‹ Histoire générale de l'Église (volume 2)Chapitre 128 sur 336 · LA PREMIÈRE CROISADE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE CROISADE

Election

du

nouveau pape.

Intrigues d'Henri IV

en faveur de Guibert.

Les

sympathies du clergé et du peuple se portent sur Didier,

abbé du Mont Cassin.

La mort de Grégoire VIÏ, suivie, à peu d'intervalle de celle de Robert Guiscard etde celle d'Anselme de Lucques ^, conseillerdeMathilde et légat du pape pour la haute Italie, fut une occasion pour l'antipape Guibert de relever la tête. Son royal protecteur repritla lutte avec une nouvelle ardeur. Des évêques dévoués au pape avaient été réduits par la persécution à fuir vers le Danemark ; Henri distribua leurs sièges à ses créatures; puis, pour consolider son parti en Allemagne, il fonda, sur les flancs de la Saxe et de la Bavière, le royaume de Bohême, en faveur d'un duc national, Vratlslas, qui lui donnait depuis dix ans des gages d'une alliance fidèle *. Pendant ce temps là, Guibert se rendait à Rome, pour y prendre la place laissée vide par Grégoire VII. Mais Grégoire, prévoyant que des troubles pourraient •'élever après sa mort, avait, dans ses derniers jours, exprimé son désira ses cardinaux relativement au choix de son successeur. Il leur avait indiqué son ami Didier, abbé du Mont-Cassin. Didier, cardinal-prêtre de l'Eglise romaine, était universellement estimé pour sa sagesse et sa piété. Henri IV lui-même avait montré de la déférence à son égard, et l'ascendant qu'il exerçait sur les Normands était connu. Les sympathies générales du clergé et du peuple se portèrent donc vers Didier. Rome, il est vrai, était toujours divisée en deux camps ; mais le parti impérial était privé de son chef naturel depuis que le préfet de Rome avait été fait prisonnier par les

i.Il s'agit d'Anselme le Jeune, qu'il ne faut pas confondre avec Anselme l'Ancien, de Lucques, qui fut pape sous le nom d'Alexandre II.

a. Ch. GiRAUD, Grégoire VII et son temps, dans la Revue des Deux Mondes^ 1878, t. GV,p. i46-i48.

l'àffrancuissemest de l'église

Normands. Un mouvement populaire chassa de la ville l'antipape Guibert, qui se réfugia à Ravenne.

Didier cependant ne pouvait se résoudre à accepter la charge qu'on voulait lui imposer. Il rappelait que la volonté du pape Grégoire à son égard n'avait pas été exprimée d'une manière impérative. Grégoire avait, en effet, ajouté : u Si Didier refuse son consentement, vous choisirez entre Anselme de Lucques, Odon d'Ostie et Hugues de Lyon » *. Gomme un parti, à la tête duquel se trouvait Jourdain de Gapoue, se proposait, pour en finir plus vite, d'imposer de vive force la tiare à Didier, celui-ci quitta brusquement Rome, et retourna au Mont-Gassin. On resta ainsi dans l'incertitude jusqu'aux fêtes de Pâques de 1086. A ce moment, les cardinaux présents à Rome, craignant que l'antipape ne profitât de ce retard pour semer la division dans l'Eglise, supplièrent Didier de quitter sa retraite et de venir à Rome, sinon pour accepter le souverain pontificat, au moins pour les aider k prendre une décision ferme à ce sujet. Le a3 mai, jour de la Pentecôte, l'astembléc des cardinaux, réunie au complet dans l'église de Sainte-Lucie, au pied du Palatin, après avoir fait inutilement de nouvelles inttances auprès de l'abbé du Mont-Cassid, se disposait à élire, »ur son indication, l'évêque d'Ostie, Odon *. Mais l'un des membres du conclave fit remarquer qu'Odon, étant évêque, ne pouvait passer d'une Eglise à une autre. C'était un vain prétexte. De telles translations se faisaient toutes les fois qu'on y trouvait des raisons suffisantes. Mais les cardina x affectèrent d'attacher à ce motif une grande importance. Didier lut alors revêtu, malgré sa résistance, du manteau rouge, et proclamé pape sous le nom de Victor III '.

