‹ Histoire générale de l'Église (volume 2)Chapitre 147 sur 336 · Acta Sanclorum, février, t. 1, p · texte numérisé non relu

Acta Sanclorum, février, t. 1, p

5. Rocco PiRRO, Siciila sacra, 2 vol. in-folio, Palerme, 1733

IirSTOtRE GÉXÉRALE DE l'ÉGLISE

Privilèges

exceptionnels

accordés

par le pape

au

comle Roger

et à

»es successeurs

(5 juillet

Vraie portée

de ees privilège!.

Sicile; maiS: peu après, iaforaié que cette nomination avait déplu au comte Roger, il la révoqua. Le pape, au dire de Geoffroi Malaterra, éprouvait une vive sympathie pour cette franche figure de Normand, qui avait si généreusement combattu pour l'Eglise : « Sa vie, disait-il, est d'une valeur inestimable pour Rome et pour l'Italie *. » En vue de témoigner au comte Roger sa reconnaissance pour les éminents services rendus au Saint-Siège, Urbain II lui adressa, le 5 juillet 1098, la bulle suivante, qui devait, dans la suite, soulever tant de difficultés entre Rome et les souverains de Sicile : « Pleinement confiant dans la sincérité de vos dispositions, disait le pape, nous vous renouvelons par écrit ce que nous vous avons promis de vive voix ; que, pendant tout le temps de votre vie ou celle d'un autre qui soit votre héritier légitime, nous ne mettrons aucun légat de l'Eglise romaine, contre vos intentions et votre gré, dans les terres soumises à votre domination. Bien plus, ce que nous ferions par un légat, nous voulons que vous le mainteniez par votre zèle, et cela, quand même nous vous enverrions un légat a latere, dans l'intérêt de vos Eglises et pour l'honneur du Saint- Siège, auquel vous avez parfaitement obéi et que vous avez courageusement assisté dans tous ses besoins. Si l'on tient un concile, et que je vous mande d'y envoyer des évêques et des abbés de vos terres, vous enverrez ceux que vous voudrez et retiendrez les autres pour le service et la garde des Eglises 2. »

On prétendit, dans la suite, que cette bulle donnait une juridiction spirituelle illimitée aux rois de Sicile. Un tribunal se constitua au xvi' siècle, à Salerne, qui, au nom de la « Monarchie de Sicile » s'arrogea la double puissance spirituelle et temporelle, prétendit juger les causes ecclésiastiques en dernier ressort, sans recours d'aucune sorte au Saint-Siège, et s'attribua le droit de casser à son gré les constitutions des papes. Il est évident que la bulle d'Urbain II ne pouvait avoir une pareille portée, qui n'aurait tendu à rien de moins qu'à la destruction de l'unité de l'Eglise. Les paroles du pape, si on les interprète d'après les circonstances et la doctrine bien connue d'Urbain II et de l'Eglise, ne s'adressaient vraisemblablement qu'au comte Roger et à ses successeurs immédiats, en tant que ceux-ci seraient animés du même dévouement que lui à la cause de l'Eglise.

I. Mala-terua, cité par Baronius, Annalei, a. Jaffé, n. 5706 ; Ma.nsi, XX, 669.

l'affranchissement de i/église 289

Elles ne pouvaient avoir pour effet de légitimer les abus intolérables de l'étrange tribunal sicilien du xvi^ siècle *•

mobiles.

Dans la pensée d'Urbain II, les deux expéditions d'Espagne et de La croisade. Sicile contre les musulmans, n'étaient que les préliminaires ou les premiers épisodes d'une entreprise plus vaste, à laquelle la postérité a justement attaché son nom : la croisade.

L'idée d'une levée en masse de l'Europe contre le péril de l'Islam, Ses premien avait préoccupé la pensée de Sylvestre II, de Grégoire YII et de préues. Victor III ; mais ce grand dessein n'était pas encore mûr au temps du pape Sylvestre ; le pape Grégoire en avait été détourné par la querelle des investitures, et les circonstances n'avaient pas permis au pape Victor de le réaliser autrement que par la défense des côtes italiennes.

Or une guerre purement défensive apparaissait de plus en plus Ses vraî» comme inefficace. Les perpétuelles invasions des Sarrasins ne pouvaient être arrêtées qu'en les atteignant à leur source. Les continuelles vexations dont les pèlerins des Saints Lieux étaient l'objet ne cesseraient qu'au jour où une puissante armée chrétienne apparaîtrait en Orient. L'esprit public, d'ailleurs, demandait la libération du tombeau du Christ avec tant d'ardeur, qu'il aurait entraîné même un pape indolent. Tel n'était pas le caractère d'Urbain. La perspicacité de son sens politique ne lui montrait pas moins que sa foi la haute portée d'une action générale en Orient. On ne pouvait trouver un meilleur dérivatif aux luttes incessantes qui désolaient le monde chrétien, un plus puissant ressort pour soulever les âmes au-dessus des misérables rancunes et des mesquines rivalités, un moyen plus efficace pour reconstituer autour du pontife romain, sous l'égide de la religion, cette unité, que le Saint Empire avait si mal assurée, et parfois' si compromise. Urbain II se rendit-il nettement compte que la

I. Les démêlés suscités, dans la suite, entre la cour de Sicile et le Sainl-Siège ont été très nombreux. Ils ont été particulièrement vifs sous Clément XI, Benoit XIII et Benoît XIV ; ils n'ont pris fin qu'au xixe siècle. Le concordat conclu en 181 8, entre le roi des Deux-Siciles Ferdinand I«r elle pape Pie VU, a beaucoup contribué à l'apaisement de la querelle.

