LucHAiRB, Innocent III, les Royautés vassales, p. i
l'orga^îisation de la chrétienté /iyS
du royaume. La lutte devient de plus en plus ardente. Jean confisque tous les immeubles et tous les revenus de l'Eglise anglaise. Innocent ordonne alors aux évêques de Londres, d'Ely et de Worcester de prononcer l'excommunication personnelle du roi. Jean soumet les Innocent ITT
^ ,,.,,., T 1 excommunie,
moines et le cierge séculier a un régime de terreur. Le pape excommunie Jean sans Terre, et demande à Philippe Auguste, roi de France, de préparer un débarquement en Angleterre.
C'est à ce moment que Jean sans Terre, voyant sa cause perdue, recourt à une de ces évolutions qui ne coûtent rien à son hypocrisie. Il fait une volt^-face complète. Le i5 mai I2i3, il résigne sa cou- Soumission ronne entre les mains du légat pontifical, place son Etat dans le Terre, domaine de saint Pierre, et se déclare vassal et tributaire du Saint- quisedéciarc
VîlSSâl
Siège pour ses royaumes d'Angleterre et d'Irlande, au cens de mille ^^ Saint-Siè^'c
livres sterling. Le 20 juillet, il est solennellemjent relevé de l'excom- (i2i3).
munication. En même temps, le pape interdit au roi de France
toute attaque contre l'Angleterre. Le roi répond à cette mesure de
clémence en abolissant un grand nombre d'ordonnances injustes et
en remettant en vigueur, suivant le désir des barons de son royaume,
les lois libérales d'Henri I''^
Mais les barons et le pape ne tardent pas à s'apercevoir que le roi vient de se livrer à un jeu hypocrite. Loin d'accorder les libertés promises dans la charte du roi Henri, Jean sans Terre revient à ses procédés de despotisme. Les seigneurs protestent. Une agitation se produit. Pris de peur devant ses barons, comme naguère devant le pape, Jean, une fois de plus, dément sa conduite passée, en sous- ^^ ^^ Grande crivant, le i5juin I2i5, l'acte célèbre, dans l'histoire d'Angleterre, /juin i2i5). sous le nom de u Grande Charte ».
Cet important document, développé au xv' siècle dans la « Pétition des droits », en 1628 dans la loi d'Habeas corpus, et en 1688 dans la « Déclaration des droits », est considéré comme la base des libertés anglaises. Il stipulait : relativement aux seigneui:;, qu'ils seraient désormais affranchis des entraves imposées à leurs droits fiscaux ; relativement au clergé, que ses biens ne pourraient plus être taxés à titre d'amendes ou de réquisitions ; relativement à la population entière, que dorénavant aucune personne ne pourrait être emprisonnée, dépossédée de ses biens ou mise à mort que par les jugements de ses pairs, c'est-à-dire du jury. Mais ce n'était encore point là l'essentiel de la Grande Charte. Il consistait en ceci, qu'aucun impôt ne pourrait être levé sans le consentement du « Commun
47i HISTOIRE GÉNÉRALE DE l'ÉGLISE
Importance Conseil du royaume », et que le gouvernement du roi serait soumis
de la « Grande ai i • • • t • i • •
Charte»: ^^^ Contrôle de vingt-cmq seigneurs. « La science et la critique con- 1° Au point temporaine, dit un historien, ont, en examinant de plus près la
politique ; Grande Charte, restreint sa portée historique. Elles n'y voient plus
dans la même mesure qu'autrefois la source des libertés anglaises...
Mais il ne conviendrait pas non plus d'assimiler simplement la
révolte de I2i5 à une vulgaire insurrection d'un groupe de nobles
désireux de défendre contre une royauté tracassière le droit féodal
et les privilèges seigneuriaux. Comment nier que la présence, dans
ao Au point 1^ coalition, des trois éléments du corps social anglais ne soit de vue religieux. l'indice d'une manifestation nationale dirigée non seulement contre
les abus de l'absolutisme, mais aussi contre le régime de gouvernement théocra tique que Jean sans Terre avait accepté en 12 13, pour échapper à Philippe Auguste * ? » Innocent III s'aperçut bientôt que la Grande Charte n'était pas un terrain d'entente ; que les barons, sous prétexte de défendre leurs droits, avaient pour but d'affaiblir le pouvoir du Saint-Siège en même temps que celui du souverain. Le Le pape 2 4 août 12x5, par une bulle datée d'Ana°^ni, le pape cassa et
condamne *-> x x
la « Grande annula la Grande Charte, a Cette Charte, dit-il, arrachée au roi Charte » p^f la force, constitue un manque de respect à l'égard du Siège apostolique, en même temps qu'un détriment grave porté au pouvoir royal. »
Mais cet acte pontifical ne mettait pas fin à tout conflit. D'une part, Jean sans Terre, après avoir souscrit la Grande Charte, la violait ouvertement, et entrait en lutte déclarée avec les Vingt-Cinq. D'autre part, le fils du roi de France, le futur Louis VIII, malgré les défenses du pape, s'apprêtait à débarquer en Angleterre pour y prendre possession de la couronne.
Le Saîni-S^ièga En provoquant la mobilisation des armées du roi de France la France. contre le roi d'Angleterre, Innocent III avait-il le dessein de transférer à Philippe Auguste la couronne de Jean sans Terre, ou voulait-il seulement intimider ce dernier pour l'amener à se soumettre ? Nous n'aurons peut-être jamais une réponse précise à cette
I. LucHAiRE, Innocent IIl, les Royautés vassales, p. 238-289.
l'organisation de la chrétienté
question, un ordre du Saint-Siège ayant, après la réconciliation, ordonné la destruction complète des papiers concernant cette affaire *. S'il faut en croire le chroniqueur anglais Wendover, le pape, même après avoir invité Philippe Auguste à débarquer en Angleterre, ne cessa jamais de négocier avec Jean sans Terre : et ceci donnerait à penser qu'il n'avait pas pris de décision définitive relative au transfert de la dignité royale.
