HxîiOTAVX, fievue historique, 1877, IV, p
3. ViLLEHARDOUiN, la Couquêle de Constantinople, édit. Natalis de Wailly, Paris, 1872, p. 58 60.
II. ViLLtiiARDOuiN, op. cit., p. 5^58 ; d'Achery, Spicilegium. III, 21. 5. Innocent ILI, Epist., VI, loi, P. L., t. CGXV, col. loG.
fait voile pour ConstautinOple. Le premier assaut donné à la capitale de rOrienteut lieu le 7 juillet i2o3. Les mercenaires indisciplinés qui composaient l'armée d'Alexis III, ne purent pas résister plus de Ils dix jours à Tarmée des croisés. Le 17 juillet, le vieux doge Dandolo
au profit sauta le premier, le gonfanon de Saint-Marc à la main, sur l'une des de l'empereur passerelles volantes que la flotte jeta sur le rivasse. Alexis III s'enfuit.
Alexis IV , . . .
(juillet i2o3). Isaac l'Ange, tiré de la prison où son compétiteur l'avait fait enfermer, fut proclamé empereur avec son fils Alexis IV. Allait-on maintenant, avec l'aide des nouveaux souverains d'Orient, marcher vers la Syrie, réaliser enfin le plan de la croisade ?
En attaquant Gonstantinople, ville schismatique mais chrétienne, les croisés avaient, une fois de plus, encouru l'excommunication. Il était naturel qu'avant d'entrer à Jérusalem en libérateurs du tombeau du Christ, ils voulussent se réconcilier avec l'Eglise. Le pape, cette fois encore, voulut pousser jusqu'aux extrêmes limites sa paternelle indulgence. Que l'empereur Alexis IV se ralliât nettement à Rome^ comme il l'avait promis, qu'il reconnût, lui et son patriarche, la primauté de l'Eglise fondée par saint Pierre ; à cette condition, toute censure serait levée. Mais l'empereur n'était pas plus capable d'exécuter cette clause du traité de Zara que de payer les sommes promises. En vain les Vénitiens parvinrent-ils à obtenir, par ruse, une lettre d'absolution, que le légat pontifical, outrepassant les instructions du pape, leur fit parvenir. Cette immunité spirituelle ne réalisait pas tous les désirs du doge Dandolo et de ses soldats. Alexis IV avait beau vendre les chandeliers et les vases sacrés des églises ; il
Rupture entre était à bout de ressources, et ne pouvait acquitter sa dette. L'accord
Alexis IV . . 1 , , T
et les croisés, qui avait dure quelque temps entre les empereurs et les croises, ne tarda pas à se rompre, et fit place à l'hostilité ouverte. Des rixes, de vrais combats entre Grecs et Vénitiens, ensanglantèrent la ville. Un aventurier, Alexis Ducas, surnommé Murzuphle (sourcils joints) à
Un aventurier, ^^^gg j^ j^ jonction de ses sourcils, profita de ces troubles pour
Murzuphle, ^ 7 . . ,
s'empare soulev-er le peuple en sa faveur. Le 5 janvier 120/i, il fut proclamé du pouvoir, empereur sous le nom d'Alexis V. Ses premiers actes furent d'em-
sous le nom ^ , ^
d'AlexisV prisonner Isaac l'Ange, qui mourut bientôt après, de faire étrangler
(janvieriaoa^. j\^lexis IV, et de sommer les croisés de quitter la ville. La situation de
ces derniers, en présence d'une population surexcitée, n'était plus
tenable à Constantinople. Ils se retirèrent dans leurs vaisseaux, mais
résolus à tenter le plus tôt possible un nouveau siège.
Il ne s'agissait plus, cette fois-ci, de conquérir la ville au profit
L*ORGAMSATIOX DE LA CHRÉTIEISTÉ
d'un candidat oriental, mais d'y fonder un empire latin. D'après un traité, signé en mars 120/i, entre les Vénitiens et les barons, il fut convenu qu'après la prise de la ville, un conseil composé de six Vénitiens et de six croisés élirait un empereur, à qui serait attribué le quart de l'empire oriental. Des trois autres quarts, Venise prendrait la moitié; le reste serait distribué à l'armée des chevaliers, sous forme de fiefs.
Le siège de Gonstantinople fut rude. Murzuphle, sentant que toute sa fortune était engagée dans cette lutte, dirigea lui-même la défenseavecune grande activité. Mais les croisés multiplièrent les traits d'audace, La pénurie des vivres et l'impossibilité de retourner en arrière, caries Grecs les auraient massacrés dans leur retraite, l'appât des immenses richesses que recelait la capitale de l'Orient, furent poureux les plus puissants stimulants. Poussant leurs navires contre les remparts, les accrochant aux murs avec des cordes sous des grêles de traits, grimpant aux tours, brisant les portes à coups de hache, luttant corps à corps, ils parvinrent enfin à pénétrer dans la ville par divers endroits à la fois. La nuit du 12 au 1 3 avril permit à Murzuphle de s'enfuir avec son armée. Mais les chefs furent impuissants à retenir l'impétuosité des troupes, qui se ruèrent sur les trésors amassés depuis tant de siècles à Gonstantinople. Le pillage fut général et sans merci. Les églises elles-mêmes ne furent pas respectées. Villehardouin évalue à un million et demi de marcs, c'est-à-dire à 56 millions de francs, la valeur du butin.
