CHAPITRE PREMIER
auxquels la Providence destine la gloire de concentrer en eux le rayonnement d'une époque tout entière, appartiennent au monde entier. Chaque renommée individuelle vient, en quelque sorte, se fondre dans leur personnalité puissante ; ils n'ont pas à eux seuls tous les genres de talents ou de mérite ; mais ils savent les discerner, les faire éclore, les produire; ils ne sont pas le diamant, mais ils en aiguisent les feux. Nous avons donc à étudier, dans Léon X, deux vies, deux actions simultanées : celle du vicaire de Jésus-Christ 7 du chef spirituel de la chrétienté; et celle du souverain qui se fait le protecteur éclairé des lettres, des sciences, des arts, qui rassemble autour de son trône de* peintres, des sculpteurs, des architectes, tels que Raphaël. Michel Ange, Bramante; des littérateurs tels que Bembo, Sadolet, Eibiéna.
i. Le Pape, en inaugurant son pouvoir à Rome, trouvait réuni le dix-septième concile général de Latran, dont la mort de Jules II avait interrompu les séances. La Pragmatique sanction avait été soumise à l'examen des sessions précédentes, et condamnée par le dernier Pontife. Léon X ne voulut pas qu'en reprît cette affaire, qui eût augmenté l'irritation du roi de France. Il avait l'espoir de la terminer d'une manière pacifique. Son but était le même que celui de Jules II ; mais il voulait y arriver par des moyens différents. La mansuétude faisait le fond de son caractère. Il en donna bientôt une preuve éclatante. Les cardinaux Carvajal et de St-Séverin avaient dirigé le conciliabule de Pise dans ses entreprises factieuses contre Jules IL Ce Pape, au lit de la mort, avait dit : « Comme chrétien, je leur pardonne, » mais comme chef de l'Eglise universelle, je crois qu'il faut » laisser la justice suiv^r. son cours. » Les deux coupables, en apprenant l'exaltation de Léon X, comprirent que l'heure était venue d'implorer le pardon de leurs fautes. Leur repentir était d'ailleurs aussi sincère que leur schisme avait été éclatant. Munis d'un sauf-conduit de Léon X, ils se rendirent à Rome. Leur entrée au concile offrit une scène imposante. Les deux cardinaux, dépouillés par le maître des cérémonies des marques de leur dignité, furent introduits dans la salle, fléchirent le genou et se prosternèrent devant le successeur du Pontife qu'ils avaient
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outragé. Après quelques instants passés dans cette attitude, ils se relevèrent : € Très-saint Père, dit Carvajal, pardonnez-nous nos » offenses ; ayez pitié de nos larmes , de notre repentir ; n'ayez d pas égard à la multitude de nos iniquités qui surpassent en » nombre les grains de sable de la mer. » Il se fit un moment de silence ; tous les yeux étaient fixés sur les suppliants. « L'Eglise » est une bonne mère, dit le Pape, elle pardonne à ceux qui i reviennent à elle; mais elle ne voudrait point, par une charité » counable, exciter le pécheur à faillir de nouveau. Afin donc j» nue vous ne puissiez vous glorifier de vot iniquités, j'ai résolu 9 o*ft vous infliger un châtiment. N'avez-vous pas contristé, par » la plus noire ingratitude, votre maître, votre bienfaiteur, votre
* père, le pape Jules II, de glorieuse mémoire? N'avez-vous pas
* publié une sentence de déchéance contre le vicaire de Jésus- » Christ? Prononcez vous-mêmes votre jugement. » Les deux ♦fviipables, confus, baissaient la tête. « Eh! bien, reprit Léon X, f voici une cédule que vous allez signer; si vous consentez à la » souscrire, vous obtiendrez miséricorde du siège apostolique. » J & formule contenait un désaveu complet de tous les actes dont Rs s'étaient rendus coupables envers Jules II. Les deux cardinaux la signèrent, Léon X descendit alors de son trône, et s'approchant de Carvajal : « Maintenant, lui dit-il, vous êtes » notre frère, puisque vous vous êtes soumis à notre volonté.
* Vous êtes la brebis perdue de l'Evangile, qui a été retrouvée : » réjouissons-nous dans le Seigneur. » Il accueillit avec les mêmes paroles de douceur le cardinal de Saint-Séverin ; et les deux coupables furent rétabli* dans leur dignité. Le monde put augurer dès lors quel serait le ?ontife qui savait allier tant de miséricorde à tant de^majesté.
