Ibid
Z.Jbid.
L AFFRANCHISSEMENT DE L EGLISE
aux yeux d'un bleu vert » que dépeint la fille de Tempereur grec, Anne Gomnène* ».
Les bouillantes populations du Midi formaient la quatrième armée, qui prit la roule de terre, par la Lombardie et la Dalmatie. Son chef, Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, duc de Narbonne et marquis de Provence, avait fait le vœu solennel de ne jamais revenir dans ses Etats et de consacrer le reste de sa vie à combattre les infidèles. Anne Gomnène le montre « brillant parmi les Latins comme le soleil au milieu des étoiles ». On l'appelait le roi de la France du Midi. Sa vanité un peu bruyante nuisit à l'ascendant que lui méritaient sa valeur et ses talents, et lui valut en particulier l'inimitié jalouse de Tancrède. Gette quatrième armée comptait de nombreux clercs, parmi lesquels on remarquait le légat pontifical lui-même, Adhémar de Monteil, évêque du Puy, une des plus nobles figures, avec celles de Pierre l'Ermite et de Godefroy de Bouillon, de la première croisade. Adhémar, fils d'un comte du Valentinois ^, avait d'abord, avant d'entrer dans les ordres, mené la vie d'un chevalier brave et courageux. Légat du Saint-Siège, et, à ce titre, chef officiel de la croisade, il se garda, avec un tact parfait, d'interposer impérativement son autorité dans la direction des opérations militaires, au milieu des barons dont il connaisi&it la turbulente indépendance.
Mais tous les historiens de la guerre sainte reconnaissent qu'il fut l'âme de la croisade, et que nul plus que lui ne contribua à apaiser les conflits, à maintenir la concorde, à donner la confiance à tous. L'exemple de sa piété, et en particulier de sa dévotion envers la Sainte Vierge, dont il faisait porter la bannière devant lui ', rayonnait autour de sa personne. La meilleure entente paraît avoir régné entre lui et le comte Raymond de Toulouse. L'un et l'autre curent plusieurs fois à intervenir avec énergie, soit pour modérer la pétulance des soldats méridionaux, soit pour repousser les assauts des peuplades féroces qu'ils rencontrèrent en traversant l'Esclavonie et la Dalmatie. Dans les environs d'Ochrida, Adhémar fut blessé par les Petchénèques. Enfin, au mois d'avril 1097, l'armée de» Protençaux
I. LucHAJRE, dans VHist. de France âe Lavissb, t. Il, a' partie, p. 235,
3. Sa famille posséda jusqu'au xiv« siècle le château de Montélimar et lui donna
son nom (MontiUum Adhemari).
3. On attribue à Adhémar de Monteil la composition du Salve Regina, qu'on
appelait r» hymne du Puy», M. G., SS., t. X\11I, col. 8a8. Cf. Bréuier, au
mot Adhémar, dans le Dict. d'hist. ecclés., I, 552.
La quatrième
armée,
sous les ordres
de Raymond
de Toulouse.
Adhémar de Monteil,
légat pontifical.
Arrivée
la quatrième
aimée à Const&nti-
nople (avril 1097).
Les croisés
•ont tentés
de s'arrêter
à Gonstanti-
nople.
Alliance
des croisés
avec Alexis
Gomnène.
arriva à peu près en même temps que celle des Normands devant la ville de Gonslantinople, où les avaient précédés les deux autres armées.
Un grand péril attendait là l'armée chrétienne. La magnificence de Constantinople avait toujours exercé sur les Occidentaux une fascination presque irrésistible. Au milieu de cette ville aux palais de marbres et aux dômes revêtus d'or, où s'accumulaient les œuvres d'art et les richesses de toute sorte, les rudes chevaliers d'Occident, subitement éblouis, furent tentés d'oublier Jérusalem, pour se jeter sur cette proie, qui leur sembla facile. Bohémond, l'héritier de la puissance et de la politique de Robert Guiscard, excita ces convoitises. Quelques procédés hautains et maladroits de Raymond de Toulouse aggravèrent le péril. L'attitude d'Alexis Gomnène le porta à son comble. L'ambitieux empereur d'Orient avait toujours rêvé de se servir des croisés pour se délivrer, sans coup férir et sans bourse délier, des incursions des Turcs. 11 laissa trop percer ses vues égoïstes. La haute sagesse de Godefroy de Bouillon et les vibrantes exhortations, pénétrées de foi, d'Adhémar de Monteil, eurent raison de ces difficultés, relevèrent l'enthousiasme des croisés pour la conquête désintéressée des Lieux Saints. L'empereur Alexis, avec un empressement qui parut suspect à quelques-uns, déclara alors vouloir se joindre aux croisés, à la condition que ceux-ci jureraient de lui remettre les villes d'Asie Mineure et de Syrie qui tomberaient entre leurs mains. Tous les chefs prêtèrent le serment, sauf Raymond de Toulouse, qui, plus directement inspiré par Adhémar de Monteil, déclara « qu'il n'était pas venu en Orient pour servir un autre seigneur que celui pour lequel il avait quitté sa patrie ». Il s'engagea seulement à ne rien entreprendre contre l'honneur et la vie de l'empereur d'Orient,
Les croisés devant Nicée.
