‹ Histoire générale de l'Église (volume 2)Chapitre 208 sur 336 · On varie, pour le chiffre, entre 5oo et i ooo · texte numérisé non relu

On varie, pour le chiffre, entre 5oo et i ooo

l'organisation de la chrétœnte

Chronique de Morigny nous a conservé en partie le discours par lequel le pontife ouvrit l'assemblée. « Vous savez, dit-il, que Ronne est la tête du monde. Mais vous savez aussi que toute son ambition est de réconcilier entre eux ceux qui sont divisés, de remettre l'ordre là où il n'existe pas. Or, nous le disons en pleurant, nous avons vécu assez Le pape flétrit

^ . 1 f 1 r le scDistne

longtemps pour voir le droit foule aux pieds et remplace par la torce. ^^ condamne Des hommes ont élevé, contre le Saint-Esprit et contre ses saints, leur orgueil, comme une nouvelle tour de Babel. Aussi devons-nous maintenant, et sans autre délai, nous servir comme d'un glaive des lois de Dieu, qui, pendant la paix, sont semblables à des socs de charrue^. » Ceci dit, le pape dépouilla nommément de leurs dignités, non seulement les évêques et abbés qui persistaient dans le schisme, mais encore plusieurs de ceux qui n'y avaient pris part que momentanément, et s'en étaient déjà repentis, tels que l'évêque Pierre dePise, dont la déposition fut si sensible à saint Bernard qu'il écrivit aussitôt au pape, d'ailleurs sans résultat, une lettre fort vive pour s'en plaindre '^,

ses fauteurs

avec

la dernière

énergie.

La sévérité du pape se comprendra d'autant mieux, qu'au moment même où il parlait, d'autres symptômes de révolte se manifestaient dans l'Eglise. En Sicile, le comte Roger restait insoumis et menaçant, et, dans la haute Italie, un jeune clerc, Arnaud de Brescia, reprenait, avec une éloquence enflammée, et faisait valoir, en faveur de la liberté des cités italiennes, quelques-unes des idées violentes émises naguère dans la querelle des investitures en faveur des souverains allemands.

Trouble»

en Sicil«.

I. Chronicon Mauriniacense, dans Du Chesne, Hist. Franc. Scr., 111, 383.

a. La lettre de saint Bernard est, en effet, très vive, mais elle est, au point d« vue disciplinaire, d'une correction irréprochable. De la décision du Saint^Père, Bernard fait appel, non pas à un concile, ni au Christ, mais au Saint-Père luimême : <( J'en appelle, dit-il, de vous à vous-même. N'est-ce pas vous qui m'avez délégué dans l'affaire de la réconciliation de Pierre de Pise ? Si vous le niez, je vous le prouverai par témoins. » (S. Bernard, Epist., ai3.) Cette lettre fut écrite peu de temps après le concile de Latran. Pierre de Pise répudié resta à l'écart durant tout le pontificat d'Innocent II. Du moins on ne le retrouve en possession de sa dignité que sous le gouvernement de Célestin II (Jaffé, n. 8^33). Aux yeux d'Innocent II, et, on peut le dire, de la plupart des chrétiens de ce temps, le schisme était regardé comme le plus désastreux de tous les maux, et les perturbateurs de l'unité chrétienne commettaient un tel crime que, même après leur repentir, eur châtiment devait rester comme une réparation et un exemple.

ilist. géo. de l'Eglise. — IV

Le comte

Roger

ft'erapare de

la personne

du pape et lui

impose

le traité de

Miniano

L'organisation municipale

des

grandes cités

lombardes

et toscanes

devient

une cause de

troubles

en Italie.

Battu par l'empereur, excommunié par le pape, le neveu de Robert Guiscard ^ n'avait abandonné aucune de ses ambitions, entre autres celle de se constituer, par la conquête de l'Apulie et du duché de Capoue, un grand royaume, de faire accepter par le pape ce titre de roi que lui a^ait conféré l'antipape, et de marcher ainsi de pair avec les grands souverains d'Europe. Les circonstances le servirent. Le duc d'Apulie, Rainulfe, étant mort subitement le 3 avril iiSg, Roger se précipita aussitôt, avec une armée, sur le duché convoité, poussa ses conquêtes dans l'Italie méridionale jusqu'au Garigliano, et s'empara même de la personne du pape, qui avait eu l'imprudence de s'avancer dans la zone des opérations militaires. Captif, comme autrefois Léon IX, Innocent II dut souscrire aux conditions que lui dicta le vainqueur : reconnaissance de son titre de roi, ratification de ses nouvelles conquêtes et levée de l'excommunication qui pesait sur lui. En retour, Roger prêta le serment de vassalité au pape, et lui promit le paiement d'une redevance annuelle. Telles furent les principales clauses du traité conclu à Miniano le 25 juillet iiSg. Le rêve de l'ambitieux Normand était réalisé. A partir de ce rnoment, on le vit, plein de déférence envers l'Eglise, multiplier les donations en faveur des monastères et s'attirer les vives félicitations de saint Bernard ^.

