I. LucHAiRE, Innocent III, la Papauté et V Empire, p. 3o
i'JO HISTOIRE GÉNÉRALE DE l'ÉGLISE
par personne lorsqu'il s'agissait d'accomplir les « Gestes de Dieu * ».
Le Saint- Siège C'est grâce à l'Espagne qu'en 12 12 l'Europe fut enfin délivrée du l'Espagne. péril d'une invasion musulmane par le sud. En effet, tandis que les croisés guerroyaient en Orient, les infidèles ne cessaient de s'étendre dans l'Afrique septentrionale et dans l'Espagne. Depuis la mort du Cid Campéador, à travers des alternatives de succès et de revers, ils s*étaient fortifiés au Maroc, avaient pris possession de l'Andalousie, et menaçaient la Castille. Le vaillant roi de Castille, Alphonse YIl, Le roi par des courses aventureuses, des razzias terribles, des « algarades »,
Alphonse VII ^omme disaient les Espagnols, les maintenait avec peine. En janvier 12 12, Innocent III, voyant le péril, invita les Français du nord et du midi, les Italiens et les All(^oiands à se joindre aux Espagnols, pour refouler le Croissant. En même temps il ordonna dans toute la chrétienté des processions et des jeûnes, pour attirer la bénédiction de Dieu sur l'entreprise. Suivant les usages de la chevalerie, le roi d'Espagne envoya à l'émir En-Nasir un défi pour la Pentecôte prochaine.
la bataille de L'armée du Christ et l'armée du Prophète se rencontrèrent à de Tolosa Muradal, dans la plaine connue sous le nom de Navas de Tolosa. La (16 juillet disproportion des troupes était énorme. Les musulmans étaient cinq '' fois plus nombreux que les chrétiens. Malgré l'appel du pape, les contingents étrangers, accourus au secours du roi de Castille, étaient peu considérables. Trois rois espagnols sur cinq étaient présents : Alphonse VII de Castille, Sanche VII de Navarre et Pierre H d'Aragon. Alphonse II de Portugal, retenu par la guerre civile, s'était contenté d'envoyer des renforts, et Alphonse IX de Léon, ami des musulmans, s'était abstenu. L'Espagne était à peu près seule, et ne disposait pas même de toutes ses forces. En-Nasir ne doutait pas de la victoire. Dans un manifeste insolent qu'il adressa au roi d'Aragon, il se promettait, après avoir subjugué l'Espagne, d'aller jusqu'à la basilique de Saint-Pierre de Rome, pour la purifier par le sang.
Aux approches du jour fixé par le roi Alphonse, Innocent IIl invita la chrétienté à se mettre en prière. Deux mois plus tard, le 16 juillet 12 12, l'armée chrétienne se trouvait en face de l*armée infidèle. Les Espagnols, après s'être préparés au combat par la confession et par la communion, s'élancèrent, pleins de confiance, contre les ennemis du Christ. Il y eut d'abord un moment de confusion ; mais une charge vigoureuse d'Al-
I. On sait que Guiberl de Nogent, racontant l'histoire de la première croisade, ivait intitulé son récit : Gesta Dei per Francos, « les Gestes de Dieu par les Francs ».
l'organisation de la chrétienté 471
phonse VII ranima l'élan de l'armée chrétienne, qui fut irrésistible. La déroute des infidèles fut générale. En-Nasir n'échappa à la mort que par une fuite rapide. « Il laissait sur le champ de bataille plus de 100.000 soldats ; l'action avait été si vigoureusement menée que les vainqueurs perdirent à peine quelques centaines d'hommes *. » L'Europe parut désormais à l'abri d'une invasion musulmane.
