CHAPITRE III
souhaitait. Il mourut, dans une mission dont le Pape l'avait chargé près de Parchevêque de Ravenne (22 février 1072). Les œuvres de saint Pierre Damien, recueillies en quatre volumes, méritent l'attention des lecteurs par la variété des matières qui y sont traitées, par quantité de remarques importantes sur le dogme, la morale, la discipline cléricale et monastique, l'histoire de l'Eglise. Son style, toujours noble et pur, souvent plein de véhémence et d'énergiques images, rappelle les meilleurs temps de la littérature chrétienne. Ses lettres révèlent un génie fin, délicat, né pour les affaires. Eloquent à flétrir les vices de son siècle, il ménage la personne des coupables pour les ramener plus sûrement au chemin de la vertu. Poète aussi distingué que prosateur élégant, saint Pierre Damien fut certainement un des esprits les plus cultivés et une des âmes les plus honnêtes de son siècle (1072).
35. Un événement qui devait avoir les conséquences les plus fécondes en grands résultats, venait de s'accomplir en Angleterre. A la mort de saint Edouard-le-Confesseur, le trône fut disputé par deux compétiteurs redoutables, qui représentaient les deux races, toujours hostiles, des Saxons et des Normands : Harold, de la race saxonne, qui s'appuyait sur une parenté plus rapprochée de la famille du dernier roi, et Guillaume-le- Bâtard (1), duc de Normandie, qui alléguait en sa faveur le testament par lequel Edouard lui laissait son héritage. Guillaume voulut faire appuyer ses droits par l'autorité du souverain Pontife. « Si Dieu me fait la grâce de réussir, écrivait-il à Alexan- » dre II, je me ferai gloire de tenir le royaume d'Angleterre » directement de lui et de saint Pierre, son vicaire. » Le Pape, après un mûr examen, se déclara pour Guillaume et lui envoya, en signe d'adhésion, un étendard qu'il avait béni lui-même. Cependant le duc de Normandie n'avait négligé aucun des Jioyens qui pouvaient assurer le succès de son entreprise. Il lit publier un ban de guerre dans ses états et dans toutes les provinces voisines, promettant une forte solde et le pillage de l'An-
(i) U était fils de Robert, duc de Normandie, surnommé le Diable, et de iiaariette la Blanchisseuse, fille d'un corroyeur de Falaise.
gleterre à tout homme a haut de taille et robuste de corps, qui * voudrait le servir. » Bientôt il fut à la tête d'une armée de 60,000 hommes, dans laquelle étaient 104 chevaliers. Les plus nobles familles de France étaient représentées par quelques-uns de leurs membres, dans cette expédition brillante. Le 29 septembre 1066, Guillau»p -Îe-Bâtard partit de l'embouchure de la Somme, avec une flotte nombreuse, et, le même jour, débarqua sur les côtes de Sussex , dans la plaine d'Hastings. Harold l'y attendait. Guillaume lui fit proposer : ou d'abdiquer en sa faveur, ou de s'en rapporter à l'arbitrage du Pape, ou de vider la querelle dans un combat singulier. Aucune de ces alternatives ne fut acceptée, et l'on recourut aux armes. La veille de la bataille, les Normands passèrent la nuit en prières, tandis que les Saxons buvaient et faisaient retentir l'air de leurs chants nationaux. Le matin, l'évéque de Bayeux, frère de Guillaume, célébra la messe et bénit les troupes. Le duc de Normandie portait suspendues à son cou des reliques précieuses, et faisait tenir à ses côtés l'étendard envoyé par le Pape. C'était protégée par ces insignes de la religion, qu'une armée catholique allait conquérir le sol d'Angleterre. L'action fut vive et meurtrière. Saxons et Normands firent des prodiges de valeur; mais enfin Harold fut tué dans la mêlée, et son armée, mise en déroute, prit la fuite. La bataille d'Hastings donnait le trône à Guillaume-le-Bâtard (1066). Sur la colline où la vieille Angleterre avait péri avec le dernier roi saxon, Guillaume bâtit une belle et riche abbaye, SL^eléeVaèèayedela Bataille (de bello), selon le vœu qu'il avait fait à saint Martin, patron des soldats de la Gaule (1). On y lisait naguère encore les noms des conquérants, gravés sur de* tables, c'est le livre d'or de la noblesse d'Angleterre. Harold, le saxon vaincu, fui enterré par les moines, sur cette colline, en face de l'Océan. « l » gardait la côte, dit Guillaurne-le-Conquérant; il la gard<
(1) Voici un trait qui peint admirablement les mœurs de l'époque et le carao 1ère du conquérant. Quand on posa les fondations du monastère, ies architectes firent observer à Guillaume-le-Bâtard que l'eau manquait dans l'emplacement qu'on avait choisi. « Travaillez toujours, dit le roi; : Dieu me prèle vie, il j » aura plus de vin chez les religieux de la Bataille, qu'il n'y a d'eau daL k » meiiieur couvent de la chrétienté. •