‹ Histoire générale de l'Église (volume 2)Chapitre 252 sur 336 · BrÉHIER, 0/3. Cl^, p · texte numérisé non relu

BrÉHIER, 0/3. Cl^, p

L ORGAISISATION DE LA CHRETIENTE

de l'expcdition. Les armées chrétiennes marchèrent sous la conduite de trois souverains : l'empereur d'Allemagne, Frédéric Barberousse, le roi d'Angleterre, Richard, qui venait de succéder à son père Henri II, et le roi de France, Philippe Auguste. Mais une mort tragique enleva le premier dès son arrivée en Syrie, et la division ne tarda pas à se mettre entre Philippe Auguste et Richard.

L'armée allemande avait suivi le chemin de la première croisade, par le Danube et la Bulgarie ; puis, après la traversée de l'Hellespont, elle s'était engagée dans l'Asie Mineure, et, sous le commandement de l'empereur, s'était emparée de la ville d'Iconium au cri de : Chrlstas régnai ! Chrisius imperat /Mais, le lO juin 1190, Frédéric Barberousse, arrivé aux bords du Selef, ayant voulu traverser le fleuve à cheval, on vit tout à coup la monture trébucher et le cavalier disparaître. Quand on le retira, il avait cessé de vivre. Les conséquences de cette mort furent désastreuses pour l'armée germanique. Les uns, pris de découragement, se rembarquèrent pour l'Europe ; les autres, sous la conduite de Frédéric de Souabe, se dirigèrent péniblement vers Antioche, où ils furent décimés par une terrible épidémie.

Les rois de France et d'Angleterre avaient pris la voie de mer. Des disputes éclatèrent entre eux dès leur première rencontre à Messine. Elles se perpétuèrent tout le temps de l'expédition. Mais les deux princes étaient vaillants : Richard plus audacieux, Philippe plus habile ; le roi d'Angleterre poussantl'intrépidité jusqu'à l'imprudence, l'énergie jusqu'à la brutalité; le roi de France allant parfois jusqu'à confondre la politique, où il fut un maître, avec l'astuce; et la diplomatie, où il ne connut pas de rival, avec la duplicité. En faisant route vers l'Orient, Richard avait pris d'assaut la ville de Messine et conquis Tîle de Chypre. C'est à Messine que la fierté brusque de ses manières lui avait valu le surnom de Cœur de Lion.

Les deux rois, suivant les indications du roi de Jérusalem, Guy de Lusignan, qui tenait beaucoup à posséder un port, allèrent rejoindre, sous les murs de Saint-Jeàn-d'Acre, des croisés de tous pays qui s'y étaient déjà rendus, et commencèrent aussitôt les opérations de l'investissement. Dans ce siège mémorable, digne d'une épopée, qui retint, pendant deux ans, sous les murs de la ville, les plus vaillantes troupes de l'Occident et de l'Orient, Richard et Philippe déployèrent leurs qualités guerrières. « As-tu donc vu le roi Richard P » disaient les cavaliers musulmans à leurs chevaux quand ils les voyaient, se

Hist. gén. de l'Eglise. — IV a8

Mort

de Frédéric

Barberousse

(lojuiniigo).

Conséquencci

désastreuses

de cette mort

pour l'armée allemande.

Rivalité

entre le roi

de Franc«,

Philippe

Auguste,

et le roi

d'Angleterre,

Richard Cœur de Lion.

Prise de Saint-

Jean-d'Acre

(i3 juillet

kU

La rivalité de Philippe

Auguste

et de Richard

(Jœur de Lion

se complique

de celle

qui éclate

en Orient

entre Guy

de Lusignan

et Conrad

de Montferrat.

