BuÉuiER, op. cit., p. 3/io 34i
L ORGAMSATION DE LA CHRETIENTE
Les Grecs, en se ralliant à l'Eglise de Rcme, n'avaient pas abandonné tous leurs préjugés contre Tautorité du pape et leurs vieilles rancunes à l'égard des Latins ; et Charles d Anjou, en se soumettant au Saint-Siège, n'avait pas renoncé à ses projets anabitieux. La succession rapide de trois pontifes, en un an et demi, sur le Siège apostolique, favorisa l'éclosion et le développement de tous ces germes de discorde. Innocent V, Pierre de Tarentaise, voulant continuer l'œuvre pacificatrice de Grégoire X, négocia la paix entre Charles d'Anjou et Rodolphe de Habsbourg. Malheureusement il mourut après cinq mois de ponîihcat seulement, et sans avoir pu mener son œuvre à bonne fin. Son successeur Adrien V, Ottcbono Fieschi, de Gênes, neveu d'Innocent ÏY, élu alors qu'il était simple diacre, ne vécut pas assez pour se faire ordonner et couronner. Pierre Juliani, originaire de Portugal, qui lui succéda sous le nom de Jean XXI S reprit les négociations entreprises par ses prédécesseurs en vue d'assurer une réconciliation stable entre le roi d'Allemagne et le roi de Sicile, mais grièvement blessé à Vilerbe parun éboulement accidentel qui se produisit dans son palais, il mourut quelques joursaprès, le 16 mai 1277, huit mois après son exaltation -.
Huit cardinaux, divisés en deux partis, l'un italien, l'autre français, se trouvaient à Viterbe au moment de la mort de Jean XXI. Le parti italien l'emporta. Jean-Gaétan Orsini, proclamé pape sous le nom de Nicolas III, chercha à limiter la puissance de la maison d'Anjou, en obtenant du roi de Sicile la renonciation à la dignité de sénateur de Rome et l'abandon de la charge de régent de l'empire en Toscane ; mais il ne put empêcher les progrès de celte maison en Orient. Nicolas III songeait à entreprendre cette œuvre difiicile, quand il mourut d'une apoplexie, le 22 août 1280, à Soriano, près (le Viterbe, avant d'avoir terminé la troisième année de son pontificat.
Les divisions qui s'étaient produites dans le collège des cardinaux
Le
Bienheureui
Innocent ^
(21 janviei
1276-22 juin
Adrien V
(I I juillet
1 276-18 août
Jean XXI
(8 septembre
1276-16 mai
Nicolas III
25 novembre
1277^2» août
1. Pourquoi Jean XXI, plutôt que Jean XX ? \ oir H ist. gén. de l'Eglise, t. III, p. 465-466.
2. Jean XXI abolit complèlement la sévère ordonnance de Grégoire X sur la tenue des conclaves, ordonnance déjà suspendue par Adrien V .
Hist, gén. de l'Eglise. — IV 34
53o HISTOIRE GÉNÉRALE DE l'ÉGLISE
après la mort de Jean XXI, se renouvelèrent plus ardentes, après la
mort de Nicolas III. Six mois s'écoulèrent sans qu'on pût aboutir à
un accord. Enfin le parti français triompha. Cette intervention de
la politique dans Télection du chef de l'Eglise universelle, fut
Martin IV malheureuse. Le nouveau pape, Simon de Brion, qui prit le nom de (22 tévriGr 1281-28 mars ^^^A^RTiN IV \ favorisa les projets de Charles d'Anjou, dont la situation
ia85). devint prépondérante dans la chrétienté. Tout-puissant en Italie par
la possession des Deux-Siciles, le titre de sénateur de Rome et le
vicariat de Toscane, très influent en France par ses Etats héréditaires
d'Anjou et de Provence, maître du royaume d'Arles et des débris
du royaume de Jérusalem, il s'assura, par un traité, l'alliance de
Venise, et déclara la guerre à l'empereur de Constantinople. Le
.pape, qui n'avait pas p<ris au sérieux la conversion de Paléologue,
approuva l'expédition. Mais la catastrophe des Vêpres siciliennes
Il soutient vint, en 1282, faire sombrer à jamais le rêve de domination univer-
d'Aniou ^®^^® ^^ Charles d'Anjou. Le 3o mars, les Siciliens, aigris par le
ei condamne gouvernement despotique de Charles d'Anjou, avaient, à l'heure des les auteurs * • . , \ r> • • . • . i i-» i
des « Vêpres "^epres, assassine tous les rrançaisqui se trouvaient dans Palerme. siciliennes». Ace signal, une coalition, s'étendant dans l'île entière, dirigée par Jean de Procida et soutenue par le roi Pierre III d'Aragon, gendre de Manfred, chassa le roi Charles, et donna le royaume à Pierre d'Aragon. En vain le pape prononça-t-il l'excommunication contre le nouveau souverain. Les censures pontificales, considérées comme inspirées par la politique, furent insufiisaules a contenir le mouvement d'insurrection.