Le partage des terres fut fait comme il avait été conclu. Le 16 mai i2o4, le comte Baudouin de Flandre, élu selon les formes déterminées par le traité, parut cans Sainte-Sophie, revêtu du manteau impérial, de sandales de pourpre couvertes de pierreries, et de la chlamyde brodée d'aigles. Lo i®"* octobre, il arma 600 chevaliers et leur distribua des fiefs. Comme en Palestine après la prise de Jérusalem en 1099, ^^® domination féouale et latine était fondée à Gonstantinople.
Innocent III, mis, une fois de plus, en présence de faits acquis, ressentit, à la nouvelle de ces événements, une grande tristesse. Il ne la cacha point. Mais Baudouin lui ayant écrit qu'il allait désormais consacrer tous ses efforts à mettre fin au schisme des Grecs, le pape ne voulut pas contrarier un dessein qui avait toujours été très cher a son coeur. Il se dit que les événements qui venaient de contrarier gcs prévisions et ses ordres, étaient peut-être des faits providentiels ;
Troisième
déviation
de la croisade.
Les croisés s'emparent de Gonstantinople à leur propre profit.
Pillage de la ville.
Baudouin de Flandre
est proclamé empereur d'Orient.
Le pape,
3j.)rès quelque
hé.silation,
adhère à
la constitution
d'un
Empire latin
à Constan-
tinople .
La division
se met parmi
les princes
chrétiens,
et compromet
la stabilité
du
nouvel empire.
Le pape
fait un appel
aux princes
pour
une nouvelle
croisade.
qu'en tout cas une sage politique consiste à chercher dans les faits irréparables l'élément qui peut encore être utilisé pour le triomphe du bien. La constitution d'un empire latin à Constantinople ne pouvait- elle pas favoriser à la fois l'union des Eglises et la conquête des Lieux Saints ?
Les événements ne tardèrent pas à détromper ces espérances. Dans cet empire latin, où la grande majorité numérique de la population avait une civilisation si différente de celle des vainqueurs, aucune cohésion stable ne put s'établir. Le féodalisme des croisés et le fonctionnarisme byzantin se montrèrent irréductibles ; l'orgueil oriental ne consentit pas à s'incliner devant ceux qu'il appelait des barbares. Le patriarche de Constantinople et son clergé n'abandonnèrent rien dé leurs prétentions à une autonomie absolue à l'égard de Rome, Les conflits nationaux ou privés qui avaient divisé les princes chrétiens en Occident, se renouvelèrent en Orient. Il suffit d'une attaque violente du tsar des Ylaques et Bulgares, Johannilza, pour mettre l'empire de Baudouin à deux doigts de sa perte. Son jeune frère, Henri de Flandre, qui lui succéda, le 20 août 1206, parut sauver la situation par son énergie et par l'habileté de sa politique ; mais il ne put empêcher les Grecs de reconnaître comme leur légitime souverain, l'empereur Lascaris, gendre d'Alexis IV, qui, après la prise de Constantinople par les croisés, était allé former dans l'Asie Mineure un nouvel Etat, comprenant la Bithynie, la Lydie et la Phrygie, avec Nicée comme capitale.
Dans de telles conditions, les deux buts qu'Innocent III avait poursuivis jusque-là avec une énergie infatigable : l'union do l'Eglise grecque et la délivrance des Lieux Saints, semblaient devenir irréalisables. Le pape cependant ne se découragea point. En I2i3, il fit recommencer des prédications dans toute l'Europe. Il chargea, en même temps, le cardinal Pelage de négocier une union avec Lascaris, à la condition qu'il se reconnût vassal de l'empirelatin. Par là, il espérait mettre une limite à l'extension de cet empire, empêcher les croisés de faire une nouvelle diversion de conquêtes en Orient. Le 26 juillet 12 15, l'empereur Frédéric II, à la suite de son couronnement, jura, de son propre mouvement, et à l'étonnement de tous, de prendre la croix, et lorsque, le 1 1 novembre de cette même année, en ouvrant le concile de Latran, le pape renouvela son appel à la croisade, il put croire que le désir de tout son règne allait enfm se réaliser. Il n'en fut rien. Les déviations successives du plan ponti-
l'organisation de la ciirictiente
fical, dont le pape avait eu tant à souffrir, provenaient moins de caprices passagers, que d une tendance générale des nations à agir pour leur propre compte, à s'organiser à part, à faire prévaloir sur les intérêts de la religion, ou du moins à y mêler dans une trop grande proportion, ceux de leur con.iTierce, de leur industrie et de leur extension territoriale *.