Résultat

de la croisade :

déplacement

de l'influence

chrétienne

en Orient.

cabrer de peur. Le i3 juillet 1191, la ville capitula. Mais les rivalités sourdes qui persistaient entre les rois de France et d'Angleterre, se compliquèrent de celles qui mirent aux prises deux princes chrétiens d'Orient, Guy de Lusignan et Conrad de Montferrat. Philippe Auguste prit parti pour Lusignan ; Richard, pour Montferrat. La ville de Saint-Jean-d'Acre conquise, Philippe se décida brusquement à revenir en France, après avoir juré à Richard de respecter ses domaines. Peu de temps après, ce dernier apprenait que son frère, Jean sans Terre, complotait avec le roi de France. Le 9 octobre 1 192, il s'embarqua à son tour pour l'Europe. En Orient, la querelle entre Lusignan et Montferrat s'était aigrie à ce point, que Montferrat alla jusqu'à s'allier avec Saladin. On ne pouvait songer à faire désormais une tentative contre Jérusalem. La mort même de Saladin, en 1198, ne put réveiller l'espérance d'un succès. Une nouvelle croisade d'Allemands, en 1197, devait seulement permettre aux chrétiens de reprendre toutes les villes de la côte. De telle sorte que, à la fin du XII® siècle, l'influence chrétienne en Orient se déplaça. Des quatre Etats latins, deiix étaient perdus : celui d'Edesse et celui de Tripoli; et le royaume de Jérusalem avait pour capitale Saint-Jean-d'Acre ; mais les chrétiens avaient conquis à l'ouest deux Etats nouveaux, l'île de Chypre, que Richard donna à Lusignan et qui devint le royaume de Chypre, et les petits territoires arméniens de la Cilicie, dont on fit le royaume de la Petite-Arménie.

Clément lïl n'avait pu voir ici-bas l'issue de la croisade. Huit mois après l'empereur Frédéric Barberousse, il était mort à Rome S et avait été aussitôt remplacé par un vieillard de quatre-vingt-cinq ans, Hyacinthe Orsini, cardinal-diacre de Sainte-Marie in Cosmedin, qui occupa le Saint-Siège sous le nom de Célestin HL Un de ses premiers janvier II 98). actes fut le couronnement de l'empereur Henri VI, qui venait de succéder à son père. Fidèle à la politique de son prédécesseur, le Ses vues nouveau pape avait résolu de pousser jusqu'aux extrêmes limites sa condescendance à l'égard des princes chrétiens, en un moment où le

Célestin III

(3o mars

I. La plus grande incertitude règne sur le jour de la mort de Clément III. Voir Jaffé, n. 16674.

L ORGANISATION DE LA CHRmiENTE

péri) iuiisulman rendait si nécessaire l'union de toutes les puissances européennes ; ce premier acte en était le témoignage ; mais il se montra inflexible lorsqu'une grave loi de l'Eglise lui sembla intéressée ; son attitude envers Philippe Auguste et envers Alphonse IX de Léon dans des questions où la sainteté du lien conjugal lui parut violée, en fut la preuve.

Le caractère du nouvel empereur mit la patience du pontife à de rudes épreuves. Henri VI prétendit poursuivre l'idéal politique de son prédécesseur, mais en lui donnant des proportions plus chimériques encore, et en essayant de le faire aboutir par des procédés plus barbares. Jamais l'esprit allemand n'avait tenté de réaliser un rêve plus fantastique par des procédés plus brutaux. L'ambition du fils de Barberousse ne visait à rien de moins qu'à soumettre à l'E-'^pire allemand, rendu héréditaire dans la maison des Hohenstaufen, toutes les nations de l'Occident et de l'Orient. Ce plan gigantesque comportait d'abord la conquête de l'Europe, par l'assujettissement de l'Italie et l'inféodation de l'Angleterre et de la France ; puis l'absorption de l'Orient, par des négociations diplomatiques et des combinaisons matrimoniales habilement conduites; enfin l'abaissement delà haute aristocratie germanique, par la suppression de son droit d'élection ; et, par suite, la transformation de l'Empire en monarchie unitaire, héréditaire, absolue, gouvernant le monde ^. Pour parvenir à ses fins, Henri VI comptait sur la terreur, sur la fourberie, et sur l'enthousiasme qui ne pouvait manquer de soulever le peuple allemand à la vue d'une. telle perspective.

