Ibid., p
L ORGA.NISATION DE LA CHRETIENTE
A partir de ce moment, Thomas Becket donna libre carrière à ces goûts d'ascète, qu'il avait cru devoir, jusque-là, maintenir dans le sanctuaire caché de sa vie intime. On le vit revêtu d'un capuchon semblable à celui des moines, et l'on sut plus tard qu'il avait dès lors porté un cilice sous ses vêtements. Une vie plus recueillie le fit peut-être aussi mieux réfléchir sur les graves dangers de cet absolutisme que voulait inaugurer Henri IL Gomme celui de Frédéric Barberousse, dont les tristes conséquences se déroulaient précisément sous ses yeux, l'absolutisme du Plantagenêt lui parut blesser à la fois les droits de l'Eglise et les libertés traditionnelles de la nation anglaise. Il se rendit bientôt compte que le roi Henri^ « pour assujettir nobles et clercs à une loi commune, violait les traditions et réagissait violemment contre le passé ^ » . Gomme l'empereur d'Allemagne, il s'entourait de conseillers imbus des principes du droit romain 2, et, par là même, ennemis des vieilles coutumes nationales.
Le premier choc se produisit à propos d'une question d'impôts. Un jour que le roi était dans sa ville de Woodstock, en présence du primat et des principaux du pays, il déclara vouloir revendiquer désormais pour le fisc royal une contribution que les shérifs recevaient annuellement de la générosité des tenanciers des seigneurs et des églises, comme indemnité gracieuse de leurs pénibles fonctions. L'assemblée, stupéfaite, gardait le silence. Thomas Becket se fit l'interprète de tous : « Seigneur Roi, dit-il, Votre Altesse ne doit pas s'approprier cet argent, qui est offert librement, à des fonctionnaires dignes de sympathie, parla reconnaissance des populations. — Parles yeux de Dieu, reprit le roi en colère, cette redevance «^era exigée par mon fisc. — Parle même serment, riposta l'archevêque avec une majesté calme, je jure qu'aucun de mes gens ou des tenanciers de mes églises ne donnera un seul denier à votre fisc. » Le roi ne répondit rien ; mais tous eurent la sensation qu'entre le souverain et l'archevêque la guerre était déclarée ^.
Sa vie austère.
11 se ren ^j
compte
des dangers
l'absolutisuirî
rojral.
Premier choc entre le roi
et
l'archevêque,
à propos d'une
perception
arbitraire
d'impôts.
I. A. LucHA.iRE, dans VHisl. de France de La visse, t. III, i^^ partie, p. /I9.
a. Ibid.
3. HoiJEUTsoN, Materials, t. II, p. 373. M. A, Luchaire nous paraît tendancieux et injuste en disant, à propos de ce fait, que « Thomas Becket commença la lutte par une résistance très vive sur de mesquines questions d'argent » [Hist. de France de Lavisse, t. III, l'c partie, p. 5i). C'est, ce nous semble, bien rapetisser un grand ■débat, oià nous voyons engagés, au contraire, les deux grandes questions des libertés populaires et de rinnnunilé ecclésiastique. Dans toute l'histoire de Thomas Becket, M. A. Luchaire nous paraît se départir de la sérénité habituelle de sa critique. On
^I^ HISTOIRE GÉNÉRALE DE l'ÉGLISE
Deuxième Elle se poursuivit bientôt sur une question de juridiction. D'après
incident, • -w i • • i ^ . •!,
à propos d'une ^^ privilège connu en droit canonique sous le nom de « privilège
question^ du for », les eccléstastiques ne pouvaient être poursuivis, même d'immunité i i m* i i • i i «i w
ecclésiastique, po^r des délits de droit commun, que devant les tribunaux ecclésiastiques. L'application de ce privilège avait donné lieu à quelques abus. Les tribunaux ecclésiastiques, ne condamnant jamais à la peine de mort et se montrant d'une manière générale plus cléments que les tribunaux laïques, donnaient l'impression, peu fondée en droit, mais réelle dans l'esprit du peuple ^ de favoriser la criminalité cbez les clercs. L'Eglise prouva, peu d'années après, qu'elle était disposée à envisager sérieusement la question, et à y remédier par des mesures efficaces ; mais le roi d'Angleterre voulut la trancher d'une manière brutale. Brusquement, il convoque, le i*"" octobre ii63, une assemblée du parlement à Westminster, et lui fait décider : i° qu'à l'avenir on adjoindra à l'archidiacre un officier royal chaque fois qu'un clerc comparaîtra pour être jugé ; 2° que tout clerc condamné sera remis au tribunal du roi pour subir sa peine. Aussitôt le primat, de son côté, se concerte avec les évêques, et, quelques jours après, sans se prononcer sur la première disposition du roi, il lui déclare, au nom de l'épiscopat, que l'Eglise d'Angleterre ne peut accepter sa seconde proposition. Mais Henri II, avec sa désinvolture coutumière, a déjà changé de tactique et choisi un nouveau terrain. Il se contente de demander aux évêques d'accepter les « vieilles
Henri II oblige coutumes », consuetudines au//a?, du royaume. Sous cette expression les membres .,,,.. 1 i- -i- x -^
du clerc'é ^'ague, il espere laire accepter toutes les dispositions tracassieres que
à prêter ges légistes prétendront exhumer du vieux droit national. Thomas
respecter Becket voit la ruse, et y répond par une formule équivalente. Soit,
les « vieilles on acceptera les « vieilles coutumes », consuetudines avitœ ; mais
du royaume. * SOUS réserve des droits du clergé et de l'Eglise », salvo ordine
nosiro et jure Ecclesiœ.
