Saint Anselme, Epist., ÏV
3. David Hume, Hist. d'Angleterre, ann. 1089, d'après Ordéric Vital, Guillaume de Malmesbury et la Chronique saxonne.
l'affranchissement de l'église 23 1
Parmi les sièges vacants était celui de Cantorbéry. Pendant près de quatre années, le roi en prolongea la vacance, livrant ainsi l'Eglise primatiale de l'Angleterre à toutes les exactions et à tous les désordres. On y vendait publiquement les charges ecclésiastiques, et plus de trente paroisses y virent leurs cimetières transformés en parcs à gibier. La voix publique désignait, pour succéder à Lanfranc, l'abbé du Bec, en Normandie, Anselme. Néeu io33, dans la cité d'Aoste, Saint Amelmt en Italie, d'une famille noble et riche, passionné de bonne heure ^'^ ""^9^* pour l'étude et pour la gloire littéraire, il était accouru, jeune encore, à l'abbaye du Bec, attiré par la renommée de Lanfranc, et n'avait pas tardé à devenir son disciple préféré. L'amour de l'étude le conduisit à l'amour de la solitude et des observances monastiques. A vingt-sept ans, en 1060, il se fit moine dans l'abbaye du Bec, où, dix-huit ans plus tard, ses frères, à l'unanimité, l'élurent, malgré ses plus vives résistances, pour leur abbé. Anselme avait alors quarantecinq ans. Il s'était déjà révélé, dans sa vie claustrale, comme le plus régulier des religieux ; dans ses leçons, comme le plus avisé des pédagogues ; dans deux ouvrages qu'il avait composés, comme le plus profond des philosophes. Grand directeur d'âmes, sachant se proportionner à tous les âges et se faire tout à tous, Anselme avait porté au loin la renommée du monastère déjà illustré par Lanfranc. Les chevaliers normands le regardaient, dit son biographe ^ comme le premier-né d'entre eux, et les seigneurs d'Angleterre lui confiaient l'éducation de leurs enfants, se disputant la faveur de lui donner les témoignages les plus expressifs de leur vénération et de leur dévouement.
Or, au mois de mars 1093, tandis qu'Anselme se trouvait en Angleterre, où il était venu, à la demande d'un grand seigneur du pays, fonder une abbaye à Chester, le roi Guillaume tomba gravement malade. Les prélats et les barons du royaume, réunis autour du lit du moribond, le décidèrent à faire venir Anselme pour recevoir de lui quelques derniers conseils. Le saint abbé exigea et obtint du roi mourant trois choses : une confession complète, la promesse solennelle qu'il corrigerait sa conduite privée, et l'engagement qu'il exécuterait sans retard les mesures réparatrices que les évêques lui demandaient pour le bon ordre des Eglises d'Angleterre. L'en-
I . Eadmer, Vita S. Anselmi. La biographie de saint Anselme par le moine Eadmer, son secrétaire et son confident le plus intime, a toutes les garanties d'une autobiographie du saint. Migne l'a reproduite P. L., t. GLVIII, col. 49-120.
Il est sacré
archevêque
(\q Gantorbéry
(décembre
logS).
Premier
conflit
du primat
d'Angleterre
avec le roi.
Guillaume
lui fait
un grief
de sa fidélité
au pape Urbain II.
tourage du roi ne s'en tint pas là. Tout ce qu'il y avait là de gens de bien, dit le biographe du saint, se plaignit au roi du veuvage de l'Eglise primatiale ; et le roi ayant répondu qu'il voulait bien y mettre fin, Guillaume, qui jusque-là avait juré que l'abbé du Bec ne gouvernerait jamais une Eglise de son royaume, prononça le nom d'Anselme. Des acclamations unanimes lui répondirent. Anselme seul pâlit d*effroi, et proteste de toutes ses forces. On apporte alors une crosse, od l'approche du lit où gît le roi. On force Anselme à la recevoir de ses mains. L'humble moine finit par se rendre. Mais il en gémit. Il en gémira toute sa vie. « Savez-vous ce que vous avez fait ? disait-il à ses collègues de l'épiscopat. Vous avez voulu atteler sous le même joug un taureau indompté et une pauvre brebis... Et qu'en arrivera-t-il ? Le taureau furieux traînera la brebis à travers les ronces et les broussailles, et la mettra en pièces* ». Il faisait allu^ »ion par ces paroles à la collaboration, qu'il jugeait devoir être pleine ée difficultés, du roi d'Angleterre avec le primat de Cantorbéry *• Le sacre du nouvel archevêque eut lieu le 4 décembre logS. Les difficultés ne tardèrent pas à surgir.
Huit jours après son sacre, Anselme fut mandé k la cour. Un usage voulait que les évêques fissent, après leur nomination, une offrande au roi. Le nouveau prélat, se conformant à cet usage, mais ne voulant pas donner un présent tel qu'il parût payer l'investiture, offrit au roi 5oo livres. Ce don fut jugé insuffisant et refusé. « Garde ton argent et tes leçons, » lui dit le roi en colère. « Anselme, dit son biographe, se leva et partit, se disant en lui-même que ce n'était peut-être pas sans un avertissement du ciel qu'au jour où il prit possession de son siège, on lisait dans l'évangile de la messe : Personne ne peut servir deux maîtres à la fois 3. » Quelque temps après, Anselme demanda la permission d'aller à Rome recevoir le pallium du pontife romain : « De quel pontife veux-tu parler? •'écria le roi. —Du pape Urbain II », répliqua l'archevêque. A ce nom d'Urbain II, le roi entra dans une grande colère, disant qu'il n'avait pas encore reconnu Urbain pour pape, et qu'il n'entrait pas dans ses habitudes, pas plus que dans celles de son père, qu'on prononçât le nom du pape sans son agrément. « Tenez pour certain, s'écria-t-il.