Pendant que l'Italie méridionale se constituait ainsi en une monarchie fortement centralisée, de vives passions politiques agitaient le reste de la péninsule, où nombre de cités s'organisaient en républiques.

La persistance en Italie des vieilles institutions municipales du monde romain, l'autonomie qui résulta, pour bien des villes, de la suprématie du pouvoir épiscopal ^, la liberté relative que leur laissèrent les luttes des rois contre l'Eglise et des antipapes contre le pape légitime, avaient contribué à former, au centre et au nord de la péninsule, surtout en Lombardie et en Toscane, des centres politiques ayant leur organisation propre et leur indépendance jalouse.

I. Roger II de Sicile, né en logS, mort en ii54, était le fils de Roger 1er, mort en iioi, frère de Robert Guiscard. On donne souvent à Roger II, deuxième comte de Sicile, le nom de Roger ler^ parce qu'il en fut le premier roi.

a. S. Bernard, Epist,, GGIX.

3. « La liberté municipale en Italie, dit le savant G. Hegel, sortit au xie siècle de la suprématie épiscopale. » « Ce fut à l'ombre du pouvoir épiscopal, dit G. Bayet, cjue se formèrent les municipes lombards. » [Hist. gén., t. III, p. 129 ) Cf. Pkovana, Studicritici, un \o\. in-S°^ i844, cap. i, n, p. 1A8 ; Bonaini, Archivio istorico, XVI, p. a8 ; H. db l'Epinois, le Gouvernement des papes, p. 46.

l'organisation de la chrétienté

Les richesses, que le progrès industriel, l'élan donné au commerce par les croisades, procurèrent à certaines villes, excitèrent leurs prétentions. Une administration supérieure, où l'on vit des bourgeois siéger à côté des seigneurs en qualité de consuls ; un conseil, composé de notables, sans l'avis desquels les consuls ne pouvaient prendre aucune mesure grave ; une assemblée générale, à laquelle le peuple entier prenait part et devant laquelle, en certains endroits, les consuls venaient rendre compte de leur gestion : telle fut, dans ses grandes lignes, l'organisation des grandes cités lombardes et toscanes. Chaque cité avait ses coutumes, où se mêlaient le droit romain et le droit national. Il faut le reconnaître, ces institutions parurent plutôt, dans la plupart des villes, assurer la liberté de la cité que celle des individus. Des factions y entretenaient une agitation permanente, y livraient parfois de furieuses batailles. Dans telle cité, la rivalité entre la riche bourgeoisie et la plèbe, « le peuple gras » et « le peuple maigre », comme on disait, fut une source de troubles incessants.

Parmi les grandes cités italiennes, il en était que leur situation maritime avait particulièrement enrichies par le commerce avec l'Orient. Telles étaient Venise, Gênes, Pise, Amalfi. Leurs chefs, nommés doges, étaient devenus de très puissants personnages. Venise, Gênes et Pise avaient, nous l'avons déjà vu, des quartiers à Constantinople. L'aspect de ces villes, au début du xn* siècle, était autant oriental qu'italien. L'empire grec comptait avec elles; et leurs flottes eussent pu disputer victorieusement aux Arabes l'empire de la Méditerranée, si des divisions funestes ne les eussent affaiblies. Jusqu'en 1178, à Venise et à Gênes, les doges seront en lutte avec l'aristocratie; en ii36, Pise s'emparera d' Amalfi et la détruira ; plus tard, Gênes abattra Pise ; entre Gênes et Venise la lutte durera jusqu'à la fin du Moyen Age.

Il était impossible que les efTets d'un pareil mouvement ne se fissent point sentir dans l'Etat pontifical et à Rome même. En i i/jo, la petite ville de Tivoli, après avoir conquis plusieurs châteaux voisins et s'être bâti des forteresses, se souleva contre le pape et les Romains. Une expédition militaire y rétablit en 11 42 l'autorité pontificale. Mais le pape refusa de céder au désir des Romains, qui voulaient ruiner la ville. « Alors, dit un chroniqueur, les Romains se révoltèrent. Ils s'assemblèrent au Capitole. Désireux de rendre à la ville son ancienne dignité, ils rétablirent l'o^rdre sénatorial, qui

Grande

puissance des

cités

maritimes

de ritâlie.

A l'eiemple de ces grandes

villes,

Rome lente de

s'organiser

en

municipalité

autonome.

