deum. — 11 est évident que le prince Eugène auraitpuprendreConstantinople, après lesconquêtes de Péterwaradin, de Temeswar et de Belgrade. Il en avait, assure-t-on, le dessein. Mais la France, la Hollande, l'Angleterre et la Russie, puissances médiatrices au congrès de Passarowitz, arrêtèrent les belliqueux projets du héros. Elles furent effrayées de la force, du développement prodigieux que l'Autriche acquérait chaque jour. On aurait cru l'équilibre européen rompu, si les Allemands étaient entrés en vainqueurs dans la capitale des Osmanlis. Dans des temps plus rapprochés de nous, cette grande question de l'équilibre européen, au sujet de la possession tant enviée de Constantinople par une nation puissante, a de nouveau sauvé les Turcs, qui, ne s'appartenant plus, ne doivent leur présence sur les rives du Bosphore, qu'aux rivalités, bien naturelles en pareil cas, des Etats chrétiens (1).
37. Les vicissitudes politiques de la Morée, tour à tour vénitienne et ottomane, donnèrent alors naissance au retour d'une partie des Arméniens à la foi catholique. Cet neureux événement fut l'œuvre deMekhit&r. Pierre Mekhitar était né à Sébaste, dans la Cappadoce (1676). Après avoir fait ses études dans le monastère patriarcal d'Echmiadzin, il reçut le titre de vertabied, ou docteur. En 1700, il vint à Constantinople, où, pendant quelque temps, il se livra au ministère de la prédication. Un schisme
[i) M.P.Poujoulat, Histoire de Constantinople, t. H, p. 306,307, 308.
divisait alors les Arméniens de cette ville qui partageaient leur obédience entre deux patriarches rivaux. Mekhitar tenta vainement de lesréunir. Il se tourna alors vers l'Eglise romaine, et osa prêcher ouvertement lasoumission au Pape. Cette démarche souleva contre lui la haine des schismatiques. Le mufti donna ordre de l'arrêter; mais le courageux missionnaire réussit à échapper à toutes les poursuites; secondé par quelquesamis dévoués, il s'embarqua, déguisé en marchand, et vint à Smyrne en 1702. Un décret dj Grand-Turc l'y poursuivit ; il se cacha encore une fois, et, peu de jours après, il monta sur un vaisseau vénitien qui le conduisit en Mjrée, où plusieurs de ses disciples vinrent le rejoindre. La Morée appartenait alors à la république de Venise. Le gouverneur vénitien céda à Mekhitar un bourg avec tout son territoire, presdeModon. L'illusrte proscrit y fi; bâtir une église et un monastère où il habita jusqu'en 1717. A. cette époque, les Turcs rentrèrent en possession de la Morée. Mekhitar se vit obligédefuiravecsa communauté. Le8septempbre 17 1.7, le gouvernement de la république lui concéda l'île de Saint-Lazare, où il fonda encore une église et un monastère, lequel devint la résidence des religieux arméniens qni sont appelés, de son nom, Mekhitaristes, et y habitentencore actuellement. Mekhitar joignit à son monastère une imprimerie pour la publication des livres nécessaires à l'instruction de sa nation, et propres à introduire chez elle la doctrine orthodoxe de l'Eglise romaine. De nos jours, par l'influence progressive de l'Europe chrétienne, les persécutions ont cessé à Constantinople. Les Arméniens catholiques y ont obtenu un patriarche, relevant imméditatemont du Saint- Siège, qui ressuscite ainsi et représente la nationalité arménienne jusqu'à saint Grégoire l'illuminateur.
38. La France voyait alors un procuge de dévouement et d'héroïque charité dans la personne du saint évêque Belzunce. C'était en 1720. Une jeune princesse d'Orléans, fille du Régent, venaitdetraverser le royaume, au milieu des fêtes, pour aller en Italie épouser le duc de Modène. Les seigneurs français qui l'avaient accompagnée dans ce joyeux voyage revinrent à Marseille sur des navires ornés de guirlandes de Heurs, au bruit harmonieux des chœurs de musique. Tout à coup, on annonce à Mar