Des motifs

•ides instincts

moins nobles

t'y mêlent.

Le caractère

essentiel 4» la croisade.

grande expédition qu'il rêvait était le complément nécessaire de toute l'œuvre civilisatrice tentée jusque-là par la papauté: de la trêve de Dieu, de la réforme spirituelle et morale, de la pacification de l'Europe, de l'unité du monde chrétien, de la consolidation de la puissance pontificale ? Aucun homme du xi* siècle sans doute n'eût été capable, fût-il doué de génie, d'analyser ces résultats possibles des croisades avec la précision que seul le recul de l'histoire a pu nous donner. Mais que de telles conséquences, si parfaitement en harmonie avec la politique générale de la papauté, aient été vaguement pressenties par Urbain II, c'est ce qu'il n'est pas téméraire de conjecturer. Ce furent, en tout cas, les résultats les plus clairs du grand mouvement qui emporta dès lors le monde chrétien vers la Terre Sainte; ils étaient indépendants de la conquête du tombeau du Sauveur, et pouvaient subsister même à défaut de cette conquête.

Des motifs et des instincts moins nobles se mêlèrent, il est vrai, à ces hautes conceptions, et, plus d'une fois, les faussèrent. Le goût des expéditions lointaines, l'amour des aventures, le désir de se tailler des fiefs ou des royaumes dans cet Orient mystérieux à l'éblouissant prestige, furent les mobiles de plusieurs croisés. Les rivalités de seigneurs à seigneurs, de princes à princes, que le pape désirait abolir en Occident, se firent encore jour dans les armées. Tels chevaliers ne s'arrachèrent à des habitudes vicieuses contractées dans leur patrie, que pour succomber à des tentations plus subtiles en Asie. Somme toute, pourtant, un souffle d'enthousiasme et de foi souleva les âmes au-dessus de leur niveau ordinaire ; un esprit d'héroïsme pénétra les foules elles-mêmes ; ce ne fut pas en vain que les carillons de tous les clochers sonnèrent à l'unisson le tocsin de guerre, et que, d'un même cœur, riches et pauvres, nobles et manants, clercs et laïques, de tous pays, se mirent en campagne pour un but dégagé de tout intérêt personnel, de toute préoccupation matérielle : la délivrance du tombeau de Jésus-Glirist, au nom de l'Eglise catholique.

Tel fut, en effet, le but essentiel des croisades. Que faut-il entendre, dit un des historiens qui ont le plus approfondi l'histoire de ces expéditions guerrières, que faut-il entendre par croisade, sinon « une guerre religieuse, prêchée aii nom de l'Eglise, provoquée par l'octroi solennel de privilèges ecclésiastiques, faite par une armée plus ou moins cosmopolite, et visant di*^tement ou indirectement le recou-

L'AFFRA?iCHISSEMENT DE L*ÉGL1SE

vrement des Lieux Saints ^ ? « La croisade véritable », écrit le dernier historien d'Urbain II, a ce double caractère, d'une guerre sainte prêchée au nom de l'Eglise, et d'une expédition armée en vue du recouvrement des Saints Lieux 2. » Tel est incontestablement le point de vue, qui, dès le début, a dominé la pensée d'Urbain IL Les chroniqueurs contemporains les plus sûrs sont unanimes à le proclamer. Pacifier l'Occident en délivrant l'Orient : telle est la grande pensée qui, suivant Foucher de Chartres, u a décidé le pape Urbain à franchir les Alpes et à venir en Gaule ^ )), pour y adresser un appel suprême à la chrétienté.

Cette idée lui fut-elle suggérée par l'empereur de Constantinople Alexis Comnène, comme l'ont dit les uns, ou par l'ascète picard Pierre l'Ermite, comme d'autres l'ont prétendu ? Les études les plus récentes faites sur cette question obligent à rapporter au pape Urbain II toute l'initiative de la croisade. La prétendue lettre d'Alexis Comnène, qu'on invoque pour soutenir la première opinion, « renferme des détails si étrangers, si peu conformes aux habitudes de la chancellerie byzantine, qu'ils suffisent à en infirmer l'authenticité *. » Quant à la prétendue sollicitation de Pierre l'Ermite, qui aurait déterminé le pape à entreprendre la conquête des Lieux Saints, aucun document vraiment contemporain de la première croisade n'en fait mention ; c'est seulement au milieu du xii* siècle que la légende apparaît ^ . Est-ce à dire cependant que l'empereur de Constantinople et Pierre l'Ermite n'aient joué aucun rôle dans l'entreprise de la première croisade ? Le contraire eit certain ; la suite de ce récit le prouvera.

La question d'une expédition militaire en Orient fut abordée dans deux conciles : celui de Plaisance, en mars 1095, et celui de Clermont, en novembre de la même année.

Le but du pape, en convoquant à Plaisance, pour le milieu du

Rôle

de l'empereur

Alexis

Comnène

et de Pierre

l'Ermite

dans la

ire croisade.

Concile de Plaisance (mars 1096).

I. Comte Riant, Inventaire critique des leitret histori(jues des croisades, Paris, 1880, introd., p. 2.

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