CHAPITRE III. 4U
seille uneapparition imprévue, apparition formidable qui promène la terreur dans tous les siècles et dans tous les pays, qui se plaît à voyager au milieu de l'épouvante et de la mort, et à faire passer son char sur des monceaux de cadavres. Un navire, anivé de Sidon, venait de débarquer la peste. C'était la dix-huitième fois depuis Jules César qu'elle visitait Marseille. A la terrible nouvelle, nobles, riches, magistrats, tout fuit devant la contagion. Le lazaret se trouve sans intendants, les hospices sans administrateurs, les tribunaux sans juges, l'impôt sans collecteurs. La cité n'a ni pourvoyeurs, ni officiers de police, ni ouvriers indispensables. L'émigration ne se ralentit que quand le parlement de Provence eut tracé une ligue qui entérinait Marseille et son territoire, et prononcé la peine de mort contre ceux qui la franchiraient. Puis, le parlement lui-même prit la fuite, violant ainsi le premier la loi qu'il imposait aux autres. Mais il restait à la ville désolée son évêqLie.Onle pressait de suivre l'exemple des magistrats. «A Dieu ne plaise, répondit-il, que j'abandonne un peuple » dont je suis obligé d'être le père! Je lui dois et mes soins el ma » vie, puisque je suis son pasteur. » Nous allons emprunter au récit du généreux prélatquelquesdétailssurles scènes d'horreur qu'il eut constamment sous les yeux pendant les deux années que dura le tléau. a Toutes nos places publiques, dit-il, toutes nos » rues n'offrirent plus aux regards que des amas monstrueux de » cadavres, laissés sans sépulture pendant quinze jours et trois » semaines entières, et devenus, en bien des endroits de la ville, » la nourriture des chiens affamés. La crainte de la contagion » s'emparant bientôt des esprits, et tous les sentiments de la na- » turecédantaudésirdeconserver lavie, presque tousles malades » furent impitoyablement mis hors de leurs maisons, Les enfants » par \e iv< propres pères et les pères par leurs propres enfants, et » il> furent placés et abandonnés, sans presque aucun secours, au » milieu des morts, dans ces rues devenues a la fois autant d'hô- » piiaux infects et d'affreux cimetières. Les habitants, saisis » d'horreur et d'effroi, prirent eu vain le parti de s'enfermer dans » leurs maisons, ou d'aller chercher leur sûreté etleurconserva- » tion a la campagne; la peste les y suivit de près. Alors, au mi- » lieu de la profonde douleur dont mon cœur fut pénétré, j'eus
» l'inexprimable consolation de voir une très grande partie du » clergé séculier et régulier de la ville et de la campagne voler » à l'envi au secours de nos frères pestiférés. Les rivières même » les plus rapides furent de faibles obstacles au zèle de quelques » religieux de Provence, qui, trouvant tous les passages fermés, » traversèrent courageusement ces rivières à Ja nage pour venir » me joindre et finir leurs jours dans l'exercice de la plus héroïque » charité. Exemple dont la mémoire devrait passer jusqu'à la » postérité la plus reculée. » Belzunce lui-même était digne d'être le chef de cette légion de héros et de martyrs. Tous ceux qui le servent sont frappés à mort; seul, pauvre, parce qu'il a tout donné, à pied, dès le matin, il pénètre dans les sombres réduits de la misère, et le soir le retrouve au milieu des places jonchées de mourants ; il étanche leur soif, les console en père, les exhorte en apôtre, et se penche sur leurs lèvres pour entendre leur confession dernière. L'Europe entière poussa un cri d'admiration en apprenant la conduite de Belzunce Clément XI lui adressa deux brefs pour le féliciter de sa charité de bon pasteur, accorder une indulgence plénière à tous ses diocésains frappés de la peste, ainsi qu'à tous ceux qui les secouraient, et lui annoncer l'envoi d'environ deux mille boisseaux de grain, achetés avec l'argent de l'Eglise romaine. Le Pape expédia effectivement trois navires chargés de blé; l'un fit naufrage, les deux autres furent prispar des corsaires d'Afrique. Mais quand ces barbares eurent appris d'où ils venaient et quelle était leur destination, ils furent saisis de respect et les envoyèrent fidèlement à la ville infortunée. Le 1er novembre 1720, Belzunce consacra son diocèse au Cœur adorable de Jésus, afin de toucher le Sauveur du monde de compassion pour son troupeau désolé. Le son de toutes les cloches annonça dès le matin cette auguste cérémonie. Un auteifut dressé à l'extrémité du Cours, la principale rue de Marseille. Le saint évoque s'y rendit processionnellement avec les débris de son clergé, marchant la tête et les pieds nus, la corde au cou, et une croix à la main. Cette vue arracha des larmes à tous les yeux. Dès qu'on fut arrivé à l'autel,Belzunce fit une exhortation touchante, interrompue, à chaque instant, par les sanglots de l'orateur et de l'auditoire.Ensuite eut lieu l'amende honorable et la consécration du