CHAPITRE VI
Egalité, qui siégeait sur les bancs de la Convention, et qu'on lui demanda son vote, il prononça , du ha m t de la tribune ces effroyables paroles: « Uniquement occupé de mon devoir, convaincu que » tous ceux qui ont attenté ou attendraient par la suite à la soux> veraineté du peuple , méritent la mort , je vote pour la mort. » Ce mot, dans une telle bouche, fit pousser un cri d'effroi, même à des hommes qu'on ne croyait plus susceptibles d'humanité: et une exclamation unanime s'éleva dans l'Assemblée • Oh ! le monstre !
1 5 . Le 3 0 j anvier, le décret fut com muniqué, par celui qu'on appelait alors ministre de la justice, à la royale victime. Louis XVI le reçut avec le calme et la sérénité de l'innocence. Il obtint la permission de revoir une dernière fois son infortunée famille, et d'appeler auprès de lui, pour confesseur, M. Edgewortb de Firmont, prêtre irlandais Louis supporta l'entrevue avec la reine, sa fille, son fils et sa sœur, aussi longtemps < jue son courage le lui permit. Au bout de deux heures, sentant qu'il allait défaillir, il bénit ce* chers et dignes objets de toutes ses tendresses, et retourna dans son appartement, sans proférer une par* >le, cachant son visage entre ses mains. Il s'enferma ensuite avpc l'abbé de Firmont ; les mo» ments paraissaient trop courts à sa piété; il fallut l'engager 4 prendre quelque repos. Il dormit profondément jusqu'àcinq heures* Le sacrifice de sa vie était fait; il n'y avait plus là qu'un martyr chrétien, qui allait mourir sous le fer régicide de la Convention, comme les martyrs des premiers siècles de l'Eglise mouraient par ordre des Néron et des Dioclétien. Le roi communia; Cléry se prosternant à ses pieds : «Ah, mon maître! ah, mon roi ! si mon dé» » vouement et mes soins ont pu vous être agréables, la seule récom- * pense que je désire, c'est de recevoir votre bénédiction ; ne 11 » refusez pas au dernier des Français resté près Je vous. » Le roi 11 lui donna avec la même tranquillité d'âme que s'il eût encore ha» bité le palais de ses pères. Cependant Santerre avait mis cent mille hommes de garde nationale sous les armes ; il entra chez l'aur guste captif; c'était l'heure fatale : « Marchons, lui dit Louis XVI, » je suis prêt. » On le plaça dans la voiture, entre deux gendarmes qui avaient l'ordre de le poignarder s'il se faisait le moindre mouvement en sa faveur : cette atroce précaution fut mutile.
504 pie vi (1775-1799).
Parmi tant de milliers d'hommes , dont la plupart détestaient J« parricide que l'on allait commettre , il ne s'en trouva pas un seul qui osât hasarder un cri en faveur de son roi. Une stupeur universelle avait frappé les esprits. Louis XVI, tranquille au milieu des passions diverses qui agitaient les spectateurs , pria durant tout le trajet ;, et rien ne put altérer le calme d'une âme qui ne tenait plus à terre. Arrivé au lieu de l'exécution , on lui saisit les mains pour les lier ; Louis XYI ne s'était pas attendu à cette violence, et son premier mouvement fut de repousser les bourreaux : « Sire , lui dit l'abbé (te Firmont , cette humiliation est » un trait de ressemblance de plus entre Votre Majesté et le Dieu » qui va être sa récompense. » Alors il présenta lui-même ses mains ; puis il marcha d'un pas ferme vers l'instrument du supplice, tandis que son confesseur lui criait avec enthousiasme : «Fils » de saint Louis, montez au ciel ! » Dès qu'il fut sur l'échafaud, s' adressant à la multitude, il s'écria : « Français, je meurs inno- » cent de tous les crimes qu'on m'a imputés ; je pardonne à mes » ennemis,.. » Le farouche Santerre l'interrompit : « Je vous ai » amené ici, non pour haranguer, mais pour mourir. » Aussitôt un roulement de tambours couvrit la voix de la victime. La tête du roi de France, du plus vertueux et du meilleur des rois , roulait sous le fatal couteau , et un aide du bourreau (1) la montrait tout ensanglantée au peuple , en criant : C'est la tête d'un tyran (21 janvier 1793). Louis XVI avait rédigé, la veille du jour où sa cause se plaida devant la Convention , son testament immortel comme la religion qui l'inspira.
(1) Samson, qui présidait au supplice de Louis XVI, ne prit aucune part active
I fexécution. Né en 1740, d'une famille vouée, depuis deux siècles, au métier de bourreau, son caractère contrastait étrangement, par sa, douceur et sa piété, avec d'aussi terribles fonctions; i! fallut user de violence yiur le contraindre h les remplir près de Louis XVI. Cet horrible spectacle fit sur lui une si vive impression, qu'il en mourut, six mois après, dans les regrets les plus amers d'avoir concouru, quoiqu'indirectement, à un si déplorable événement. Par ses dispositions testamentaires, il voulut qu'une messe d'expiation lut dite, à ses frais, tous îesans, le 21 janvier, pour le repos de l'âme de Louis XVI. Sa pieuse intention fat fidèlement remplie, dans l'église de Saint-Laurent, jusqu'en 1 840, époque de
II mort du fils de Samson. Pendant vingt ans, il n'y eut pas, eu France, d'autre» cérémonies expiatoires; la première protestation fut celle du bourreau.