Henri comprend qu'il est joué. Mais il lui reste une ressource :
diviser l'épiscopat. Deux prélats dévoués au roi, Roger d'York et
trouvera une note plus juste sur le grand archevêque dans l'Histoire des conciles de Mgr Hbpele (t. V, p. 968-1001, 1027-1044), et dans A. du Boys, l'Eglise et l'Etat en Angleterre, p. 1 56-331. — On pourra d'ailleurs se faire une idée personnelle sur saint Thomas Becket en consultant le précieux recueil de Robertson, Materials for the history of Thomas Becket. Ges neuf volumes dispensent d'avoir recours à toute autre collection de sources historiques.
I. Les ecclésiastiques, en effet, subissaient des pénalités spirituelles et une déchéance morale dont la honte pouvait bien équivaloir à des pénalités matérielles plus sévères.
L ORGANISATION DE LA CHRETIENTE
Gilbert de Londres, s'y emploient activement. Des négociateurs, envoyés à Rome, détachent de la cause du primat plusieurs cardinaux, obtiennent du pape lui-même une lettre invitant Thomas à céder au roi pour ne pas troubler la paix ^. L'archevêque consent à laisser tomber la clause salvo ordine, mais il y substitue la formule honajide. En d'autres termes, il accepte de se conformer aux « vieilles coutumes », mais « la bonne foi » restant sauve. Le roi se déclare satisfait. Puis, dans une assemblée du parlement, ouverte le 3o janvier ii64, au château royal de Clarendon, il fait rédiger en seize articles les «vieilles coutumes » dont il exige l'acceptation. Il y est déclaré, entre autres choses, que tout litige relatif au patronat des églises relèvera des tribunaux royaux ; que tout clerc incriminé devra comparaître, soit devant un tribunal séculier, soit devant un tribunal ecclésiastique assisté d'un juge laïque ; que, sans la permission du roi, aucun évêque ne pourra sortir du royaume, ni aucun fidèle ne pourra faire appel d'une sentence en cour de Rome, ni aucun tenant de fief royal encourir aucune censure. Les bénéfices vacants des évêchés seront entre les mains du roi, et aucune élection d'évêque ne se fera sans sa permission ^. L'acte de Clarendon est le digne pendant du code impérial de Roncaglia.
Thomas Becket, croyant d'abord sa conscience suffisamment sauvegardée par la clause hona Jide, qu'il a fait accepter par le roi, promet verbalement l'observance des « vieilles coutumes » rédigées à Clarendon. Mais bientôt il se reproche celte adhésion comme une défaillance. Vers le i^*" mars 116A, il prononce contre lui-même une suspensio a divinis, s'abstient de toute fonction ecclésiastique, s'impose des jeûnes, et écrit au pape pour implorer son pardon. Il en reçoit, au mois d'avril, une réponse paternelle. Alexandre III le réconforte en lui rappelant qu'en toute chose il faut considérer l'intention. Son intention a été bonne. Le pape l'absout pour le passé, et lui ordonne de reprendre les fonctions ecclésiastiques^.
Peu de temps après, on le trouve en France, réfugié auprès du roi Louis VII, qui l'accueille avec vénération, et lui offre l'hospital'ilé dans la ville royale de Sens, Henri d'Angleterre ayant, à ce
L'acte
de Clarendon.
Sous le titre
de (( vieilles
coutumes »,
Henri II
fait rédiger
par ses légistes
un code
consacrant
ses prétentions
abusives sur les choses
religieuses (février 1 164).
Adhésion
momentanée
de Thoni;;s
Becket au code
de Clarendon,
Son repentir.
Thomas Becket se
réfugie en France.
I. ïlefele croit que cette lettre était fausse ou falsiGée {Hist. des conciles, V, gSî), A. du Boys en admet l'authenticité (pp. cit., p. aSS).
a. Mamsi, XXI, 1187 et s. ; Hbfelk-Leclercq, V, 988-988 ; A. du Bois, p. 289a43.
'6. Ma.nsi, XXI, 1193.
Colère d'Henri II.
Alexandre III
fait tout pour apaiser le différend.
Noble fermeté
de Thomas
Becket.