Le premier résultat de l'alliance conclue entre l'empereur et les croisés fut le siège et la prise de la ville de Nicée. • « Gelte métropolede la Bithynie, dit Guillaume de Tyr, réveillait à l'esprit les plus illustres souvenirs de l'histoire ecclésiastique. Là s'était tenu, au temps du pape Sylvestre, en 325, le premier concile œcuménique, où les trois cent dix-huit Pères confondirent
L AFFRANCHISSEMENT DE L EGLISE
l'impiété d'Arius. Successivement arrivèrent autour de Nicéetous les contingents de Raymond de Toulouse, de Robert de Normandie, d'Etienne de Blois, d'Eustache de Boulogne. Ces chefs de l'armée de Dieu purent alors faire le dénombrement de leurs légions. Elles s'élevaient au chiffre de six cent mille piétons, tant soldats que pèlerins de tout sexe, et de cent mille cavaKers vêtus de cuirasses*. »
Le siège de la ville, commencé le i4 mai '097» durait depuis plus d'un mois, quand, le 19 juin, les croisés résolurent de tenter un assaut décisif. Mais quel ne fut pas leur étonnement en voyant flotter tout à coup sur les murs le drapeau de l'empire grec I Alexis avait secrètement négocié avec les habitants, et tout le bénéfice de celte conquête lui resta. Les troupes impériales pénétrèrent dans la place, et l'entrée en fut interdite aux croisés. L'empereur leur distribua cependant le butin conquis sur les Turcs, et, par celte largesse, fit taire l'irritation des assaillants.
Le reste de l'expédition fut bien l'œuvre propre des croisés. La victoire de Dorylée, la prise d'Antioche et celle de Jérusalem en furent les glorieuses étapes.
La bataille livrée le i*' juillet 1097 dans une plaine, aux environs de Dorylée, révéla, chez les croisés, un plan de campagne et une stratégie mûrement combinés. La prise de possession de cette plaine ouvrait aux croisés la route du sud. Rien ne fut négligé pour s'en rendre maître : habile choix du camp, appuyé à un marais, interdiction sévère de toute action particulière, formation d'un corps de réserve, prêt à exécuter, au moment voulu, un mouvement tournant. Le succès de cette tactique fut complet. La marche vers Antioche commença aussitôt. Elle fut pénible à tous les points de vue. Cheminant sous un ciel de feu, harcelés sans cesse par les Turcs, souvent trahis par leurs guides, qui les égaraient à dessein, les croisés virent bientôt la bonne entente s'altérer parmi leurs chefs. Tancrède et Baudouin se séparèrent du gros de l'armée ; le premier s'empara des places fortes de Gilicie ; le second se rendit maître d'Edesse, épousa une princesse arménienne et, triste exemple que d'autres seigneurs devaient suivre, se tailla pour son propre compte,
Prise
de cette villa
(19 juin 1097).
Victoire de Dorylée (ler juillet
Tancrède
et Baudouin
se séparent
du gros de Tarméa.
I. Guillaume de Ttr, 1. II, ch. xxiii, Hist. des crois., t. I, p. 108. Les chiffres donnés par Guillaume de Tyr sont les mêmes que ceux de Foucher de Chartres. Ce dernier ajoute que, sans les désastres des expéditions antérieures, le nombre eût été trois fois plus grand .^Foucher db Chartres, 1. I, ch. x, Hist. des crois., t. III, p. 333).
2ÙÛ
HISTOIRE GExVERALE DE L EGUSE
Siège i'Anlioche
(l»«tobre 1097).
Prise
de la ville
(3 juin 1098).
Rivalité de Raymorsd de Toulottie
et de Bohémond.
Arrivée
à Jérusalem (7 juin 1099).
