Hefble-Leclercq, V
Excommunication du comte Raymond VI de Toulouse.
Origine de la
croisade
contre
les Albigeois.
Vue
d'ensemble
sur
cette croisade.
papauté venait d'employer sans succès tous les moyens pacifiques de réduire l'hérésie. Raymond de Toulouse se trouvait, par ailleurs, au point de vue de la responsabilité, dans une situation analogue à celle d'Henri 11, roi d'Angleterre, après le meurtre de Thomas Becket. La voie normale de la répression eût consisté dans une action commune du pape et du roi de France, suzerain du comte de Toulouse. Mais Philippe Auguste, plusieurs fois déjà invité à faire dans le Mid' une démonstration militaire *, s'y était refusé, alléguant sa guerre avec Jean sans Terre. Innocent III se décida donc à écrire, non seulement au roi de France, mais à tous les barons et évêques du royaume, la lettre suivante : « Quoique le comte de Toulouse soit déjà excommunié depuis longtemps pour plusieurs crimes énormes, cependant, comme certains indices font penser qu'il est coupable de la mort de notre saint légat Pierre de Castelnau, comme il l'a menacé publiquement de le faire mourir, comme il a admis le meurtrier dans son intimité, nous le déclarons, une fois de plus, excommunié. Et, comme les saints canons ne veulent plus qu'on garde la foi à celui qui ne la garde pas à Dieu, nous délivrons de leur serment, par l'autorité apostolique, tous ceux qui lui ont promis féauté, société ou alliance. Tous les catholiques, sauf le droit du seigneur principal, ont la permission, non seulement de poursuivre sa personne, mais encore d'occuper ses domaines ^. »
Dans ce grave document, tous les faits qui vont suivre étaient en germe.
Les historiens ont émis des opinions très divergentes sur le caractère de la croisade entreprise contre les Albigeois. Il semble bien que ces divergences se trouveraient fort atténuées, si l'on distinguait attentivement dans cette expédition trois périodes. Au début, le point de vue religieux prédomine : c'est l'hérésie qu'on veut abattre pour obéir au pape. Puis, peu à peu, l'intérêt politique, la rivalité de race, se mêlent à la préoccupation religieuse. Finalement, cet intérêt politique devient prépondérant ; la croisade se transforme en une guerre
1. Le pape avait écrit quatre fois à ce sujet à Philippe Auguste: le3i mai 120/4, le 16 janvier et le 7 février i2o5, et le 17 novembre 1207. (( Innocent Ilï n'entendait pas demander par là l'extermination des Méridionaux. Il pensait que l'apparition de l'ost royale sur les bords de la Garonne suffirait à faire rentrer les seigneur» dans le devoir et les hérétiqufes dans l'Eglise. » (Luchairb, Innocent III ^ la croisade des Albigeois, p. 116 ; Villemagîîe, Bullaire du B. Pierre de Castelnau, un vol. in-80, Montpellier, 1917, p. 172-175, 176, 177-181, i83-i88).
2. Inîiogent III, Epist., 1. XI, n. 26-33. — Sur les fondements juridiques de la croisade contre les Albigeois, voir H. Pissard, la Guerre sainte en pays chrétien. Essai sur Vorigine et le développement des théories canoniques. Un vol. in- 12, Paris, igia.
dynastique, qui profite surtout à la France et compromet les résultats obtenus en faveur de l'Eglise.
D'un bout de la France à l'autre, dans toutes les régions du nord et du centre, et, fait digne de remarque, dans plusieurs régions du midi, l'appel du pape fut entendu. « L'ost fut merveilleuse, chante le poète de la croisade. Quant à dire le nombre des chevaux et des ( avaliers, ou les sommes d'argent que coûtèrent les croix de soie et d'orfroi qu'on se mettait au côté droit de la poitrine, jamais Dieu ne fit clerc assez bon comptable pour en supputer la moitié ni le
lers
Raymond de Toulouse, effrayé, demanda à se réconcilier avec I Eglise. En costume de pénitent, nu jusqu'à la ceinture, il vint s'agenouiller sur le seuil de l'église de Saint-Gilles, où reposaient les restes de Pierre de Castelnau, et jura, la main sur les saintes reliques, d'obéir au pape et à ses légats. Dix jours plus tard, ayant reçu de la part du nouveau légat pontifical, Milon, l'absolution de son excommunication, le comte entra dans l'église même, et promit, sur les saints Evangiles, « que lorsque les princes croisés arriveraient dans ses terres, il exécuterait toutes leurs injonctions ^ n. Cette scène se passait le 3o juin 1209. -^^ ^^^^ engagements étaient trop absolus [)0ur être exécutés. Il était permis de douter qu'ils fussent sincères.
A la fin de ce même mois, la grande armée des croisés, bannières déployées, arrivait en Provence, et se dirigeait vers la vicomte de Béziers, dont le chef, Raymond Roger, s'était déclaré ouvertement le {protecteur de l'hérésie. Le but des légats, qui, au début, furent les vrais chefs de l'expédition, était d'imposer tout d'abord aux hérétiques une terreur salutaire, par un exemple exercé sur le plus insolent de leurs défenseurs. Le choc des croisés sur les hautes murailles de la ville fut irrésistible. Au premier assaut, le 21 juillet 1209, la cité fut prise. Mais il fut bientôt visible que les chefs n'étaient pas maîtres de leurs troupes. Le pillage, le massacre et l'incendie souillèrent cette première victoire. « Il y a dans l'armée, écrivaient les légats, trop de
Pénitence
e! soumission
solennelle
du comte •
de Toulouse
(juin 1209).
Sac de Bézien
(21 juillet
!• E nom mete en plah cornent fors armatz,
Ni com foren garnitz, ni co encavalgatz , Ni lor cavals vestitz de fer, ni entresenhatz, Qu'anc Dieus no felz gramazi ni clergue tant letrat Que vos pogues retraire le ters ni la mitât. {Chanson de la croisade, édition Paul Meter, 2 vol. in-80, Paris, iS^ô-iS-q.p. q l. II, p. lO-I I.) *