On n'était pas encore au bout des pénibles négociations. Le nouveau chef des Normands, Roger, fils de Guiscard, avait son candidat, un prêtre de Salerne, qu'il protégeait. Irrité de le voir écarté, il attaque l'élection de Victor III, qu'il déclare avoir été tumultueuse. Le nouvel élu, à la faveur de cet argument, dépose les insignes de la papauté, et s'enfuit de nouveau au Mont-Cassin ; puis, s'autorisant de sa qualité de légat pour la basse Italie, convoque un concile à

Résistance* de Didier.

Il est élu

parTassembiét

descardinaus

sous le nom

de Victor lil

(28 mai 1086

Le comte Roger attaque celte élection.

1. Hugues DB Fla-Vigny, Chron., 1. II. G«t Hugues de Ljron n'est autre qu« l'ancien évêque de Die. légat du pape, devtnu archevêque de Lyon.

a. F. Ghalandon, Histoire de la domination normande en Italie, t. I, p. agi.

3. Au xie siècle, les papes ne choisissaient pas eux-mêmes un nom nouveau; il» l'acceptaient soit du prince, soit du peuple, sauf à s'être parfois entendus à l'avauce. Cf. HEFfiLB-LscLfiRCQ, V, 34, note 3.

Sacre de Victor III (9 mai 1087),

Biographie de Victor ni.

Gapoue pour procurer l'élection du pape. Sur ces entrefaites, les voix des cardinaux, naguère unanimes, se divisent. L'antipape Guibert profite de cette division pour rentrer à Rome. Mais la comtesse Mathilde y arrive avec une armée, et chasse l'intrus, à la grande joie de la population, qui reste fidèle, dans son ensemble, à la cause de Didier. Alors le préfet de Rome, le prince Jourdain de Gapoue, et le duc Roger lui-même, cédant aux vœux du peuple et du clergé, font auprès de Didier de telles instances qu'ils le décident à se laisser consacrer le 9 mai 1087. L'interrègne avait duré environ un an.

Le pape qui venait de s'asseoir sur le trône de saint Pierre était issu du sang des anciens princes lombards de Bénévent ^ proche parent de ceux de Salerne. « De bonne heure, il avait triomphé de toutes les séductions du monde. Un jour, à vingt ans, renonçant au brillant mariage que ses parents lui avaient préparé comme à l'unique rejeton de leur race, il avait laissé ses serviteurs, ses chevaux, son épée, au portail d'une église, et, se sauvant par une issue dérobée, il était allé se cacher dans un ermitage 2. Arraché à cette retraite, il avait résisté aux larmes de sa mère, aux violences de sa famille, et le prince de Salerne l'avait conduit, entouré de ses proches et de la ville entière, émue d'un tel sacrifice, jusqu'îiu monastère de Sainte Sophie, où il voulait s'ensevelir ^, Transféré plus tard au Mont-Cassin, Didier y avait succédé, comme abbé, au pape Etienne IK, et, pendant vingt-huit ans, il avait gouverné cette première abbaye du monde avec une sagesse incomparable *. » Grégoire VII avait prévu qu'après avoir employé tant de pieux stratagèmes pour fuir les honneurs du monde, son ami Didier ferait tout son possible pour écarter de lui le souverain pontificat ; c'est pourquoi il avait indiqué subsidiairement aux cardinaux trois autres candidats. Nous avons vu comment les circonstances et la volonté persistante des électeurs avaient vaincu la résistance de Didier. Il ne fit d'ailleurs que passer, pour ainsi dire, sur le trône pontifical. Mais son règne très court, suivant l'expression de Paul Bernried, suffit à réaliser la prophétie contenue dans son nom, car il ne 50 signala que par des victoires ^.

I. Léon d'Ostie, Chronicon casinense, III, i, P. L., t. GLXXIII, col. 714. a. 76W., m, a, P. L., t. GLXXIII, col. 715.

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