Commencement du siège (7 juin 1099).
au grand détriment de l'objet même delà croisade, une principauté en Orient. Cependant, le 20 octobre, l'armée chrétienne arriva devant la grande cité d'Antlocbe. Fortement défendue, sur la pente d'une montagne, au bord du fleuve de l'Oronte, par une haute citadelle et par quatre cent cinquante tours, la ville paraissait imprenable. La bravoure et l'astuce de Bohémond, toui à tour mises en œuvre, en vinrent k bout. Mais le rusé Normand, en dépit des engagements pris à l'égard de l'empereur, voulut garder la place pour lui-même. Les barons, pressés par une armée turque, durent souscrire à cette exigence. Bientôt l'armée des infidèles les assiégeait eux-mêmes dans la ville conquise. La peste et la famine les décimaient. La vision d'un prêtre provençal, Pierre Barthélémy, k. qui l'apôtre saint André apparut pour lui montrer l'endroit où se trouvât la sainte Lance, et la découverte de la précieuse relique au lieu désigné, relevèrent le courage des assiégés, qui, sous les ordres de Bohémond, firent lane sortie générale, et mirent en déroute l'armée des assiégeants.
Antioche était la dernière étape sur la rout« de Jérusalem. Mais la rivalité qui s'éleva entre Raymond de Toulouse et Bohémond pour la possession d' Antioche, retarda la marche triomphaaite de l'armée. Adhémarde Monteil, à qui les barons songeaient à confier l'arbitrage du conflit, mourut de la peste. De nouvelles discussions surgirent. A défaut de batailles, des actions diplomatiques s'engagèrent entre les chefs des croisés et les princes orientaux, mais sans plan concerté d'avance. Bref, vingt mois après la prise d'Antioche, qui fut décidément laissée aux mains de Bohémond, les croisés se trouvèrent devant Jérusalem. C'était le 7 juin 1099.
La vue de la Ville sainte ravivâtes sentiments de foi qui avaient mis en mouvement vers l'Orient ces multitudes de chevaliers et de pèlerins. Aussitôt qu'apparurent à leurs yeux les murs de la ville où avait été crucifié le Sauveur, un cri s'échappa de toutes les poitrines : * Jérusalem I Jérusalem I »Tous cesguerriers tombaient à genoux, pleuraient, baisaient la terre foulée par les pas du Fils de Dieu*. En ce montent, toutes les divisions s'apaisèrent, et tous les intérêts particuliers se fondirent en une seule aspiration commune : délivrer le tombeau de Jésus-Christ.
Le siège commença le 7 juin. Mais on s'aperçut bientôt que la
I. Guillaume de Ttr, 1. Vil, ch. xxv, Hist. des crois. ^ t. I, p. 3 18,
l'affranchissement de l'église
yille opposerait une résistance au moins égale à celle qu'on avait rencontrée devant Anlioche. Les solides remparts de la cité aainte étaient défendus par une garnison formidable. Les fontaines et los sources avaient été détruites dans un long rayon. Aux horreurs de la soif yinrent se joindre les tortures de la faim. Beaucoup de ceux qui s'aventuraient loin du camp pour y chercher de l'eau ou da^ vivres, étaient massacrés par les Turcs. D'autres se battaient entre eux pour se disputer un peu de pain ou quelques gouttes d'es'J fraîche. Dieu seul pouvait, à défaut de ressources humaines, secourii son peuple. Une immense procession fut organisée. « Les évéques, les prêtres, les clercs de tous ordres, revêtus de leurs ornements, précédés par des croix, des bannières et des reliques de saints, suivis par le peupla entier-, se dirigèrent, pieds nus, vers le Mont des Oliviers. Là, Pierre l'Ermite et un prêtre normand, du nom d'Arnoulc', prêchèrent la foule "* . » La cérémonie terminée, la date de Tassau?: général fut fixée au jeudi suivant, i/i juillet. Une habile manœuvre de Godefroy de Bouillon et de Raymond de Toulouse, qui, pendant la nuit du i4 au i5, transportèrent leur camp de l'ouest au midi des fortifications, déconcerta les assiégés. Le i5 juillet au matin, une tour roulante, poussée contre les murailles, permit à Godefroy de Bouillon et à son frère Eustache de Boulogne d'abattre un pontlevis sur les remparts et de pénétrer ainsi dans la ville. Au même instant, Tancrède et Robert Courte- lieuse ouvraient une brèche sur un autre point, et Raymond de Toulouse se faisait livrer la Tour de David en négociant avec la garnison égyptienne. « Le premier soin de Godefroy, dit le chroniqueur Albert d'Aix, fut de déposer «on armure, et, revêtu de la robe de laine des pénitents, d'aller se prosterner au Sépulcre du Sauveur. Plusieurs le suivirent • ». Mais la foule des croisés, exaspérée par tant de jours de jeûne et tant de nuits d'insomnie, ne sut pas maîtriser sa fureur contre les infidèles. Des scènes de carnage se produisirent. Les chroniqueurs évaluent au chiffre de dix mille le nombre des Sarrasins qui furent massacres dans les rues de Jérusalem. Une lettre officielle, adressée deux mois après par le cardinal légat Daimbert, Godefroy de Bouillon et Raymond de Toulouse, au pape Urbain II, constate que les croisés chevauchaient dans le sang des victimes et qu'en certains endroits
Prise
de Jérusaiem
(i5 juillet
Piété de Godefroy de Boiiilloa.
