CHAPITRE n
erre toutes les révolutions , bouleversait tonte l'Allemagne. Erasme nous, a laissé un portrait frappant de la physionomie des sectaires : « je les vois, dit-il, au sortir de leurs prêches, la fureur » peinte sur le visage, les regards farouches, comme enivrés des p discours sanguinaires qu'ils viennent d'entendre. Cette race » évan^élique ne respire que les combats et ne demande d'autres » arguments que les armes. » L'incendie et la guerre parcoururent bientôt les plus riches provinces de la Germanie, les bords du Rhin, la Saxe, la Thuringe et la Souabe. Un nom venait de surgir tout à coup, au milieu de la fermentation générale, et ce nom apparut bientôt, écrit en caractères de sang, sur les ruine» des châteaux, des églises et des abbayes, c'était celui de Thomas Munzer, chef de la secte des anabaptistes conquérants. Luther, dans son livre de la Liberté chrétienne, répandu par milliers dans les campagnes, avait disposé tous les esprits à la révolte, le noiH veau prophète donna des armes à l'insurrection et l' organisa comme une guerre sainte. Thomas Munzer était né à Zwickau, dans les dernières années du xve siècle. Successivement vicaire dans sa ville natale, puis curé de Mulhouse, il déguisa sous l'extérieur mortifié d'un pénitent, et sous les apparences les plus austères, une ambition sans bornes et une haine profonde contra toute supériorité hiérarchique et sociale. Aussitôt que Luther eut fait entendre en Allemagne une parole de révolte contre le Saint- Siège et l'Église catholique, Munzer se fit remarquer par son ar» deur et son fanatisme à embrasser les nouvelles doctrines. Dépassant bientôt son maître, il prétendit renverser l'ordre de la société, en prêchant un système d'égalité et d'indépendance politique beaucoup plus à la portée des paysans que l'égalité et l'indépendance spirituelles du moine saxon. Abolir tout pouvoir, détruire tous les gouvernements, telle était sa formule, dans le sens le plus large où l'aient pu jamais entendre les socialistes modernes les plus avancés. Il n'y eut qu'un cri d'indignation dans les cours d'Allemagne, quand on entendit le retentissement de ces théories subversives. Les princes acceptaient volontiers, à leur bénéfice, la croisade de Luther contre le clergé, les couvents t,t les biens ecclésiastiques. Us se tenaient prêts à en recueillir les dépouilles et à enrichir leurs trônes des ruines des autels. Mais quand le fl(#
80 clément vu (1523-1534).
révolutionnaire menaçait ae aenoraer jusque sur eux, quand trente mille paysans, les armes à la main, secouaient leur joug, démolissaient leurs forteresses, abattaient leurs remparts, égor« geaient leurs soldats, pillaient leurs trésors et proclamaient la déchéance de to utes les souverainetés du monde, pour élever à leur place ce qu ils appelaient le règne de Dieu, l'épouvante pénétrait dans leurs conseils , et ils sommaient Luther d'opposer une digue au torrent que ses fureurs avaient déchaîné. Le réformateur essaya timidement d'abord des avis de modération et de prudence qui ne furent même pas entendus. Sa voix se perdait dans la tempête ; comme tous les chefs révolutionnaires, il avait un pouvoir de destruction immense, il n'en avait aucun pour pacifier. Le bannissement et la proscription de Munzer, auxquels il prêta la main, de concert avec les princes allemands, ne réussit qu'à donner une nouvelle force à l'insurrection. Le fougueux anabaptiste passa pour un martyr de la liberté et une victime de la tyrannie des souverains. Dp son exil, il composa, en trente articles, une sommation adressée par les paysans aux princes de l'Empire, dans laquelle il réclamait l'exemption de tout impôt, l'abolition des justices seigneuriales, la suppression des dîmes et des redevances de toute nature, le droit, pour chaque paroisse, d'élire et de destituer à son gré les ministres de la parole évangélique. Pour donner à ses griefs plus de poids, Munzer eut soin de les rédiger tous avec des textes extraits des ouvrages de Luther. En quelques semaines, ce mémoire incendiaire fut colporté dans toutes les campagnes, où il reçut Y adhésion des multitudes fanatisées. Il fut ensuite remis à Luther lui-même, avec prière de le faire souscrire aux princes. Comme il était facile de le prévoir, cette démarche n'eut aucun succès, et les hypocrites flatteries que le Réformateur adressa aux paysans, en cette occasion, prouvèrent une fois de plus son impuissance. Un cri de guerre, poussé avec un effroyable enthousiasme par tous les sectaires, répondit aux vaines déclamations de Luther. Munzer se fit donuer le surnom de « Gédéon, en- » voyé de Dieu pour rétablir par l'épée le royaume de Jésus- 9 Christ. » A sa voix, la populace de Mulhausen, en Franconie, chassa ses magistrats et improvisa une sorte de république dont le prophète fut le chef. Une armée de trente mille sectaires, gros-