D'autre part, l'empereur d OrieDt icn.palt ouvertement le pacte d union signé au concile de Lyon L empereur Andrcnic II déclarait désavouer la conduite de scn père Mjchel Vlll, rappelait l'ancien patriarche, et rétablissait sur leurs sièges tous les membres de I Eglise grecque qui s'étaient montrés hostiles à l'union ^.
Quels que fussent les torts de Charles d'Anjou, les procédés sanguinaires des révolutionnaires siciliens ne pouvaient être approuvés. Honorius IV Le successeur de Martin IV, Jacques Savelîi, qui gouverna l'Eglise, 3 aVrH 1287)" ^® 1285 à 1287, sous le nom d'HoNORius IV, maintint les censures prononcées contre les usurpateurs. Romain d'origine, renommé pour ses vertus de justice, de prudence et de modération, il sut s'élever
I. Pourquoi (e nom de Martin IV, alors qu'un seul pajje avait porté le nom de Martin ? (Voir Hist. g('n. de V Eglise, t. III, p. l^Qb-^6S,.
a. S. Yailhé, ddLïïsle Dict. de tht'ol. de Vacant, t. III, col. iSgS-iSgô,
L ORGANISATION DE LA CHRETIENTE
au-dessus de toute considération de parti et de nationalité. Il fit ériger dans l'Université de Paris, où il avait étudié pendant sa jeunesse, des chaires d'arabe et d'autres langues étrangères, en vue de faciliter la conversion des mahométans et la réunion des schismatiques d'Orient.
Après une vacance de treize mois, le cardinal Jérôme d'Ascoli, ancien général des Franciscains, fut appelé, malgré ses résistances, à ceindre la tiare. Il prit le nom de Nicolas IV. Dans la question de la succession de Sicile, il imita l'exemple de ses deux prédécesseurs, qui, contrairement à INicolas III, s'étaient prononcés pour la maison d'Anjou. Sa grande peine fut de voir la perte complète et définitive de la Terre Sainte. Le 18 mai 1291, la dernière place forte des chrétiens, Ptolémaïs ou Saint- Jean-d'Acre, tomba au pouvoir du Soudan d'Egypte. La ville fut rasée, et ses habitants égorgés. Sur toute la côte, la population européenne fut anéantie ou obligée de fuir. En vain le pape INicolas lY chercha-t-il à susciter une nouvelle croisade. A l'exception du roi d'Angleterre, aucun des grands souverains de l'Europe ne consentit à prendre la croix. La France était en guerre avec l'Aragon. Parmi les autres princes, les uns s'abstinrent par pusillanimité, les autres par avarice. Tel fut le cas (lu successeur de Rodolphe de Habsbourg, Adolphe de Nassau. Pour comble de malheur, Nicolas IV mourut prématurément, le 3 avril 1292. C'était un religieux humble et austère, un savant qui se fît l'ardent protecteur de la science. Il fonda plusieurs universités, entre autres celles de Montpellier, de Lisbonne et de Gratz en Si y rie.