Meurtre de
l'archevêque
de Cantorbéry
(29 décembre
propos, écrit au roi de France, pour lui reprocher de recevoir « l'ex-archevêque de Gantorbéry » : k L' ex-archevêque ? répond Louis VII, qui donc l'a déposé ? Certes, je suis roi, tout aussi bien que le roi d'Angleterre, mais je ne pourrais pas déposer le moindre clerc de mon royaume. » Henri II ne se contente pas d'agir contre Thomas Becket auprès du roi de France ; il menace le pape Alexandre III de se mettre sous l'obédience de l'antipape Pascal ; il se rapproche de l'empereur d'Allemagne. La situation du pape est difficile. Il ne peut consentir à livrer l'Eglise d'Angleterre aux mains d'un Plantagenêt, mais il veut tout tenter pour éviter un schisme. En 1166, il a conféré à Thomas Becket les pouvoirs de légat pontifical en Angleterre, et Thomas Becket est sur le point d'user de ces pouvoirs pour excommunier le roi. Non seulement il écrit à rarchevêque de Gantorbéry de ne pas donner suite à son projet, mais, le 19 mai 11 68, pour rassurer plus complètement le roi, il suspend la juridiction du primat. Alors le Plantagenêt triomphe insolemment. Mais la grossièreté de son insolence le perd. Il se flatte de « tenir le pape dans sa main » ; il se vante d'avoir acheté des cardinaux ; il indique le prix que tel ou tel lui a coûté. Il exige que Thomas se soumette aux « vieilles coutumes » purement et simplement, sans aucune réserve. « Nos pères, dit Thomas, sont morts pour ne pas taire le nom du Ghrist, je ne supprimerai pas l'honneur de Dieu. Je prêterai le serment salvo honore Dei et Ecclesiœ. » Le soir de Noël de 11 70, Henri II, hors de lui, s'écrie: « Il ne se trouvera donc personne pour me débarrasser de ce clerc ? » Ces paroles, évidente provocation au meurtre, sont interprétées en ce sens par quatre chevaliers, qui se rendent, le 29 décembre, au palais de l'archevêque de Gantorbéry, et le somment avec menaces d'absoudre tous ceux qu'il a excommuniés. Le prélat s'y refuse. Mais, au moment où il entre dans son église, à l'heure des vêpres, les quatre chevaliers du roi se dirigent vers lui. Thomas défend à ses gens de se servir de leurs armes : « La maison de Dieu, dit-il, ne doit pas être défendue comme une forteresse. » Il refuse de fuir, et se dirige lentement vers le chœur. Atteint par les meurtriers, non loin de l'autel de Saint-Benoit, il tombe percé de coups d'épée, en s'écriant : « Seigneur, je remets mon âme entre vos mains. »
A la nouvelle de ce meurtre, le roi fut saisi d'épouvante. La gravité de l'attentat, les circonstances tragiques de son accomplissement
L ORGA.NISATION DE LA CHRETIENTE
Repentir du roi.
Péniknca du roi.
dans une enceinte sacrée, lui firent craindre de voir l'interdit jeté sur son royaume. Il protesta qu'il n'était pour rien dans le crime. En expiation de sa parole irréfléchie, et en témoignage de son horreur pour le sacrilège accompli, il se tint enfermé dans son palais pendant plusieurs jours. Le pape, mis au courant de l'attitude et des sentiments du roi par deux chapelains, aussitôt expédiés à Rome, se contenta d'excommunier les auteurs et les instigateurs du crime, et envoya en Angleterre de nouveaux légats.
Mais ni le pape ni l'opinion publique ne pouvaient se contenter de ces vagues démonstrations. Des miracles s'accomplissaient sur le tombeau du saint. La conscience du roi, autant que son intérêt, lui montra qu'il ne pouvait se borner à ses premières manifestations de repentir. Il dut d'abord annuler la constitution de Clarendon, et rétablir tous les privilèges de la primatie de Gantorbéry. Aux yeux du peuple anglais, cela ne suffisait pas encore pour apaiser la colère de Dieu. Henri finit par le comprendre. Quatre ans après le meurtre, en 117^, il vint, en pèlerinage de pénitence, s'agenouiller sur le tombeau du martyr. Dépouillé des insignes de la royauté, il se fit publiquement flageller en présence de plusieurs abbés, évêques et moines. Cette scène rappelait celle de Canossa. Sur le tombeau de celui que l'Eglise allait bientôt honorer du titre de saint, le roi prit des engagements plus précis et plus étendus en faveur des libertés de l'Eglise. Son jeune fils ajouta à la parole de son père la garantie de la sienne. « Tout le monde comprit que ce n'était pas seulement le roi Henri H, mais la royauté qui s'engageait envers l'Eglise, et qui lui donnait sa première charte d'affranchissement ^. » La papauté, de son côté, tint à prouver qu'elle était prête à faire à la royauté toutes les concessions compatibles avec sa propre indépendance. Il fut admis que, dans certains cas, nettement spécifiés, où la sécurité publique serait engagée, les tribunaux civils auraient le droit, pour juger, d'intervenir à côté des tribunaux ecclésiastiques afin d'assurer la protection du clergé -. Bref, quand, en 1177, l'empereur Frédéric renonça publiquement à ses tyranniques prétentions sur l'Eglise, la Affranchissecause de l'omnipotence de l'Etat était définitivement vaincue en de^TE^lise Angleterre. De tous les troubles qui avaient désolé la Grande-Bre- d'Angleterre, tagne, il ne restait d'autres vestiges que les hommages rendus de toutes parts à la mémoire d'un archevêque martyr.