5. Le concile poursuivit ensuite ses opérations sous l'inspiration du Pape. Depuis bien des années, Rome voulait une réforme sacerdotale. L'assemblée de Latran, docile à la voix de Léon X, avait nommé une commission chargée d'examiner les moyens, non pas seulement de corriger les mœurs du clergé, mais de les vauiener à la pureté des siècles anciens. Ce projet avait été la préoccupation constante de Jules II; son successeur n'avait garde de laisser périr une si sainte pensée. Les règlements qui furent
dressés dans cette vue sont un monument de sagesse et de prudence ecclésiastique. — « Ou ne devra désormais élever aji » sacerdoce que des hommes d'un âge mûr, de mœurs exenw » claires et qui aient étudié longtemps sur les bancs de l'école. » « >-- La théologie, la maîtresse des sciences, a été trop né- » gligée jusqu'ici. Il faut qu'elle refleurisse. À l'avenir, on ne » sera admis au ministère des autels qu'après une étude appro- » fondie des Pères et des canons. Mais la science théologiqu* » ne suffit pas seule au prêtre. 11 faut qu'il pratique les vertus » propres à sa vocation divine; qu'il vive dans la piété et la » chasteté; qu'il soit comme une lampe allumée devant les » hommes, et qu'il honore Dieu par ses œuvres. — Plus les » rangs sont élevés, plus aussi les obligations sont rigoureuses.
• Les cardinaux doivent se montrer les modèles de la régularité
* et de la perfection ecclésiastiques. Il faut que leur demeure soit » ouverte à tous les gens de bien , à tous les hommes doctes , à » tous les nobles indigents, à toutes les personnes de bonne vie. » — La table du prélat doit être simple, frugale, modeste : dans » sa maison - W^neront ni le luxe, ni l'avarice; ses domes- » tiques seront y > mbreux; il exercera toujours sur eux la » vigilance la plus active ; il punira leurs dérèglements et récom- » pensera leur bonne conduite. Il n'accordera jamais son appui » aux prétentions des solliciteurs ambitieux ; mais il prêtera une % oreille attentive à la prière de l'opprimé qui viendra lui deman- » der justice. Il faut qu'il soit toujours prêt à plaider la cause du » pauvre et de l'orphelin. — S'il a des parents qui soient dans le » besoin, la justice exige qu'il vienne à leur secours; mais jamais » aux dépens de l'Eglise. » Chaque ligne de ce décret sur le cardinalat est une réponse anticipée aux calomnies que fera plus tard Luther contre le luxe des prélats romains. « Le champ du » Seigneur, avait dit Léon X, a besoin d'être remué de fond en » comble pour porter de nouveaux fruits. » La réforme légitime et pacifique qui sortit àt cette parole, atteignit tous les degrés de la hiérarchie. Les méthodes d'enseignement furent examinées au concile de Latran, avec une sollicitude toute particulière. A Florence, à Rome et dans toute l'Italie, on croyait, à l'époque de la renaissance, avoir assez fait pour la culture de l'intelli-
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gence. quand on avait appris à un écolier à lire Virgile ou Théo* crite, à connaître les dieux d'Ovide, à traduire les œuvres de Platon. Léon X, tout en secondant le mouvement des intelligences vers l'étude des modèles de l'antiquité grecque et latine, comprenait le danger que pourrait avoir ce système exclusif d'éducation. Jl ne veut pas que Pâme se contente désormais de cette nourriture toute sensuelle. Il faut qu'elle s'inspire à des sources plus pures, et qu'elle y puise la connaissance des vérités supérieures révélées par la foi. « Il faut que la jeunesse chré- » tienne sache qu'elle a été créée par Dieu pour l'aimer et le » servir, qu'elle pratique la loi de Jésus-Christ; qu'elle chante » à l'Eglise nos saintes hymnes ; qu'elle psalmodie à vêpres les » psaumes du prophète-roi ; que, chaque soir, elle lise l'histoire » de ces héros chrétiens, dont l'Eglise a inscrit le nom parmi les » docteurs, les martyrs et les anachorètes. Il faut que l'enfant » sache par cœur le Décalogue, les commandements de Dieu, les » articles du Symbole, et que, sous la conduite de leurs maîtres, » les évêques laïques ou clercs entendent la messe, les vêpres, le » sermon, et emploient le dimanche et les jours de fêtes à célé- » brer les louanges du Seigneur. »
6. Il importait surtout à la foi et aux bonnes mœurs de veiller à ce qu'elles ne fussent point corrompues ou altérées par des publications licencieuses et impies. « En multipliant les chefs- » d'œuvre de l'antique littérature, dit un auteur contemporain, » la presse en a tellement abaissé le prix, qu'un ouvrage qui » coûtait autrefois cent écus d'or, en vaut à peine vingt : encore » est-il bien imprimé et purgé des fautes grossières qui le désho- » noraient, à l'état de manuscrit. » Cette découverte merveilleuse n'offrait pas seulement les moyens de publicité à la propagande honnête et vertueuse. Le danger était aussi grand que l'avantage : et on le sentait dès lors. Vital de Thèbes, professeur de droit, se plaignait, eu 1500, de l'audace de ces typographes, qui, alléchés par l'appât d'un gain honteux, ne rougissaient pas d'éditer des ouvrages « où l'auteur parle une langue qu'on n'avait pas même entendue dans les lupercaies antiques. » Le coneile de Latran eut donc à s'occuper, au point de vue de la morale ci de la foi religieuse, de cette immense question de la presse,
