‹ Histoire générale de l'Église (volume 2)Chapitre 193 sur 336 · M. DB WuLF, op. cit., p · texte numérisé non relu

M. DB WuLF, op. cit., p

k. Ibid.

5. Bossuet, Hist. des Variations, l. XI, 10, éd. Lâchât, t. XIV, p. A63 et s.

L AFFRANCHISSEME?(T DE L EGLISE

Tanchelm.

l'art de se dissimuler, de se faire oublier même quand il en était besoin, passa d'Asie en Europe au iii^ siècle, et parvint en France par la Thrace et la Bulgarie. Lacordaire la compare « à ces monstres qui suivent, au fond de l'Océan, des routes ignorées, et qui quelquefois élèvent leur tête séculaire au-dessus des flots ^ » . Au commencement du xii^ siècle, l'hérésie apparaît à la fois au nord, autour d'Anvers et de Bruges, et au midi, dans le Dauphiné, la Provence et le Languedoc.

Dans le nord, un certain Tanchelm ou Tanchelin, simple laïque, mais qui se dit évêque sacré par le pape, pratique avec unegrande habileté l'art de séduire les foules. Il commence par parler avec douceur, se sert surtout des femmes, qu'il endoctrine, pour propager ses erreurs parmi les hommes. Puis il se met à prêcher en plein champ : « Fuyons, s'écrie-t-il, l'ombre des églises, propice à la fraude et au crime I Les prêtres n'y consacrent pas le corps du Christ, et ils y commettent des Son hérésie forfaits. C'est auprès de Tanchelm, en pleine lumière, qu'il faut chercher la vraie doctrine, car Tanchelm porte en lui la plénitude du Saint-Esprit : comme le Christ, il est Dieu I » Quand Tanchelm monte en chaire, sur une place publique, il apparaît dans une pompe royale, tout couvert d'or et de pourpre. Des gardes portent devant lui un étendard et une épée. Une armée de trois mille hommes l'entoure. Le peuple, émerveillé, l'écoute comme un envoyé du ciel. L'hérésiarque lui déclare qu'il est urgent de rejeter la hiérarchie ecclésiastique et les sacrements. Mais on s'aperçoit bienlot que cet homme, abusant de la confiance de ses disciples, se livre aux plus infâmes débauches. Après un voyage à Rome et en Allemagne, il tente en iii5 de reparaître en Flandre; en y arrivant, il est assommé par un clerc 2. Mais son parti subsiste, ardent, ^^^ erreurs fanatisé. L'évêque de Cambrai appelle alors, pour éclairer les cons- combatiue» ciences, le vénéré fondateur de Prémontré, saint Norbert, qui, aidé de plusieurs de ses disciples, parvient à extirper l'hérésie. Il s'y prend avec une extrême douceur. « N'ayez point peur, dit-il aux habitants d'Anvers ; vous n'avez erré que par ignorance ; écoutez la vraie doctrine. » Cette mansuétude et les exemples de sainteté donnés par les missionnaires, touchent les cœurs. Hommes et femmes se convertissent et rapportent les saintes Hosties que, pour obéir à

par saint Norbert.

I. Lacordàirb, Vie de S. Dominique, ch. i, édlt. Poussielgue, p. 19.

a. Epislola Trajectensis Ecclesiœ de Tanchelmo seduclore, P. L., t. GLX.X, col. i3ia.

Pierro de Bniys,

Son hérésie.

l'hérésiarque, ils avaient cachées dans des caves ou dans des trous j .

Dans quelle mesure la doctrine de Tanchelm se rattachait-elle au manichéisme ? Il est difficile de le préciser. La négation de la hiérarchie et des sacrements, la prétention à une inspiration directe de TEsprit-Saint, l'union d'un spiritualisme outré et d'une conduite immorale, sont au moins des traits de l'hérésie de Tanchelm qui lui sont communs avec l'hérésie manichéenne. Les attaches à la doctrine de Manès sont plus visibles dans la doctrine de l'hérésiarque qui troubla le midi de la France, Pierre de Bruys. ^ Celui-ci ne se contente pas d'attaquer la hiérarchie et les sacrements; il condamne le baptême des enfants, refuse au sacrifice de la messe la valeur même d'un symbole, tourne en dérision les oraisons pour les morts, les prières et toutes les bonnes œuvres, et proscrit les croix, sous prétexte qu'elles rappellent le supplice du Christ ^. L'hérétique provençal est, à la fois, plus sophiste et plus brutal que l'hérétique ilamand. Il raisonne et cherche à appuyer toutes ses assertions sur des textes de l'Ecriture ou des principes de bon sens. De plus, joignant l'action à la parole, il fait saisir et fouetter les prêtres et las moines, renverse les autels, abat les crucifix. Pendant vingt ans, de iio4 à 1124, il parcourt les Pyrénées, la Provence, le Languedoc, la Gascogne, où il fait de nombreux adeptes. Mais ses fureurs d'iconoclaste finissent par le perdre. Près de la ville de Saint- Gilles, en Provence, une foule, exaspérée par ses attentats sacrilèges. Se; précipite sur lui, le saisit, et l'entraîne au bûcher, oii il périt. Il a