Scènes âê caraago.
I. Guillaume de Ttr, 1. VIII, ch. xi, Hist. des crois., t. I, p. 34 1. a. Albert d' Ali, 1. VI, ch. xxxv.
HISTOfRE GENERALE DE L EGLISE
leurs montures eu avaient jusqu'aux genoux. Ainsi la première croisade finissait comme elle avait commencé, par la manifestation d'une foi ardente et de passions violentes mal comprimées par cette foi. La barbarie déchaînée y côtoyait l'héroïsme le plus pur. L'Eglise avait encore beaucoup à travailler, pour faire complètement triompher dans les mœurs l'esprit chrétien.
Le
mouvement intellectuel
sous le pontifical d'Urbain If.
SaintAnselme,
père de la scolastique.
Définition
de
la scolastique.
L'importance des événements extérieurs qui remplirent le pontificat d'Urbain II, les longues luttes qu'il eut à soutenir contre les princes, et cette grande expédition de la croisade, dont il suivit avec anxiété les péripéties, après l'avoir organisée avec sollicitude, semblaient rendre impossible tout mouvement intellectuel. Ce pontificat vit cependant la théologie scolastique naître et s'organiser avec saint Anselme, et la science du droit canonique prendre, avec Yves de Chartres, un essor sans précédent.
Nous avons vu plus haut l'importance du rôle pohtique, social et religieux de saint Anselme dans l'histoire anglo-saxonne ; son rôle dans le développement intellectuel apparaît plus grand encore. « Saint Anselme, dit M. de Wulf, fait penser à saint Grégoire VII, qui, dans l'ordre religieux et politique, acheva l'organisation de l'Eglise et définit ses rapports avec l'Etat. Il est le Grégoire VII de la science^. » Organiser la synthèse de toutes les spéculations religieuses tentées avant lui, et essayer de définir les rapports de la foi avec la raison, des sciences de Dieu avec celles de la nature : tel est, en effet, le double objet de l'œuvre d'Anselme. On a pu dire de lui qu'il est le dernier des Pères de Eglise et le premier des scolastiques.
On doit entendre par mouvement scolastique l'ensemble des efforts faits au Moyen Age pour chercher l'accord des enseignements de la foi avec les données de la philosophie ancienne, en s'appuyant principalement sur la doctrine et la méthode d'Aristote ^. Deux
1. M. DE Wulf, Hist. delà philosophie médiévale. Un vol. in-S", Louvain, 1900,
2. M. DE Wulf, op. cil., p, i47-i48. C'est à tort que la plupart des historiens identifient la scolastique avec la philosophie du Moyen Age. Celle-ci comprend, en outre, non seulement deux courants de philosophie orientale, qui sont la phi'
oso-
L AFFRANCHISSEMENT DE L EGLISE
sortes d esprits avaient deja pose les bases de ces efforts. Les uns, Ses
T '^ lof'ii «Ml /->)! .f« précurseurs,
comme Isidore de îbeville au vir siècle et (jerbert au x*, s étaient
surtout appliqués à réunir les matériaux de la vaste syntbèse ; d'autres, tels que Raban Maur, Ratramne, Lanfranc, avaient plus spécialement tenté d'élucider certaines questions théologiques, entre autres celles de la présence réelle et de la prédestination. Une vue systématique d'ensemble avait bien été tentée, au ix* siècle, par le génie de Scot Erigène ; mais ce brillant essai, entrepris trop tôt par un esprit trop téméraire, n'avait satisfait ni les exigences de la raison ni celles de la foi. L'œuvre restait à faire. Elle demandait un esprit à la fois puissant et informé, perspicace et prudent, aussi docile à accepter de la révélation tous les mystères qui relèvent de l'autorité de Dieu, que jaloux de soumettre au contrôle de la raison tout ce qui est de son domaine. Au couvent du Bec, Anselme avait vu Lanfranc, son maître, dans sa lutte contre Bérenger, prendre pour base de sa polémique un ensemble de spéculations coordonnées ^
