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Huillard-Bréholles, t. VI, p

5o6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE l'ÉGLISE

l'iiasertion de textes coniradicloires. Grégoire IX fait allusion par là

aux cinq compilations célèbres, composées sous les pontificats de

ses trois prédécesseurs, Célestin III, Innocent III, Honorius III, et

que les docteurs de Bologne avaient adoptées, sous le nom de Qain-

qae Compilaiiones ^, pour servir de textes à leurs leçons. La réussite

partielle de cette innovation n'avait pas échappé à Grégoire IX ; mais

Son projet il voulut la réforme plus complète et irrévocable. Remplacer les cinq

de réforme. recueils par un livre unique, plus maniable, sans contradictions

apparentes et sans redites, où les textes seraient réduits à la concision exigée pour des documents législatifs, d'où les parties tombées en désuétude seraient impitoyablement éliminées, où tout aurait une valeur juridique officielle au-dessus de toute discussion; en faire un texte obligatoire d'enseignement dans les écoles, un code unique devant les tribunaux ecclésiastiques, indépendant de toutes les relations civiles : tel était son objectif. C'était plus qu'un changement de méthode scolaire ; c'était une réforme juridique complète qu'il méditait, comparable à celle qu'avait réalisée l'empereur Justinien en codifiant et harmonisant les lois de l'empire romain.

Ij fait appel Pour faire aboutir un tel projet, il fallait un canoniste capable ^ ^ , d'en saisir la grande idée par un puissant esprit de synthèse et de

de Pennafort. la réaliser par un esprit d'analyse critique et de judicieux bon sens. Raymond de Pennafort fut cet homme. Né, vers 1176, en Espagne, au château de Pennafort, dont les ruines se voient encore aujourd'hui aux environs de Barcelone, âme de savant et d'apôtre, Raymond avait eu, dès sa jeunesse, deux ambitions : acquérir une science consommée, pour la distribuer gratuitement autour de lui ; réunir le plus de ressources possibles, pour aller racheter les chrétiens captifs des musulmans. Il réalisa son second dessein par la fondation de l'ordre de la Merci. Il croyait suffisamment réaliser le premier en donnant des leçons gratuites de droit canonique, quand le pape Grégoire IX l'appela auprès de lui pour lui servir de chapelain et de

Las Décréiales. pénitencier, puis lui confia l'exécution de son grand projet 2. Commencée en i23o, la rédaction des Décréiales, — car tel fut le nom donné au nouveau recueil — fut achevée en i234. Par sa bulle Rex

1. Sur ces Quinque compilaiiones, voir A. Villien, au mot Decretales, dans le Dict. de théol. de Vacant, t. IV, col. 208.

2. Sur saint Raymond de Pennafort, qui fut, de 1288 à i2/io, le troisième maître général des Frères prêcheurs, voir ÂIortiër, Hist. des maîtres généraux des Frères prêcheurs, 1. 1, Paris, 1908, p. 255-285.

L ORGANISATION DE LA CIIRliTIENTE

pacificus^ du 5 septembre 128/1, le pape imposa la colleclion aux facultés comme le seul texte oiïiciel d'enseignement, aux tribunaux ecclésiastiques comme la règle authentique du droit. Tous les textes qu'elle contenait, quelle qu'en fût l'origine ou l'authenticité historique, avaient désormais, par la volonté du pape, une authenticité juridique, et nul ne pourrait à l'avenir composer une autre collection sans une autorisation spéciale du Saint- Siège.

