CHAPITRE \xi
étaient soumises à une rigide censure. Ces mesures de rigueur commencèrent à lui aliéner les esprits. Une dissidence s'était élevée entre Calvin et l'Eglise de Berne, à propos du pain levé, dont le réformateur français voulait introduire l'usage dans la célébration de la Cène, et au sujet de l'abolition de toutes les fêtes qu'il venait de décréter pour ne conserver que le dimanche. Un orage se forma contre son pouvoir tyrannique, et en 1538, il fut exilé avec Faiel et Yiret. Retiré à Strasbourg, Calvin y continua sa polémique hostile à l'Eglise. Entouré de protestants français réfugies (1), il répandait le venin de ses doctrines et façonnait ainsi à l'erreur des générations qui devaient la perpétuer au sein de notre belle patrie. H parvint à former autour de lui une communauté selon ses principes religieux, et épousa la veuve d'un anabaptiste. Cependant Calvin avait laissé de nombreux partisans à Genève ; il y fut rappelé en 1541, et. y exerça dès lors une véritable dictature civile et ecclésiastique. Il institua un consistoire qui devait juger les délits en matière de morale. Sa constitution contre les danses et les jeux fut remise en vigueur. Des visites domiciliaires et des mesures inquisitoriales furent organisées dans toute la ville pour veiller sur les mœurs de chaque citoyen. Les Genevois, et parmi t;ux surtout ceux qui s'intitulaient les Libertins ou sectateurs de la liberté évangélique, s'insurgèrent contre une pareille contrainte morale. Par sa cruauté, son activité et les ressources d'un esprit toujours fécond en expédients, Calvin réussit à étouffer ces ferments de révolte. Chaque parole prononcée contre lui était punie avec une sévérité terrible. Ainsi le traducteur de la Bible, Castellio, fut déporté avec le médecin Bolsec. Le conseiller Ameaux fut jeté en prison. Jacoii Grûnet fut exécuté (1 548), pour avoir écrit quelques paroles menaçantes au dictateur, qui, en pleine assemblée, l'avait traité de chien. Gentilis, condamné à mort, parce qu'il avait accusé Calvin d'avoir erré dans la doctrine de la Trinité, n'échappa au supplice qu'en faisant publiquement amende honorable. Enfin, Michel Servet, Aragonais de naissance, grand anatomiste, de passage à Genève, fui
(1) C'étaient des sectaires qui avaient pris la fuite pour se soustraire aux lesces portées pai le roi et les parlements contre les nouvelles doctrines.
120 paul m (1534-1549).
brûlé par ordre du dictateur pour avoir. émis quelques propositions hérétiques contre le dogme de la Trinité, que Calvin luimême enseignait si mal (1553). Terrible et inique exécution, dont la mémoire du réformateur français ne se lavera jamais aux yeux de la postérité. Ces cruautés n'étaient pas chez lui le résultat d'une fureur passagère et rapide, comme en ressentait Luther, mais l'effet d'une colère froide, aride et c*u,ulée. Maître du pouvoir politique, Calvin sut bientôt faire prévaloir son système sur celui de Zwingle, dans les cantons helvétiques. L'organisation ecclésiastique de Genève devint le modèle des églises réformées de France et des Pays-Bas. Après une vie d'une activité infatigable, Calvin mourut (27 mai 1563), laissant dans Théodore de Bèze un biographe dévoué et un disciple capable de soutenir l'œuvre de sa politique. Bèze, au contact du réformateur de Noyon, avait fini par dépouiller la légèreté de la jeunesse pour emprunter quelque chose de la gravité guindée du maître. Du mélange de ces deux éléments réunis, il se forma un caractère à la fois doux et sévère , qui lui conquit un grand nombre de partisans dans les communautés calvinistes, dont il devint, à proprement parler, le fondateur.
17. Tel fut Calvin, le réformateur français, que l'on a souvent opposé au réformateur allemand. Luther se retrouvait dans Calvin, moins l'audace et la violence, plus l'astuce, l'habileté calculée et la froide cruauté. Ces deux chefs se partageaient la réforme ; ils se la disputèrent comme un empire, en se faisant une guerre d'orgueil et d'injures. Leurs disciples continuèrent à former deux camps , les luthériens connus sous le nom de Protestants, les calvinistes sous celui de Réformés, qu'ils affectent particulièrement; mais on a donné souvent, parnr les catliL— liques, les deux noms indistinctement aux uns et aux autres, et avec raison. Tous, en effet, ont protesté de fait contre l'autorité de l'Eglise par la révolte, et tous ont déshonoré le nom de reforme, en appelant ainsi la ruine de toute règle dans la foi comme dans les mœurs (1).