entre elles, employer la logique, non plus seulement, comme ses prédécesseurs, à la réfutation de l'erreur, mais à la construction d'un système destiné à satisfaire l'esprit. D'ailleurs le mouvement de curiosité scientifique, si encouragé par Sylvestre lï, n'avait pas cessé de se propager. Tandis qu'il luttaif contre les schismes des princes chrétiens et contre les violences des infidèles, Urbain II n'avait pas cessé de favoriser de tout son pouvoir la vie monastique. Il disait, après saint Jérôme, que les moines sont les meilleurs des soldats, car ils font rayonner autour d'eux les mâles vertus qui rendent les hommes invincibles. Son bullaire est plein des témoignages de sa bienveillance envers les couvents de tous ordres. Or, partout où s'établissait un nouveau monastère, une école se fondait, un nouveau Elargissement foyer de science apparaissait. Ces écoles monastiques devenaient, à leur tour, un stimulant pressant pour les écoles épiscopales. Dans les unes et dans les autres, les programmes d'études s'élargissaient. Des légions de copistes y travaillaient à répandre les manuscrits de l'antiquité. Dans le Trlvium, qui comprenait la grammaire, la rhétorique et la dialectique, la grammaire était devenue, suivant la définition d'un contemporain, « l'art d'interpréter les historiens et les poètes »; et dans le Quadrivium, qui comprenait l'arithmétique, la géométrie,
{)hie byzaiiline et la philosophie arabo-juive, mais aussi plusieurs courants de phiosophie occidentale antiscolastique, confinant au panthéisme, au scepticisme, au faux mysticisme, etc. (Wulf, op. cit., p. i48-i49.)
Influencé
des
monastères.
du cercle des études classiques.
HISTOIBE GÉNÉRALE DE l'ÉGLISE
Développement -j>articuJJor pris par h dialectique.
Anselme,
professeur
à l'abbaye
du Bec.
Sa métho«lo.
l'astronomie et la musique, l'invention de Guy d'Arezzo ayaît donné au dernier de ces arts une importance considérable. De même, la nécessité de répondre aux esprits aventureux qui, tels que les nouveaux manichéens et que les partisans de Bérenger, luttaient contre le dogme au nom de la raison, avait amené à élargir le domaine de la dialectique.
Celte troisième branche du Triviiim avait pris un particulier développement dans l'enseignement de l'école du Bec, en Normandie, dont la renommée effaçait, par son éclat, dans la seconde moitié du xi^ siècle, celle de toute» les autres écoles épiscopales ou monastiques. Un nombreux auditoire cosmopolite, composé surtout de Français et d'Anglais, s'y pressa d'abord autour de Lanfrauc , le brillant adversaire de Bérenger, le maître par excellence, dont on ne savait ce qu'il fallait le plus admirer, de l'érudition de son esprit, de la subtilité de sa pensée ou de l'élégance de sa parole. Mais ï'enthouaiasme redoubla quand Lanfranc eut cédé sa place au plus brillant de ses élèves, Anselme. Celui-ci, rompant avec les anciens usages des écoles, et usant d'une liberté que s'étaient déjà donnée quelques professeurs de cette époque, choisit le sujet de son enseignement, qu'il fit porter sur la philosophie du dogme *.
Le succès du nouveau profes^ur tenait moins à l'originalité de ses doctrines qu'à l'opportune hardiesse de sa méthode ; et l'on peut dire que, si le nom de saint Anselme est le plus grand qui soit, entre celui de saint Augustin et celui de saint Thomas, dans l'histoire de la science catholique, c'est surtout à sa méthode qu'il doit cette grande renommée. Le caractère essentiel de celte méthode se trouve exprimé dans le titre même de son principal ouvrage : Monologium, seu exemptiim meditandi de ratione Jîdei, titre que Victor Cousin traduit ainsi : « Monologue, ou modèle de la manière dont on peut s'y prendre pour se rendre compte de sa foi. » Fides quœrens intelleciunif telle est sa devise. « C'est, dit le P. Bainvel, l'application de la raison, avec toutes ses ressources, à l'étude de la foi, ce qu'on a nommé depuis la méthode scolastique ^. »
Lanfranc ne s'était engagé dans cette voie que d'un pas timide. La philosophie, selon lui, ne devait être introduite dans le dogme qu'avec la plus grande réserve. « Dieu m'est témoin, disait-il, que je