Nous venons de voir les trois œuvres principales du pontificat d'Innocent III. Mais ces trois grands desseins : la libération de Rome et de l'Italie de toute influence étrangère, la répression de l'hérésie, la restauration de l'ordre chrétien par le refoulement de l'Islam, par l'extinction du schisme oriental et par l'élan religieux des croisades, n'avaient pas absorbé l'activité du pontife. Sur chacun des Etats, il n'avait cessé de porter un regard attentif, prêt à en réformer les abus, à y promouvoir les réformes, à y faire prévaloir le respect des lois chrétiennes et de sa légitime autorité.
Grâce aux efforts constants de la papauté, efforts dont le génie d'Innocent III achevait et consacrait l'œuvre séculaire, les divers Etats de l'Europe s'étageaient, pour ainsi dire, en une hiérarchie fortement organisée autour du Saint-Siège. « Au sommet, le pape. Au-dessous, tout d'abord, un certain nombre d'Etats liés envers lui par des titres spéciaux de dépendance, variés comme la féodalité. En première ligne, l'Empire, embrassant l'Allemagne et le nord de l'Italie, et dont le chef électif, défenseur officiel du Saint-Siège, devait par là même être agréé de lui. Ensuite, divers vassaux^ proprement dits, à commencer par le royaume des Deux-Siciles, autre épée de secours, que la papauté, par une sage politique, avait eu soin de tenir séparée de l'Empire. Puis plusieurs autres Etats feudataires
Innocent III
et les divers Etats.
La chrétienté
sous Innocent III.
I. C'est à cette époque, vers 1212 et I2i3, que des récits, dont le caractère historique est contesté, placent la «croisade des enfants ». Un jeune berger de Vendôme, nommé Etienne, aurait entraîné à sa suite trente mille enfants. Embarqués à Marseille sur cinq navires, les uns auraient péri par naufrage, les autres auraient été vendus comme esclaves en Egypte. Une autre expédition de vingt mille enfants aurait eu lieu en Allemagne, sous la direction d'un enfant de Cologne. La plupart seraient morts de faim et de fatigue. Voir les détails sur la croisade française des enfants dans Albéric des Trois-Fontaines, C/iromcon, ad ann. iaia,dans Hist. de la France, t. XVIII, p. 778. M. Auguste Molinier qualifie Albéric d' « esprit plus curieux que critique ». A. Molimer, les Sources de l'Idst. de France, t. III, p. 91.
Hist. gén, de l'Eglise. — W
Idées
d'Innocent III
sur
les rapports
de la papauté
avec
les diverses
puissances
chrétiennes.
et, par là même, protégés spéciaux du Saint-Siègp : ainsi, l'Angleterre, TAragon, la Hongrie et autres royaumes de l'est et du nord. Enfin certains Etats, comme la France, qui n'avaient aucun de ces titres spéciaux de dépendance temporelle envers le Saint-Siège, mais qui restaient néanmoins toujours soumis à son « pouvoir de déclaration » en tout ce qui pouvait intéresser la conscience à raison du péché et du serment, ratione peccati acjuramenti ; ces derniers Etats acceptaient également, soit en vertu d'un droit divin, soit en vertu d'un droit humain (la question est controversée parmi les historiens et les canonistes ^), un pouvoir de détermination arbitrale de la part du Saint Siège dans le règlement de leurs conflits. ^ » Si ce n'était pas là la « République chrétienne » avec ses éléments complets, c'en était • du moins une puissante ébauche.
Jamais, quoi qu'on en ait dit, en abusant de certaines paroles dégagées de leur contexte ou des circonstances qui les ont provoquées, le pape Innocent III ne manifesta l'intention d'absorber dans son autorité souveraine la puissance des Etats séculiers. « Nous ne voulons pas, disait-il dans une lettre écrite au comte Guillaume VIII, seigneur de Montpellier, nous ne voulons pas préjudicier au droit d'autrui, ni usurper une puissance qui ne nous appartient pas ; car nous n'ignorons pas cette parole de Jésus-Christ dans l'Evangile : Rendez à César ce qui esta César et à Dieu ce qui est à Dieu 3. » Est-ce à dire que le pape admît une égalité complète entre les deux pouvoirs ? Nullement. « Le pouvoir des princes, écrivait-il, s'exerce sur la terre ; celui des prêtres, dans le ciel. Ceux-là ne gouvernent que les corps ; ceux-ci, les âmes. Ainsi le sacerdoce est autant audessus de la royauté que l'âme est au-dessus du corps *. » Innocent III semble même penser qu'en temps de croisade, par le fait même que les princes et les peuples s'en sont remis à lui pour diriger l'expédition, des pouvoirs exceptionnels d'intervention lui ont été implicitement conférés.
Tels sont les principes que nous allons le voir appliquer dans ses rapports avec les diverses puissances.
Les événements que nous avons racontés plus haut ont suffisam-
I. Voir cette controverse amplement, exposée dans M*** (Gosselin), Pouvoir da pape au Moyen Age, un vol. in-8o, nouvelle édition, Paris, i845. a. F. Brugère, Tableau de l'hist. et de la lltt. de VEglise, p. 288.