CHAPITRE IV
DE LA MORT d'iNISOCEîCT III A l'aVÈNEMENT D* ALEXANDRE IV. LA LUTTE CONTRE FRÉDÉRIC II.
Quand, au concile de Latran, le pape Innocent III organisait, avec Vue générale tant d'activité, les forces delà chrétienté, pour les précipiter toutes de la lutte ensemble contre les infidèles, une pensée entre toutes le rassurait sur papauté contre l'avenir. Celui qui partageait avec lui le gouvernement du monde Frédéric II. occidental, l'empereur, lui paraissait tout à fait gagné à sa cause. Jamais, depuis saint Henri, prince allemand n'avait donné de tels gages de fidélité à l'Eglise. Pupille d'Innocent III, élevé par lui à la royauté des Deux-Siciles, puis à la dignité impériale, Frédéric II ne paraissait pas moins dévoué aux principes du pontife qu*à sa personne. Mais l'avenir préparait aux successeurs d'Innocent III des déceptions amères. L'ancien protégé du Saint-Siège va devenir son plus terrible ennemi. En lui, se rencontreront, pour se soutenir mutuellement, les rêves politiques les plus ambitieux de ses prédécesseurs et les spéculations philosophiques les plus audacieuses de ses contemporains. Avec lui, l'idée impériale s'érigera en un système complet de civilisation antichrétienne. Mettant tout en question, dans l'ordre de la pensée, même les dogmes de l'Eglise et la divinité de Jésus-Christ ; sapant tout, dans l'ordre des institutions, hormis son droit divin, à lui, qu'il exaltera jusqu'à se regarder comme une émanation de l'Esprit Saint, il fera aux prêtres et aux moines une guerre sans merci, il contrecarrera sans trêve la politique du Saint-Siège, il n'hésitera pas à faire alliance avec les Sarrasins eux-mêmes, qu'il jugera plus rapprochés de son idéal de civilisation ; et, pour parvenir à son but, tous les moyens lui seront bons, surtout la ruse et la perfidie, jusqu'à ce qu'il soit vivement démasqué par Grégoire IX et définitivement brisé par Innocent IV *.
1. Brugère, Tableau de Ihisi. et de la liUér. de l'Eglise, p. a84.
ITonorîusIII Le i8 juillet 12x6, trois jours après la mort d'Innocent III, le
(lôiujllet j- 1 A /-( • o 11- /.
la 16-18 mars cardmal-pretre Cencius Savelli fut élu pape sous le nom d'HoNo-
1337). Rius III. C'était un vieillard réputé pour sa connaissance des affaires et pour l'aménité de son caractère. C'est à lui que l'on doit le Liber cênsuum, dans lequel sont catalogués et décrits les biens patrimoniaux et les cens de l'Eglise romaine *. Le pape Innocent III, qui avait pour lui une grande estime, l'avait initié à ses projets, et Ton savait qu'il n'aurait rien de plus à cœur que de faire triompher les idées du grand pontife défunt. Ces idées, on les trouvait nettement
Son exprimées dans les décisions du dernier grand concile, et elles se
programme. , . ^ . . , . i.i f f •• ,r> 1
résumaient en trois points : anéantir 1 heresie, reformer les mœurs
et reprendre la croisade. Ce fut le programme que se proposa Honorius en acceptant la charge de gouverner l'Eglise. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que ce programme serait irréalisable tant que l'Italie ne serait pas complètement libérée de la domination impériale. Or la réalisation de cette quatrième partie du programme pontifical rencontrait des obstacles formidables.
Ces obstacles venaient tous de l'empereur Frédéric. Autant le nouveau chef de l'Eglise était doux, loyal et pacifique, autant le nouveau chef de l'Empire était méchant, hypocrite et brouillon. Né en Italie, L'empereur pétri de sang germanique et de sang normand, Frédéric II réunissait en lui un mélange étonnant de qualités brillantes et de vices grossiers. Sa culture intellectuelle le mettait bien au-dessus de sa nation ; sa valeur à la guerre et son habileté dans les conseils relevaient au niveau de son grand père Barberousse ; mais nul ne l'égala peut-être jamais dans le mensonge élionté et dans le parjure. Il est le seul, dans toute la lignée dee empereurs, que Dante, cet admirateur passionné de l'Empire, se soit vu contraint de livrer aux tortures de son Enfer ^. Durant toute la vie d'Innocent III, il avait prolesté de son attachement à l'Eglise et au Saint-Siège ; mais au fond, il se sentait humilié d'être vassal delà papauté pour la Sicile, et il rêvait déjà, comme Henri V et Barberousse, d'enserrer le domaine pontifical dans un
I. Voir P. Fabre et L. Duchesnë, Liber censuum Ecclesix romanœ, i885. 3. Qiià entro è lo seconda Federico.
(Dantb, Inferno, canto X.)