La disparition totale du dossier relatif à l'expédition de Philippe Auguste nous empêche, par là même, de porter un jugement sur le conflit qui s'éleva, entre le roi de France et Innocent III, après que celui-ci lui eut intimé l'ordre de renoncer à sa descente en Angleterre. A Philippe Auguste, qui se plaignait amèrement de l'intervention du pape dans un différend d'ordre temporel, Innocent répondit « qu'il n'entendait nullement s'attribuer le droit de se prononcer sur une question de fief, laquelle ressortissait uniquement au roi de France, mais qu'il prétendait uniquement juger sur le péché * ». Par ces mots, le Saint-Père voulait dire sans doute qu'il avait compétence pour juger si, dans telle circonstance grave, c'était un devoir moral pour un prince de faire trêve à toute querelle ; or, en I2i3, la préoccupation de la croisade, qu'il voulait reprendre avec énergie, en lui restituant son vrai caractère d'expédition religieuse, semblait dicter au pape l'obligation de faire suspendre toute guerre intérieure dans la chrétienté. Telle est, du moins, l'hypothèse qu'on peut faire, dans cette question très obscure, pour mettre en harmonie la conduite du pape avec des principes qu'il avait constamment proclamés. Telle est l'interprétation à laquelle s'arrête l'historien protestant Ilurter : « Innocent III, dit-il, tenait, avant tout, au maintien de la paix entre deux monarques dont la puissance pouvait contribuer d'une manière efficace à la délivrance de la Terre Sainte ^, » La mort de Jean sans Terre, en 12 16, et le ralliement qui se fit alors de tous les barons autour de son fils Henri, mirent
Premierconflil
entre Innocent III et Philippe Auguste, à propos de son projet
de descente en Angleterre.
I. Voir la lettre d'Innocent III à son légat Nicolas de Tusculum, ordonnant a destruction de ces papiers, dans Innocenta III Regesta, 1. XVI, n, iSa P. L. t. GGXVI, col. 926.
a. Non enim intendimus judicare de feudo, cujus ad ipsum [regem Gallise) spectat judicium : sed decernere de peccato. {Décrétai, lib. I, De judiciis, cap. iiii.)
3. Cité par Gosselin, Pouvoir du pape au Moyen Age^ Paris, 18 45, p. 566. « Quand il serait vrai, dit M. Gosselin, qu'Innocent III se fût laissé entraîner au delà des bornes, par le désir de procurer la paix entre les deux souverains, qu'en pourrait-on conclure contre sa doctrine ? Tout au plus pourrait-on le taxer d'imprudence et de précipitation dans sa conduite. » (Qp. cit , p 563-564.)
Deuxième
conflit,
à propos du
divorce du roi
de France.
Innocent III
met
le royaume
de France
en interdit
Ci 200).
Concile
de Soissom
fin au conflit. Le prince Louis, voyant lui échapper toute chance de réussite, abandonna la lutte.
Le roi qui discutait si vivement pour la défense de ses droits, vrais ou prétendus tels, contre le pape, n'était ni un incroyant ni un révolté. Philippe Auguste donna au cours de son règne de nombreux témoignages de foi sincère et de vrai dévouement au Siège apostolique. Mais les intérêts de sa politique et la vivacité de ses passions le détournèrent plus d'une fois de la voie droite. Nous en avons vu des exemples dans sa conduite au milieu de la guerre des Albigeois et dans l'affaire de son divorce avec Ingeburge.
Cette dernière affaire était restée pendante à la mort de Célestin IIL A peine élu, Innocent III songea à faire cesser sans retard le scandale donné par le roi de France. « Le Saint-Siège, lui écrivit-il, ne peut laisser sans défense les femmes persécutées... La dignité royale ne peut vous mettre au-dessus des devoirs d'un chrétien *. » Ni cette lettre, ni plusieurs autres, ni les observations que le pape chargea ses légats de faire à Philippe Auguste, n'ayant pu vaincre l'obstination du roi. Innocent eut recours à la sanction suprême : la mise en interdit du royaume de France. Elle fut prononcée le 1 4 janvier 1200 par le légat pontifical Pierre de Capoue 2, et fut l'occasion de grands troubles dans le royaume. Les premiers évêques qui exécutèrent la censure furent maltraités par le roi. Les évêques de Paris et de Senlis eurent leurs biens confisqués. Des paysans eux-mêmes furent traqués pour s'être conformés aux ordres de leurs supérieurs ecclésiastiques. Mais Philippe fut bientôt convaincu qu'il ne viendrait pas à bout, par la terreur, d'imposer ses volontés. Au contraire, un murmure de plus en plus général montait vers lui, de toutes les régions privées du service religieux. « Que Saladin était heureux, s'écriait Philippe, de n'avoir affaire à aucun pape 1 » Bref, il jugea plus sûr, pour sa tranquillité, de se soumettre, ou plutôt de le feindre. Il promit tout ce qu'on lui demanda : le renvoi d'Agnès de Méranie, la réintégration d'Ingeburge, le jugement du procès du divorce par un concile. Le 7 septembre 1200, l'interdit fut levé ^.
Le concile appelé à se prononcer sur le fond du procès se réunit
j. BvLuzE, Miscellanea, I, 432 ; Potthast, n. 199.