CHAPITRE X
Chartreuse), à quelques lieues de Grenoble. Là les religieux devaient garder toute leur vie un silence absolu, n'ayant renoncé au monde que pour n'avoir de conversation qu'avec le ciel. Comme les solitaires de la Thébaïde, ils ne devaient jamais manger de viande, et leur costume, pour être un supplice de plus, ne consistait qu'en un cilice. Des travaux manuels, interrompus par la prière en commun , une planche ou la terre nue pour lit; une étroite cellule où deux fois par jour le religieux reçoit quelques légumes cuits à l'eau , complètent cet ensemble de pieuses austérités dont le monde ne comprendra jamais l'ineffable douceur. Depuis près de huit cents ans, cet <ordre continue a édifier et à servir l'Eglise par la pratique des plus sublimes vertus; et sa rigueur elle-même semble être un attrait mystérieux qui lui gagne des cœurs. Une congrégation de femmes s'est affiliée à l'institution primitive, et étend ainsi la faveur de ces pénitences volontaires à des héroïsmes de renoncement et de foi. L'on aime à suivre à travers les siècles le développement de cet esprit vivifiant dont la force d'abnégation s'accroît à mesure que le sensualisme prend racine dans nos sociétés , et qui proteste à sa manière contre la tendance générale qui livre les générations aux jouissances matérielles , aux vanités et aux plaisirs du monde. Nous ne saurions assez dire combien le tableau simple et calme de la paix intérieure qui habite au fond des cloîtres les plus austères, a de charmes pour l'âme et de séductions pour les cœurs. Un des Pères de la vie spirituelle de la Chartreuse primitive, le prieur Guigo, nous a laissé un livre plein de ces parfums de la solitude , qui semblent un avant-goût du ciel. Il l'a intitulé le Manuel des moines, et il est permis de penser que plus d'un lecteur y a trouvé le germe de la vocation monastique. La pensée s'y élève souvent à la plus grande hauteur et semble planer dans la sphère des intelligences célestes, « Les voluptés » de la terre , dit-il , paraissent confondre l'âme et le corps dans » une jouissance sensuelle; l'homme devient matière; il en est w de même, en sens inverse, dans les joies de la contemplation. » L'âme y domine tellement tous les appétits , tous les mouve- » nwnte du corps, que la matière elle-même semble devenue » spirituelle. Les pèlerins courent à Jérusalem votre voyage a
» vous est beau coup plus lointain. Il vous faut parvenir jusqu'à * la patience <?t à l'humilité. La cité sainte est sur la terre; les » deux autres sont au ciel. » On croirait en lisant ces paroles > entendre un écho prolongé de la conversation des anges. — Nous avons parlé, en leur temps, des ordres de Prémontré, des Carmes et de Fontevrault , de saint François et de saint Dominique. Les établissements religieux se multipliaient pour atteindre toutes les misères et consoler toutes les souffrances. La charité croissait avec les besoins et prenait toivres les formes pour apaiser toutes les douleurs. Ce serait un tableau bien intéressant que celui qui retracerait l'histoire de la charité, naissant sur le Calvaire et passant à travers les siècles, comme Jésus-Christ, son modèle et son roi , en faisant le bien. Le moyen âge est l'époque des grandes épidémies qui dépeuplaient des villes entières , et qui, sous le nom générique de peste, se reproduisaient à divers intervalles, semant partont l'épouvante et la mort. Des confréries religieuses s'organisèrent alors pour combattre le fléau, à force de zèle et de dévouement. Les associations de Pénitents qui subsistent encore de nos jours dans le midi de la France et en Italie, datent de cette époque. — La lèpre, très commune alors dans nos contrées et dont on a constaté la présence en Europe antérieurement aux croisades, se propagea pourtant avec plus d'intensité à la suite de ces expéditions lointaines ; on vit alors s'élever, sous l'influence de la charité catholique, des léproseries ou ladreries , où des religieux se dévouaient au service des infortunés lépreux. Nous avons retrouvé , ^ans un rituel de cette époque, la formule de consécration de Cbs héros de la charité, On ne lit pas sans émotion ces paroles d'un serment sublime de simplicité et de foi, par lesquelles des vierges timides, des jeunes gens, l'orgueil et l'espoir de leurs mères, s'arrachaient à l'amour de leur famille, pour devenir les frères et les sœurs, selon la grâce, de ceux que leurs frères et leurs sœurs selon la nature avaient abandonnés, et faisaient vœu de mourir pour Jésus- Christ et ses membres souffrants. — Les Antonins ou Hospitaliers , s'étaient fondés, dès l'an 1096, pour combattre une contagion effroyable, qui, sous le nom de feu sacré, ou feu SaimV Antoine , emportait les malades par milliers , ma milisra