Frédéric II.
l'organisation de la chrétienté 495
cercle de possessions impériales. Que l'Eglise le laissât réaliser peu Son portrait. à peu ce dessein, et il promettrait tout, même de se faire le champion des canons du concile, de combattre l'hérésie, de travailler à la réforme de l'Eglise et de marcher en tête de la croisade. Dans de pareilles conditions, demander l'abandon de la Sicile au fils de l'empereur allemand Henri VI et de la princesse sicilienne Constance, c'était se heurter à une résistance invincible. Le bon et doux pontife devait y échouer.
Frédéric ne néc^lie-ea rien pour tromper le pape sur ses vraies dis- Son
,, 11 1 • 1 • attitude
positions. iNon content de renouveler son vœu de partir pour la croi- hypocrite.
sade, il engagea vivement le pape à prononcer l'excommunication contre les princes qui ajournaient leur départ sous différents prétextes. Les tenanciers du domaine de la comtesse Mathilde furent relevés de leurs engagements envers l'Empire. Il confirma les droits du pape sur le duché de Spolète et la marche d'Ancône, reconnut toutes les libertés de l'Église, poursuivit les hérétiques, mit au ban de l'Empire tous ceux que le pape avait excommuniés pour attentat à ses droits ou à ses biens, et prom.ulgua une paix perpétuelle en faveur des gens de la campagne. En même temps, il est vrai, il intervenait en Lombardie et essayait de faire reconnaître empereur d'Allemagne son fils Henri, déjà couronné roi de Sicile, c'est-à-dire qu'il tentait d'étreindre, par le nord et par le sud, le domaine pontifical ; mais son intervention en Lombardie n'avait, prétendait-il, d'autre objet que de casser des lois rendues par les communes contre la liberté de l'Eglise ; quant à l'élection de son fils Henri à l'Empire, elle s'était faite, disait-il, inopinément, pendant son absence, et il protestait qu'il n'y donnerait son assentiment qu'avec l'approbation du chef de la chrétienté. Le pape pouvait-il se méfier d'un collaborateur si dévoué et si soumis ? Pour calmer les derniers scrupules de conscience du souverain pontife, Frédéric II déclara qu'en toute hypothèse la Sicile et l'Allemagne seraient administrées à part. On éviterait ainsi l'apparence même d'une menace d'empiétement de l'Etat sur le domaine de l'Eglise.
Si l'hypothèse d'une hypocrisie se présenta à l'esprit d'Ho- Son
m,. 1 il ' 1 • ,. j * r ' 1 couronnement
, cette hypothèse lui parut sans doute, en 1 espèce, trop pg^^ j^ p^^p^
révoltante pour être vraie. Le pacifique pontife conféra, le 22 sep- (22 septembre tembre 1220, la couronne impériale à Frédéric II, qui, prenant vivement la croix des mains du cardinal Ugolin, évêque d'Ostie, jura de nouveau qu'il partirait pour la Terre Sainte pendant l'été de 1221.
Frédéric
diflfère
indéfiniment
son départ
pour la croisade.
Il cherche dominer sur la Sicile et
sur la Lombardie,
Honorius ge prépare à
prendre des mesures de rigueur.
Frédéric II
revient sur sa
politique
de violence,
et s'en remet
hypocritement
au pape.
Mort
d 'Honorius III
(i8 mars
Le perfide empereur avait obtenu tout ce qu'il ambitionnait : la mainmise de son autorité sur l'Italie du nord et sur le royaume des Deux-Siciles, et la confirmation de sa dignité impériale. De ses serments et de ses promesses, on le vit alors faire bon marché. Honorius, pressé devoir aboutir l'expédition en Terre Sainte, avait beau le supplier départir, le menacer des censures de l'Eglise; Frédéric alléguait des nécessités pressantes, des empêchements inattendus, renouvelait ses promesses, et ne les exécutait jamais. En 1222, son mariage, en secondes noces, avec la princesse Isabelle, fille unique de Jean de Brienneet seule héritière du royaume de Jérusalem, sembla l'engager dans la guerre sainte. Il n'en fut rien. Frédéric se fit donner le titre de roi de Jérusalem, et s'en servit pour mettre de nouveaux obstaclesà la croisade. « Un délai s'imposait, prétendait-il, pour faire la campagne d'une manière sûre. Entre temps, il opprimait les Siciliens, molestait les Lombards, traitait les sujets du pape comme s'ils avaient été les siens, et allait jusqu'à fonder, au norddeNaples, à Lucera, une colonie de mahométans siciliens, qui terrorisèrent les chrétiens des environs.
