CHAPITRE II
sie par tous les aventuriers auxquels des troubles de ce genre promettaient l'impunité de leurs crimes et la facilité d'en commettre de nouveaux, se mit sous sa conduite et organisa une guerre de pillage, brigandage sanglant, où les cruautés les plus horribles et I les violences les plus inouïes furent à l'ordre du jdur. Luther 5 n'hésita plus alors à appeler sur ces insensés, dont il avait exalté les coupables espérances, toute la rigueur des supplices. Il écrivit aux princes d'Allemagne pour les supplier d'en finir avec l'émeute, - et de ne pas pousser plus loin la douceur dont ils avaient usé jusque-là» « Tant qu'il restera une goutte de sang dans vos veines, » leur dit-il, pourchassez comme des bêtes fauves et assommez » comme des chiens enragés, ces paysans maudits, vendus corps » et âme à Satan. » C'était là un rôle profondément politique peut-être, mais à coup sûr aussi infâme qu'il était habile , et tout le sang versé dans cette guerre désastreuse retombe sur la mémoire du Réformateur, qui voue à la vindicte publique des milliers de fanatiques, auxquels il a mis lui-même les armes à la main.
15. Cependant le mal était pressant, des essais de transaction auraient échoué contre le mouvement populaire qui soulevait ces masses allemandes, d'autant plus difficiles à calmer qu'elles le sont davantage à émouvoir. Les princes profitèrent habilement de la faute que Luther venait de commettre pour rejeter sur lui toute l'impopularité de la guerre qu'ils allaient entreprendre et qu'ils étaient résolus de poursuivre jusqu'à la destruction complète des révoltés. Quand on songe à tous les fléaux que versa sur le inonde cette hérésie du protestantisme, la plus désastreuse peut-être de toutes les annales de l'histoire ecclésiastique ; quand on voit son berceau souillé de sang, sa naissance signalée par tant de crimes, ses progrès marqués par tant de ruines ; quand on suit pas à pas la conduite de son auteur, quand on considère cette duplicité, dont les résultats ensanglantèrent sa patrie, cet orgueil et cette ambition insatiables qui sacrifient le repos du monde à la passion d'une gloire insensée ; quand on pénètre dans les secrets replis de cette âme, où toutes les cupidités, toutes les hontes, toutes les basses convoitises s'étaient donné rendez-vous, on ne comprend pas l'aveuglement des intelligences pour lesquelles Luther est encore un prophète, un apôtre envoyé de Dieu. L'histoire à la main, le iv. i
tl CLÉMENT VII (1523-1534).
doute, l'hésitation ne nous paraissent pas possibles; rien de toiii cela ne ressemble à l'Evangile, quoique ce nom sacré ait été constamment profanr par les sectaires, qui prétendaient couvrir leurs excès et leurs désordres de l'autorité de ce livre divin. En 1522 , Luther écrivait : « Partout le peuple se soulève ; il a enfin ouvert » les yeux, il ne veut plus se laisser opprimer par la violence. » En 1 526, l'homme du peuple, le héns des multitudes, a changé de langage . « Le peuple est un tigre qu'il faut enchaîner, une » bete féroce qu'il faut exterminer sans trêve ni relâche. » Singulière destinée de ce :noine apostat, dont les contradictions mêmes sont autant de triomphes ! En 1 522, le peuple obéit à sa voix, qui le pousse à la révolte ; en 1 526, les princes répondent à sou appel et se lèvent pour anéantir l'insurrection qu'il a proclamée luimême. Mai» « il put, durant sa vie, se féliciter, dans son farouche orgueil, de ces sanglants succès, l'histoire et la postérité y trouvent autant de sujets d'opprobre dont jamais on ne saurait laver sa mémoire. Le landgrave Philippe de Hesse, Henri, duc de Brunswick , et Georges , duc de Saxe , avaient réuni une armée formidable. I1* vinrent fondre sur les bandes de Munzer à Mulhausen. La résistance désespérée des paysans et leur fanatisme , qui les empêchait de faire des prisonniers , attirèrent sur eux des représailles terribles, et le combat fut un des plus sanglants, relativement au nombre d'hommes qui y prirent part. A la fin du jour, les paysans décimés s'enfuirent dans toutes les directions, abandonnant Munzer presque seul sur le champ de bataille (1 5 mai 1525). Il parvint à se réfugier à Francknau, où il se cacha quelque temps. Mais sa retraite fut découverte, et il fut amené capdf à Mulhausen, où on instruisît son procès. Il fut condamné à avoir la tête tranchée. En présence de la mort et des jugements de Dieu, la foi catholique, qu'il avait abandonnée, se réveilla dans son âme. Le souvenir de ses crimes et les terreurs de l'éternité ouvrirent son cœur aux remords. Il abjura les doctrines perverses qui avaient fait le malheur de sa vie, et protesta qu'il voulait mourir pn fils soumis et repentant de l'Eglise qu'il avait si violemment combattue. Ce fut dans ces sentiments qu'il monta sur l'échafaud (décembre 1525), confiant dans la miséricorde inépuisable au Dieu qui, en mourant, priait pour ses bourreaux.