V. Cocsin, Fragments, Phil. du Moyen Age, p
l'affranchissement de l'églisb
C'est une étrange figure que celle de Roscelin, ce Breton novateur, qui, par les audaces de sa pensée et par les faux-fuyants de sa conduite, semble ébaucher à la fois, dans sa complexité déconcertante, Lamennais et Renan. On ignore le lieu exact de sa naissance en Bretagne. Pourvu d'un canonicat à Gompiègne, il y enseigne publiquement, sans doute en qualité d'écolâtre de son chapitre ; et l'élégance de sa parole, l'étendue de ses connaissances, plus encore l'audace frondeuse de ses assertions, groupe autour de sa chaire un auditoire nombreux et attentif. A-t-il enseigné positivement que « l'humanité » n'est qu'une conception de notre esprit, que les genres et les espèces ne sont que des fictions, des noms, des mots sans réalités correspondantes, Jlalus vocis ? La pénurie de documents que nous avons sur lui * ne permet pas de l'affirmer. Il semble qu'il ait été surtout, suivant l'expression d'un historien de la philosophie médiévale, « un démolisseur» ^. Il affecte pour l'abstrait et le transcendant un mépris qui lui donne une apparence de bon sens, qui le fait passer, auprès des jeunes gens, pour un esprit robuste, assez maître de lui-même pour ne compter qu'avec les réalités visibles et palpables ^. Il devient le grand homme du jour * ; et, fort de sa popularité, ne craint pas de faire l'application de sa théorie aux dogmes fondamentaux du christianisme. D'après le témoignage de saint Anselme, il déclare « que les trois Personnes divines sont trois êtr"' séparés, comme trois anges, et qu'on pourrait dire vraiment que ce sont trois Dieux, si l'usage le permettait ^. » En 1092, un concile de Soissons le condamne. Il abjure son erreur ; mais il reprend bientôt renseignement de sa première doctrine. Chassé de France, il répand ses erreurs en Angleterre et à Rome, revient à Paris, jouant de ruse et payant d'audace tour à tour, tantôt essayant de tromper ses supérieurs par des équivoques, tantôt les insultant avec brutalité. Si l'on en croit certaias chroniqueurs, il serait mort.
Roscelin.
Sa théorie.
Son succès.
Son erreur
sur la Trinité,
1. Les seuls documents contemporains que nous possédions sur la vie et sur les idées de Roscelin sont : 10 une lettre adressée à Abailard (P. L., t. CLXX^ III. col. 357-873); 2° quelques passages de ses œuvres, cités par saint Anselme, Abai lard, Jean de Salisbury et Otton de Friesingen. Voir Picavet, Roscelin théologien e' philosophe^ in-8°, Paris^ 1896, et les remarques critiques sur cet ouvrage par M. DE VVuLr, dans la Rev. Néo-Scol., 1898, p 75.
2. M. OB WuLP, Hist. de la phll. médiévale, un vol. in-80, Louvain, 1900, P- »77-
3. MicHAt'D, Guillmime de Champeaux et les écoles de Paris au Xlh siècle^ un vol. in-8°, Paris, 1867, p. 76.
4. D'Argbmtré, Hist. de Bretagne, édit. de i588, fol. 186. 6. S. Anselme, Dejide Trinitatis, cap, iii.
Guillaume
de Ghampeaux.
Sa doctrine.
Pierre
Abailard
comme Bérenger, réconcilié avec l'Eglise, consacrant les dernières années de sa vie au service des pauvres * ; mais son œuvre reste, et le docteur du nominalisme * sera invoqué comme un ancêtre par plus d'un rationaliste dans l'avenir. ^
Mais, parmi les auditeurs du docteur de Gompiègne, un prêtre avait été choqué de sa doctrine, au point d'embrasser, pour la combattre, un système diamétralement opposé. C'était Guillaume de Ghampeaux, le futur fondateur des Ghanoines réguliers de Saint- Victor. A l'école du cloître Notre-Dame, où il eut une chaire, puis à Saint- Victor, Guillaume de Ghampeaux enseigna que, loin d'être une pure fiction de notre esprit, l'essence universelle, par exemple l'humanité, c'est-à-dire la nature humaine, l'espèce humaine, est la grande réalité, qui fait que tel homme est vraiment homme, et que tous les hommes forment un seul tout, une seule espèce, à la fois identiques par leur essence et multiples par leurs qualités individuelles *.
Mais Guillaume de Ghampeaux rencontra, à son tour, dans un de ses élèves, un ardent contradicteur. Il s'appelait Pierre, et venait, comme Roscelin, de Bretagne, où il était né, en 1079, dans la seigneurie du Palet, à peu de distance de Nantes, d'une race de gentilshommes. Il devait être bientôt connu sous le surnom d' Abailard (haiare lardum), dû à une plaisanterie d'un de ses maîtres, Thierry de Ghartres*. G'était un élégant jeune homme, à l'intelligence vive et curieuse, à la parole ardente et facile, aux connaissances infiniment variées. On le voyait s'interrompre de ses