Par suite de son mariage avec une descendante de Robert Guiscard, il s'attribua en 1189, au décès du roi Guillaume, mort sans enfants, le royaume de Sicile. Mais les Siciliens s'étaient donné, en la personne d'un fils naturel du duc Roger, le vaillant Tancrède de Lecce, un roi national. L'intervention du pape en faveur de Tancrède et la résistance énergique de la ville de Naples, firent échouer l'entreprise du souverain allemand.

L'arrestation de Richard Cœur de Lion par le duc d'Antioche, à l'instigation d'Henri VI, et l'emprisonnement du roi d'Angleterre par l'empereur, entraient dans le même plan. En juin i igS, Richard, à Worms, fut obligé, pour obtenir sa liberté, de déclarer l'Angle-

Henri VI.

Ses vT»e»

Sa tentatiD«

d'annexion <li!«

Deux-Sîcil««

à lEmpirc

Ses projets

sur

l Angleterre,

la France

et l'Orient.

I. Al. Llchaire, Innocent III, la Papauté et l'Empire, un vol. in-ia, Paris, 1906, p. 8.

Ses

panégyristes

l'appellent

le « vicaire

de Dieu ».

Ses cruautés.

Protestations

de Gélestin III.

Mort d'Henri VI (septembre

terre fief de l'Empire. Les excitations faites à Richard contre la France allaient au même but : écraser ce royaume, pour l'inféoder à son tour. Le mariage de Philippe de Souabe, frère d'Henri YI, avec la princesse Irène, fille d'Isaac l'Ange, et les démarches faites, en II 94, pour obtenir la suzeraineté des royaumes de Chypre et d'Arménie, étaient des tentatives non équivoques de mainmise sur tout l'Orient. Un prélat de l'Empire, Conrad de Querfurt, écrivait : « Dieu a permis que la domination du très glorieux Henri s'étende jusqu'aux confins de l'univers ^. » Et le poète Walter de Vogelweide, s'adressant à l'empereur, chantait : « A vous le droit de punir et de récompenser. Les autres princes vous sont soumis. Vous possédez la terre, comme Dieu possède les cieux. Vous êtes son vicaire ^. » , Ces panégyristes se taisaient sur les moyens par lesquels l'empereur travaillait à établir sa domination universelle. Hs ne disaient pas qu'en Sicile il avait fait crever les yeux au jeune prince Guillaume, fait ouvrir et profaner le tombeau de Tancrède ; qu'il avait fait scier en deux des conjurés ; que d'autres avaient été, par ses ordres, enterrés vivants ou couronnés d'un diadème de fer rougi. Ils n'osaient pas lui faire honneur de la destruction sauvage de Tivoli, livrée aux fureurs des Romains ^.

Par cet acte, Henri VI avait-il voulu se concilier la faveur de la populace dans la Ville éternelle, pour s'en faire une arme menaçante contre le Saint-Siège ? Tout au moins le pape se sentait menacé par cette puissance envahissante, qui semblait chercher à l'étreindre comme dans un étau. Non content de protester contre les prétentions d'Henri sur la Sicile, Célestin III avait intercédé pour la délivrance du roi Richard. Mais, loin d'écouter les conseils et les menaces du chef de l'Eglise, l'orgueilleux empereur refusait le serment d'hommage au Saint-Siège pour ses possessions de Sicile, et interdisait à ses sujets tout appel, tout voyage à Rome. Il allait sans doute se livrer à de nouveaux attentats, quand brusquement la mort l'arrêta, à l'âge de trente-deux ans. « Par une étrange ironie, lui qui avait voulu assurer l'hérédité de l'Empire, ne laissait qu'un enfant en bas âge, et sa succession allait déchaîner la guerre et l'anarchie *. »

Les douleurs causées au vieux pontife par les brutales agressions

Page 1