1. Acta Sanctorum, Vita S. Norherli^ 6 juin. Sur Tanchelm, voir Baronius, Annales^ ad ann. iiaC; Hist. lili. de la France, t. XI, p. a46 ; d'Argemul-, Qbllectio judiciorum, t. I, p. 11.

2. Les attaches de Pierre de Bruys avec le manichéisme sont admises par DôLLiNGER {Beitràge zur Seklengeschichte, p. 75 et s.), Mabillon (Dernardi opéra, pr«f. gen., no 73) et par Bossuet {Hist. des Var., 1. XI, n. 36 et s.). Elles ont été mise» en doute par \ acandard {Vie de S. Bernard, t I, p. aag), pour ce motif, que « rien ne prouve que Pierre de Bruys ait professé toutes les erreurs mani-

ofMjtenqu*

à la foule à laquelle il s'adressait, car « c'est bien là la méthode des manichéens » (Vacardard, toc. cit.). D'autre part, VExordium Magnum Cisterciense (Dist. I, ch. XVII, P L., t. GLXXXV, col. 427, 1026), et les Gesla ponlif. cenoman. (Hisl. des Gaules, XII. 554), appliquent à Henri, disciple de Pierre de Bruys, la qualification de manichéen, et rien ne prouve qu'ils se soient trompés sur ce point.

3. Tous les renseignements que nous possédons sur la doctrine de Pierre de Bruys nous sont fournis par une lettre de Pierre le Vénérable {Contra Petrobrusianos, P. L., t. GLXXXIX, col. 7:20 et s.).

L*AFFRA.NCIl[SSEMENT DE t/kGLISE 325

pour successeur un ancien moine de Gluriy, Henri de Lausanne, Henri

qui propage l'hérésie en Suisse, en Savoie et dans le diocèse du

Mans Les partisans de Pierre de Bruys et d'Henri, vulgairennent

appelés Pélrobrusiens et Henriciens, seront condamnés en £i48 par

un concile de Reims L!n certain nombre d'entre eux se convertiront

à la voix de saint Bernard ; les autres feront alliance, en 1 184, avec

la secle des Yaudois .

Saint Norbert et ses Chanoines réguliers avaient combattu les erreurs de Tanchelm ; c'est à Pierre le Vénérable et h ses moines de Cluny qu'échut la tâche de lutter contre celles de Pierre de Bruys. Le saint abbé écrivit, à ce propos, aux archevêques d'Arles et d Em- Lescrrenrt brun, aux évêques de Die et de Gap : u II vous appartient de pour- j^ Bruys et suivre l'erreur dans les repaires où elle se cache et de l'attaquer par û Henri sont

parolfî. OU même, s il en est besom, par le glaive séculier, lou- par Pierre tefois il est de la charité chrétienne de s'appliquer à convertir les îi Vénérable. hérétiques plutôt qu'à les exterminer Essayons donc de leur parler au nom de l'autorité, au nom de la raison ^. »

Ces conseils furent suivis. De nombreux prédicateurs, moines et clercs, pourchassant l'erreur partout où elle se manifestait, se firent entendre, non seulement dans les églises et dans les cloîtres, mais 3X1 milieu des places publiques et dans les champs. Pour mieux se f.iire comprendre des multitudes ils durent alors s'exprimer, non plus en latin, mais en langue romane ^. L'éloquence sacrée y prit en même temps un caractère plus familier, plus vivant, plus dramatique. Dans telle circonstance, l'exhortation se transforme en dialogue. L'éloquence de la chaire perd quelque chose de sa gravité, mais elle s'assouplit, pénètre les masses ; et la langue française alors en période déformation, s'enrichit de locutions et de mouvements pittoresques qui seront des éléments de son originalité ^,

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Ainsi, du sommet à la base de sa hiérarchie, l'Eglise retrouvait, au milieu de tant de crises, non seulement Tordre essentiel à son fonctionnement, mais une vitalité puissante ; et cette vitalité se

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