Arnaud ée Brcscia,

avait depuis longtemps disparu ^. » A l'exemple des cités lombardes, le peuple de Rome voulut se constituer sous la forme républicaine. L'esprit national, le souvenir de la vieille Rome, auquel nous avons vu souvent les Romains faire appel au cours des luttes et des querelies soulevées par les prétentions impériales, se réveilla tout à coup, plus ardent que jamais, mais avec une orientation nouvelle. c( Tant que les empereurs, poursuivant la pensée d'être souverains de Rome, s'étaient montrés les adversaires des papes, le parti qui, à Rome, voulait aussi restaurer la splendeur des temps païens, avait suivi les empereurs. Aujourd'hui qu'avec Lothaire et Conrad, les empereurs, au lieu de suivre le plan ambitieux d'Henri lY, reprenaient la généreuse pensée d'Henri II, le parti se séparait d'eux et voulait agir seul ^. »

Ce mouvement s'était déjà incarné dans un homme, Arnaud de Rrescia. Il était né à Brescia, ville lombarde, vers la fm du xi* siècle. Les spectacles qu'il y eut sous les yeux paraissent avoir exercé une grande influence sur sa vive imagination et, par là même, sur toute la direction de sa vie. Il y fut témoin des efforts infructueux de l'évêque Manfred pour ramener à une vie régulière les clercs simoniaques et dissolus qui peuplaient la ville. D'autre part il y vit une jeune municipalité, également indépendante de l'Eglise et de l'empire, faire les premiers essais de sa liberté. Deux consuls, annuellement élus par le peuple, y exerçaient les pouvoirs judiciaires et militaires. L'évêque, homme irréprochable d'ailleurs dans sa vie privée, n*y avait guère d'autre pouvoir, semblait-il, que celui que lui donnait sa grande fortune, et se trouvait également impuissant en présence d'un clergé insoumis et de magistrats indépendants. Géné- Sei tendances, ralisant imprudemment les faits qu'il avait sous les yeux, Arnaud vit dans les richesses du clergé la source de tous les maux dont souffraient l'Eglise et la société ; dans le gouvernement des cités par des laïques représentants du peuple, le secret de toute régénération et de toute vraie grandeur. La lecture de l'histoire romaine acheva d'enflammer son esprit. Entré dans l'ordre des Chanoines réguliers, il se donna pour mission de prêcher les principes qu'il croyait avoir découverts. Il le fit avec une ardeur et une éloquence qui rappelaient les invectives de Pierre Damien. L'austérité de sa vie, le feu de

1 . Otiom de Freisingen, Chronicon, 1. VII, cap. xxvii. a. H. DE l'Epinow, op. cit., p. 45-46.

L ORGANISATION DE LA CHRETIENTE

sa parole, la séduction peu commune de ses manières, lui attirèrent des disciples. Le concile de Latran de 11 Sg paraît s'être ému de sa prédication. Gomme il ne soutenait pas encore d'hérésie formelle, les Pères se contentèrent de lui interdire la prédication *. A la suite de cette condamnation, il fut déposé de sa charge et banni de l'Italie. Il vint en France, où il se passionna pour les idées d'Abai- Jard 2. Peu à peu, ses idées s'organisèrent en système, et ce système apparut comme manifestement hérétique. [1 n'est pas prouvé qu'il ait professé, comme on l'a dit, des opinions blâmables sur le baptême des enfants et sur l'Eucharistie ^. Mais il soutint : 1° qu'un clerc et un moine possesseurs de terres ne peuvent être sauvés ; 2° que toute propriété appartient de droit à l'autorité civile ; 3** que l'Eglise, corrompue dans la personne de ses moines et de ses clercs propriétaires, n'est plus la véritable Eglise ; que son pape n'est plus le vrai pape ; que ses fidèles ne doivent plus recevoir les sacrements des prêtres de l'Eglise catholique, mais se confesser les uns aux autres ou au Christ '*. Arnaud de Brescia était-il à Rome au moment où les Romains, hantés par les souvenirs du passé, tentèrent d'y ressusciter la république romaine? C'est probable ^. En tout cas, son esprit y présida. Au pied de ce Capitole où la vieille Rome avait couronné ses triomphateurs, autour de ces palais, de ces statues qui rappelaient les gloires antiques, la vie municipale devait apparaître avec un tout autre prestige que dans une simple cité de Toscane ou de Lombardie. L'insurrection qui aboutit, en 11 43, à installer le pouvoir du Sénat en face de celui du pape, fut le point de départ d'une lutte qui dura quarante ans. Innocent II n'en vit que le début. Ce fut une des dernières tristesses de sa vie. 11 mourut le 24 septembre ii43, après treize ans de pontificat.

Sa doctrine.

Mort d'Innocent II (24 septembre

ii43).

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