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qui n'a cessé depuis d'agiter et de bouleverser le monde. Le décret que Léon X publia à ce sujet, du consentement des Pères, est trop important pour que nous ne le reproduisions pas en entier. « Parmi les sollicitudes qui nous pressent, une des plus » vives et des plus constantes esi de pouvoir ramener, dans la » voie de la vérité, les intelligences égarées, et de les gagner à » Dieu avec le secours de sa grâce. C'est là, sans contredit, l'ob- » jet de nos plus sincères désirs, de nos affections les plus tendres, p de notre vigilance la plus active. Or, nous avons appris, par » des plaintes élevées de toutes parts, que Vart de l'imprimerie, » dont l'invention s'est toujours perfectionnée de nos jours, grâce » à la faveur divine , quoique très propre par le grand nombre » de livres qu'il met, sans beaucoup de frais, à la disposition de » tout le monde, à exercer les esprits dans les lettres et les » sciences, et à former des érudits dans toutes sortes de langues, » dont nous aimons à voir la sainte Eglise romaine abonder, » parce qu'ils sont capables de convertir les inlidèles, de les ins- » truire, et de les réunir par la saine doctrine, à la communion » catholique, devenait pourtant une source d'abus par la témé- » raire entreprise des maîtres de cet art; que, dans toutes les » parties du monde, ces maîtres ne craignent pas d'imprimer, » traduits en latin, du grec, de l'hébreu, de l'arabe, duchaldéen, » ou nouvellement composés en latin et en langue vulgaire, des » livres contenant des erreurs dans la foi, des dogmes pernicieux » et contraires à la religion chrétienne, des attaques contre la » réputation des personnes, même les plus élevées en dignité ; et » que la lecture de tels livres, loin d'édifier, enfantait les plus » grands égarements dans la foi et les mœurs publiques, faisait » naître une foule de scandales et menaçait le monde de maux » plus grands encore. C*est pourquoi, afin qu'un art si heureuse- » ment inventé pour la gloire de Dieu, l'accroissement de la foi » et la propagation des sciences utiles, ne soit pas perverti en un » usage contraire et ne devienne pas un obstacle au salut des » fidèles du Christ, nous avons jugé qu'il fallait tourner notre » sollicitude du côté de l'impression des livres, pour qu'à l'ave- » nir, les épines ne croissent pas avec le bon grain et que le » poison ne vienne p<*s *■* wÂk» fin mmède, Voulant donc pour-
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» voir, à temps, au mal, afin que l'art de l'imprimerie prospère » avec d'autant plus de bonheur qu'on apportera dans la suit* » plus de vigilance et qu'on prendra plus de précaution ; de l'a- » vis du sacré Collège, nous statuons et ordonnons que, dans la » suite et dans tous les temps futurs, personne n'ose imprimer ou » faire imprimer un livre quelconque dans notre ville, dans » quelque cité ou diocèse que ce soit, qu'il n'ait été examiné » avec soin, approuvé et signé, à Rome, par notre vicaire, et » dans les diocèses, par l'évêque ou tout autre délégué par lui, » et ayant la science compétente des matières traitées dans l'ou- » vrage, sous peine d'excommunication. » Ce décret était une grande mesure d'ordre, sociale et religieuse. La censure d'un tribunal ecclésiastique, à Rome et dans chaque diocèse, si elle eût toujours été respectée, aurait épargné au monde des désastres incalculables. En fait et en droit, une telle mesure était parfaitement justifiée. Quel est le gouvernement qui permet à ses subordonnés de l'injurier, de couvrir ses actes d'outrages t Or, si la parole ici constitue un délit, l'imprimerie, qui n'est qu*> la parole multipliée, reproduite, et en quelque sorte immortalisée, échappera-t-elle seule à la répression? A un autre point de vue, les pasteurs des âmes doivent-ils laisser circuler impunément, parmi le troupeau confié à leurs soins, des doctrines impies et subversives de tout ordre ? Avec la mission d'être nos guides et nos pères, n'ont-ils pas reçu le pouvoir d'éloigner de nous les sources de corruption, de licence et d'impiété? En prenant donc, contre les écarts de la presse, ces mesures préven* tives, Léon X et le concile de Latran se montraient les gardiens de la foi et des mœurs, du repos et de l'ordre public. Ils avaient bien mérité de l'humanité. Le décret que nous venons de citer préparait de loin l'établissement du tribunal de Y Index, constitue d'une manière définitive, après le (oncile de Trente, et qui n'a pas cessé, sentinelle vigilante, de signaler aux générations le écueils à éviter, les maximes dangereuses à flétrir, les doctrines perverses, les théories criminelles à stigmatiser. Au mon rit où le Pape, dans l'intérêt du monde catholique, réglait F e>e de l'imprimerie, il érigeait à Rome le collège de la Si «nce , que toutes les Universités allaient prendre pour mo-