L'enseignement des sciences philosophiques et théologiques n'avait pas moins besoin d'être réglementé au commencement du xiii^ siècle. Les relations qui s'étaient établies, à l'occasion des croisades, entre l'Occident et l'Orient, avaient fait pénétrer en Europe de nombreux monuments, jusque-là inconnus, de la philosophie grecque et de la philosophie arabe. Le maître le plus souvent cité par l'une et par l'autre était Aristote ; et sans doute l'étude du grand philosophe devait, par la précision scientifique de sa méthode et par la profondeur de ses aperçus, donner un grand essor à la philosophie du XIII® siècle ; mais sa doctrine était trop interprétée dans le sens de ses commentateurs rationalistes ^. Sa philosophie de Dieu et de l'âme se trouvait ainsi en désaccord, sur bien des points, avec le dogme chrétien. Comment concilier, par exemple, sa théorie de la matière et du mouvement éternel avec le dogme de la création ? sa doctrine sur l'acte pur, qui ne connaît pas l'univers, avec la foi en la Providence ? son système des deux intellects, l'un passif et périssable, l'autre actif et impersonnel, avec l'immortalité de l'âme humaine ^ ? Le danger était grand, d'autant plus grand que des hérétiques notoires de cette époque, Amaury de Bènes et David de Dinant, se réclamaient de l'autorité du philosophe. Nous verrous bientôt comment Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin et les scolastiques surent parer au péril. Mais on comprend que le premier mouvement d'inquiétude des chefs de l'Eglise se soit produit sous la forme d'une prohibition de lire ses écrits. Un concile de Paris, convoqué en 12 10 par Pierre de Corbeil, interdit l'enseignement public ou privé des écrits d 'Aristote sur la philosophie naturelle et

Etat

des sciences

philosophiques

et

théologiques

à l'avènemenl

de Grégoire IX.

L'autorité d'Arislote.

Les infidèles

et les

hérétiques

s'autorisent d?

sa doctrine

pour propaj^iT

leur» erreurs.

1. Plusieurs traités d'Aristote. successivement traduits du grec en syriaque, du syriaque en arabe, de l'arabe en hébreu, de l'hébreu en dialecte espagnol, ne sont parvenus à l'Europe du Moyen Age qu'après avoir subi les déformations de cinq langues différentes,

2. Voir G. PiAT, Aristole (collection des Grands Philosophes), p. m, ii5 et passim.

5o8 HISTOIRE GÉNÉRALE DE l'ÉGLISE

Précautions (jgg commentaires d'Averroës ^. Cinq années plus tard, le léffat prises ^

par l'Eglise Robert de Courçon renouvela les mêmes défenses, en les étendant

pour parer au aux écrits de métaphysique. Dans ces deux actes de l'autorité, Arisdanger. . • i • ^ r , > i iw

tote lut mis en compagnie des pires hérétiques de 1 époque. « C'est,

dit un historien de la philosophie, qu'il était facile de défigurer quelques textes obscurs du Slagirite ou de s'emparer des erreurs que contiennent ses grands traités, pour mettre en circulation des doctrines dangereuses sous le couvert de sa grande autorité 2. » Mais, en I23i, quand la première panique fut passée, Grégoire IX s'aperçut que, pour éviter un écueil, on était en voie de courir un autre danger. Interdire absolument aux chrétiens l'étude du premier philosophe de la Grèce, c'était les priver de ressources intellectuelles d'une inestimable valeur ; laisser aux Arabes le privilège de le commenter, de l'adapter à leurs doctrines, c'était leur abandonner peut-être la direction du mouvement intellectuel, leur permettre de reconquérir, par leur influence sur les esprits, le terrain que les croisades leur avaient fait perdre. D'ailleurs les erreurs d'Amaury et de David de Dinant n'avaient plus de partisans. Il semblait qu'on Sages mesures eût brûlé leurs hérésies avec leurs livres ^. Grégoire IX confia à prises par trois théologiens le soin de corriger les livres prohibés, et permit d'inscrire les éditions ainsi amendées au programme de la Faculté des arts de Paris ^. A partir de ce moment, l'autorité ecclésiastique se contentera de frapper, après coup, ceux qui abuseront d'Aristote pour enseigner l'erreur, et l'autorité du philosophe de Stagyre ira grandissant dans les écoles.

Grégoire IX La maxime de ce grand pape était qu'il convient de combattre les

.^^ ^%r erreurs d'une fausse science, non point par l'ignorance, mais par les universités, , , . . .

clartés de la vraie science. Telle est la pensée qui lui inspira, en

1281, la célèbre huile Parens scientiariim, qui est regardée comme la

charte de fondation de l'Université de Paris. Grégoire était un

ancien élève des écoles parisiennes. Il y avait même conquis le grade

le plus élevé ^. En 1229, les professeurs, pour protester contre la

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