Honorius, que de graves soucis d'administration et de réforme absorbaient alors, hésitait à prendre, contre le redoutable souverain, des mesures de rigueur. Vers la fin de l'année 1226, il fut sur le point de s'y résoudre pourtant. Les communes lombardes, fatiguées du joug impérial, venaient de former une nouvelle ligue pour défendre leur indépendance. Frédéric vit le coup qui le menaçait : une excommunication du pape, en ce moment, pouvait soulever contre lui le sud de l'Italie, détacher de l'Empire plusieurs nations chrétiennes, favoriser en Allemagne des rébellions. Il paya d'audace et de fourberie. Revenant tout à coup sur les mesures violentes qu'il avait prises en Lombardie, rappelant les évêques qu'il avait expulsés, il pria humblement le chef de l'Eglise de vouloir bien être l'arbitre de son différend avec les Lombards. Ceux-ci ayant accepté l'arbitrage, Honorius essaya, dans la sentence qu'il rendit, de faire contribuer les événements au succès de la croisade qu'il avait tant à cœur. Après la réparation des injustices commises de part et d'autre, l'empereur et les Lombards iraient ensemble combattre les Sarrasins de Terre Sainte. En même temps, par ses légats, il travaillait à soulever l'opinion, en Allemagne et en Hongrie. Mais la mort le surprit, le 18 mars 1227, avant que rien n'eût été entrepris en Palestine *.
I. Hergenrôther-Kirsch, Kirchengeschichte, 1. II, part. III, ch. ler, traduction
L ORGANISATION DE L\ CHRETIENTE
La bonté pacifique d'Honorius III avait été impuissante à désarmer l'ambition agressive de Frédéric II. Après la mort du pontife, les cardinaux, d'une voix unanime, fixèrent leur choix sur un prélat dont le caractère énergique etmilitant était connu de tous, le cardinalévéque d'Ostie, Ugolin. Il comptait près de quatre-vingts ans; mais son âge avancé ne lui avait rien enlevé de l'inlassable activité et du mâle courage dont il avait fait preuve, sous les papes précédents, dans d'importantes missions. Issu delà noble famille des Segni, parent d'Innocent III, il promettait de défendre et de continuer l'œuvre de ce pontife avec l'intrépidité d'un Grégoire VII. Le nom de Grégoire IX, qu'il choisit, parut un programme. Comme Ilildebrand, il avait toujours cherché son plus ferme appui parmi les moines. Son pontificat de dix-huit ans réalisa les espérances de ses électeurs. Non content de résister victorieusement à son terrible adversaire, Frédéric II, dans une lutte presque sans trêve, simultanément soutenue en Orient et en Occident, il déploya, au point de vue ihéologique, canonique et disciplinaire, une activité organisatrice qui fit de son règne une des étapes importantes du mouvement intellectuel au Moyen Age.
Un traité, conclu entre Ilonorius III et Frédéric II, avait fixé au mois d'août 1227 le départ de l'empereur pour la croisade. « Dans la première lettre qu'il écrivit au souverain, le nouveau pape lui enjoignit d'accomplir son vœu sans retard ^. Une deuxième lettre, écrite le 8 juin 1227, fut plus pressante encore. Le 8 septembre, Frédéric II s'embarqua. Mais, à peine avait-il fait quelques milles en mer, que, sous prétexte de maladie, il rebroussa chemin. Alors, le 29septembre, à Anagni, le pape lança contre lui l'excommunication. La querelle du Sacerdoce et de l'Empire recommençait : Frédéric allait la transporter en Orient -. » Frédéric se remit, en effet, en marche
Grégoire IX
(19 mars
1227-2Q août
L'empereur
n'exécute pas
son vœu
de prendre
la croix.
Le pape l'excommunie (39 septembre
Belel, t. in, p. 662-666. Sur Honorius TU, voir Potth.vst, n. 5317-7862 ; Liber pontificalis, II, 453 ; Pressuti, Regesta Honorii papx III, 2 vol. in-^'^, Rome, 1888- 1895 ; Watterich, Pontif. roman, vitx, 1862, t. I, p. 71-84 ; Huillard-Bréholles, Ilistoria diplomaiica Frederici //, t. I, p. 5o3 et s. ; Hefele-Leclercq, t. \, p. i4oûi466.