Cette grande victoire eut un autre résultat important. Elle contri- Portée de la
■■,/,.,,., ., . 11.T-' '1 L victoire
bua a laire 1 unité parmi les cinq royaumes de 1 Espagne et a les rat- j^ La» Navai. tacher au Saint-Siège. Comme les autres pays de l'Europe, la péninsule espagnole était travaillée par des idées d'indépendance nationale. Nous avons vu, en racontant la croisade contre les Albigeois, comment Pierre d'Aragon, l'ami dévoué d'Innocent III, « l'homme du pape » par excellence, n'avait pas hésité à prendre les armes en voyant une province de sa race menacée. En Castille, c'est à l'égard du Saint-Siège et du clergé que le roi Alphonse manifestait ses prétentions à l'autonomie. Innocent III fut même sur le point de le frapper de peines ecclésiastiques pour ses empiétements sur les biens d'Eglise ; mais les services rendus par le prince à la chrétienté arrêtèrent l'excommunication dont il avait été menacé. En Navarre, le roi Sanche avait été excommunié par le légat pontifical pour avoir rompu une trêve, et ses complaisances envers le sultan du Maroc lui avaient attiré des observations sévères. Mais la brillante part qu'il prit à la bataille de Navas de Tolosa lui valut le pardon généreux du pape. Le royaume de Portugal, que les liens de vassalité avaient rattaché dès son origine au Saint-Siège, avait donné, lui aussi, des sujets de tristesse au souverain pontife. Sanche P*" avait eu une attitude nettement hostile à l'Eglise. On l'avait vu empiéter sur les droits des évêques et refuser au pape le cens annuel qui lui était dû. Innocent III s'était gardé de rompre avec un prince qui pouvait efficacement combattre les Sarrasins, et s'était contenté de lui faire de sévères réprimandes. Le roi lui fut reconnaissant de cette indulgence. Sur son lit de mort, il se repentit publiquement de ses fautes, et renouvela le serment de vassalité qui unissait son royaume au Siège apostolique. La dynastie de Léon, seule, se montra réfractaire à toutes les avances de la papauté. Alphonse IX, à la suite de deux mariages contractés malgré des empêchements de parenté, dut
I. J. H. Mariéjol, dans VHist. gén. de Lavissb et Rambaud, t. II, p. 691.
subir l'excommunication, et vit son royaume mis en interdit. Il fut le seul prince d'Espogne qui ne se rendit pas à l'appel d'Innocent III pour combattre les musulmans.
Le Saint-Siège
et l'Angleterre.
Jean sans Terre,
persécute l'Eglise.
L'Angleterre ne permettait pas qu'on oubliât qu'elle avait reçu la foi chrétienne par des moines venus directement de Rome, et que l'institution du denier de saint Pierre devait son origine à trois rois anglo-saxons, Ina de Wessex, Offade Mercie etEthelwulf. Guillaume le Conquérant, cependant, avait refusé de prêter un serment que le pape considérait comme un corollaire des liens qui rattachaient son royaume au Saint-Siège, et la politique de Richard Cœur de Lion avait été pleine de contradictions. Conseillé par le puissant et habile archevêque de Cantorbéry, Hubert Walter, il avait porté contre le clergé des lois odieuses. Jean sans Terre eut aussi deux politiques, mais elles furent successives.
« Jean sans Terre avait les qualités de sa race : l'entente de l'administration et des affaires, et cet instinct du pouvoir personnel, actif et remuant, si remarquable chez Henri II et Richard Cœur de Lion. Mais il est certain que les vices de son frère subsistèrent chez lui, exagérés jusqu'à la débauche brutale, ignominieuse. Il différa d'eux par une souplesse d'hypocrisie et une facilité à se dérober, même à s'aplatir devant le danger, qui expliquent et ses fréquentes reculades et son revirement définitif ^. » La première partie de son règne, de 1199 à I2i3, fut marquée par des attentats déplus en plus odieux, auxquels répondirent, de la part du pape, des sanctions de plus en plus sévères. En 1200, il répudie brusquement sa première femme, Halise, pour épouser Isabelle d'Angoulême, qu'il a enlevée à son fiancé le com te de la Marche. Innocent III lui adresse une admonestation pressante. En i2o3, le roi d'Angleterre, pour se débarrasser des compétitions de son neveu Arthur de Bretagne, ne recule pas devant un assassinat ; en i2o5, il fait élire, par ordre, son candidat, Jean de Gray, à l'archevêché de Cantorbéry *, et il disperse violemment les moines qui ont élu un autre candidat. Le pape s'adresse aux évêques d'Angleterre, dont trois prononcent l'interdit