CHAPITRE VIII. 3tS
gers. Les Vénitiens , qui devaient fournir des vaisseaux à l'armée, exigèrent, comme condition préalable, qu'elle les aidât à reconquérir sur les Hongrois, la ville de Zara en Dalmatie. La Hotte était encore devant cette ville , lorsqu'un nouvel incident vint détourner les croisés du but de leur expédition. Le vieil Isaac l'Ange, empereur de Constantinople, venait d'être détrôné par son frère Alexis, qui lui avait fait crever les yeux et l'avait relégué dans un cachot. Le fils d'Isaac l'Ange se rendit près des chevaliers latins pour les supplier de venger cet attentat : il leur promettait, en son nom, et au nom de son père captif, de les aider dans leur expédition; il s'engageait de plus, à faire cesser le schisme d'Orient et à réunir l'Eglise grecque à l'Eglise romaine. Malgré la défense formelle d'Innocent III, qui leur reprochait « de regarder en arrière , comme la femme de Loth , » les croisés accueillirent, avec enthousiasme , les offres du prince grec. L'expédition de Constantinople fut résolue, et le doge Dandolo, vieillard aveugle, octogénaire, mais qui n'avait de la vieillesse que ce qu'elle donne de vertus et d'expérience , reçut le commandement de la flotte. Les croisés parurent bientôt en vuedeByzance. Cette ville comptait alors plus de 1,000,000 d'habitants; elle rnnfermait dans ses murs toute la puissance de l'empire grec, son opulence, son existence politique. 150,000 guerriers la défendaient, mais leur résistance fut inutile devant ces Aéros de l'Occident, qui se vantaient, dit Villehardouin , «de ne redouter que la chute du ciel. » L'usurpateur Alexis l'Ange s'enfuit, abandonnant sa capitale, sa famille et ses soldats, pour aller cacher, dans les montagnes de la Thrace, les trésors du palais impérial, qu'il avait emportés avec lui. Les croisés entrent dans Constantinople (18 juillet 1203), après un siège qui n'avait pas duré plus de six jours. Le vieil empereur Isaac l'Ange est tiré de son cachot, où il ignorait encore ce qui venait de t s passer. Il croyait marcher au dernier supplice; on le porta triomphalement sur son trône. Là, il reçut Mathieu de Montmorency et Villehardouin, qui lui dirent de la part des croisés . «Nous avons accompli nos promesses, c'est à vous de remplir » celles qui ont été faites en votre nom. Vous devez remettre » l'Eglise d'Orient sous l'obéissance du Saint-Siège; vous devea
aic innocent m (1198-1216).
» nous payer 200,000 marcs d'argent, fournir à notre armée 5 des vivres pendant un an et envoyer avec nous 10,000 guer- » riersexv Palestine. »
16. lsaac le jura. Mais de pareilles promesse© étaient plus faciles à faire qu'à tenir. La haine des Grecs contre les Latins était réciproque. Les Byzantins regardaient les croisés comme deu Barbares; les croisés considéraient les Grecs comme des intrigants, des traîtres et des hérétiques. Cependant la réunion des deux Eglises fut solennellement proclamée à Sainte-Sophie. Le patriarche de Constantinople, en présence des chevaliers d'Occident et du peuple byzantin , déclara qu'il reconnaissait « Inno- » cent, troisième du nom, pour successeur de saint Pierre et pour » vicaire de Jésus-Christ. » Les Grecs répondirent à ces paroles par un sourd murmure d'improbation. Placés entre leurs libérateurs, qui exigeaient la pleine observation des traités, et le peuple de Constantinople, qui leur reprochait de ruiner l'état au profit des étrangers, lsaac l'Ange et son fils Alexis demeuraient dans l'inaction «t mécontentaient tout le monde. Un traître Ducas Murzuphle [sourcils épais) , profite de ces circonstances, soulève la population de Constantinople et se fait proclamer empereur (1204). lsaac l'Ange expire de douleur en apprenant que son fils vient d'être égorgé par ordre de l'usurpateur. Une révolution si soudaine excita l'horreur et l'indignation des croisés. Les Francs, fidèles à leurs suzerains, disaient, en parlant de Murzuphle : « Celui qui a commis un tel attentat, n'aie droit de » tenir terre ni seigneurie ! » Pour venger , sur les Grecs perfides, l'honneur et la dignité impériale, la prise de Constantinople fut résolue. Le 9 avril 1204, Byzance et tous ses trésors (1) tombaient au pouvoir des soldats de la Croix. L'usurpateur, arrêté
(1) Parmi toutes les richesses de Byzance, celles qui excitèrent surtout la pieuse avidité des croisés, furent les saintes reliques. Martin Litz, prêtre allemand, eut en partage un morceau de la vraie croix, les ossements de saint Jean- Baptiste, un bras de saint Jacques. Un autre prêtre, nommé Galon de Dampierre, du diocèse de Langres, demanda, les larmes aux yeux, d'emporter dans son pays le chef à* saint Marnas; un troisième, qui était de la Picardie, ayant trouvé le chef de saint Georges et celui de saint Jean-Baptiste, cachés parmi les ruines, m hâta de quitter Constantinople, et, chargé de ce précieux butin, vint offrir i