Après la mort de Nicolas IV, le Saint-Siège resta de nouveau vacant pendant deux ans et trois mois Le conclave, réuni à Pérouse, menaçait de s'éterniser, quand le roi de Naples, Charles II, dit le Boiteux, proposa et fit accepter parles cardinaux la candidature d'un humble et saint religieux, Pierre Morone ou Murrone, que rien ne semblait avoir préparé à gouverner l'Eglise. Fils d'un ])aysan des Abruzzes, il avait mené jusque-là la vie érémitique, d'abord sur le mont Majella, puis sur le mont Murrone, d'oii lui vint son surnom. Il prit le nom de Gélestin V. Son inexpérience le livra aux politiques et aux intrigants. D'abord le roi de Naples, qui voulait exploiter son autorité morale pour conquérir la Sicile, le décida à fixer sa résidence dans la ville de Naples, auprès de lui. Puis des utopistes, des aventuriers, cherchèrent à le compromettre
Niccîas IV
(22 février
1 288-^ avril
Chute de Plo!émaîi
Céleslin V
(5 juillet
i3 décembre
Il devient l'instrument d'aventuriers
intrigants.
Il abdique la
papauté
{l3 décembre
dans leurs rêves et dans leurs intrigues. Bientôt Gélestin V se sentit fléchir sous le poids de sa charge. La solitude, qu'il n'avait quittée qu'à regret, l'attirait. Il essaya d'abord de se décharger du gouvernement des affaires sur une commission de trois cardinaux. Puis, conseillé par de vrais amis, il déclara abdiquer la dignité apostolique, ordonna de procéder à l'élection d'un nouveau pape, et reprit sa vie solitaire, où il acheva de se sanctifier. L'Eglise l'a mis au nombre des saints ; mais le pape Clément V, dans la bulle même qui proclame sa canonisation, le qualifie de « pontife inexpérimenté dans le gouvernement de l'Eglise universelle «, ad regimen universalis Ecclesiœ inexpertus. Un de ses mérites fut de savoir comprendre son incapacité, de descendre spontanément du Siège apostolique, et de laisser cette grande leçon d'humilité à ceux qu'une erreur élèverait à des fonctions ^dont ils ne pourraient supporter le poids.
Les paper de la seconde
moitié
du XIII* siècle
favorisent le
progrès religieux et intellectuel.
Les
divers ordres
religieux h cette époque'
Quels qu'aient été les échecs, quelles qu'aient été les variations de la politique des papes pendant la seconde moitié du xiii^ siècle, il est un point sur lequel ils continuent et développent sans défaillance Toeuvre des grands pontifes qui les ont précédés : c'est la protection accordée à deux institutions, qui seront les foyers de la civilisation chrétienne, à savoir les ordres religieux et les écoles. Honorius échoue dans ses projets sur la Sicile, mais il encourage le progrès des études dans l'Université de Paris ; Nicolas IV assiste à la ruine des chrétientés d'Orient, mais il propage les institutions d'enseignement ; rien ne reste du pontificat de Gélestin V, sinon l'exemple d'une vie religieuse qui s'élève jusqu'à la sainteté.
Les ordres religieux, véritable armature de la société au xiii® siècle, formaient comme une immense armée spirituelle, partout répandue, partout agissante, ici par l'intercession de la prière et par l'exemple de l'ascétisme, là par l'action de la parole et des œuvres. On rencontrait dans les vallées la robe blanche du fils de saint Bernard ; sur les hauteurs, la Eobe brune de l'enfant de saint Benoît ; dans les villages et dans les villes, la bure grise du franciscain et le
L ORGANISATION DE LA CHRETIENTE
manteau noir du dominicain *. Nous avons déjà vu à l'œuvre les moines de Gluny, de Gîteaux et de Glairvaux, les chartreux, les chanoines réguliers de Saint- Victor et de Prémontré, les religieux de Fontevrault, les Frères teuloniques, ceux du Temple et du Saint-Esprit, les trinitaires, les béghards et les béguines, les frères mineurs et les frères prêcheurs. A côté d'eux, priaient et travaillaient les carmes, les servîtes, les ermites de saint Augustin, les frères hospitaliers de Saint-Antoine et de Saint-Lazare, les nolasques et les humiHés, les chevaliers de Saint-Michel et les chevaliers porteglaive.
Parmi ces innombrables légions d'apôtres, deux types nouveaux de moines étaient apparus au xiii® siècle : le moine chevalier et le moine mendiant. Avant le xui* siècle, le Moyen Age avait vu le moine missionnaire, comme saint Boniface et saint Augustin, convertissant les barbares ; le moine défricheur de forêts, refaisant par sa pioche le sol de l'Europe ; le moine contemplatif, relevant l'idéal d'une race de chasseurs et de guerriers ; le moine usufruitier d'une grande abbaye, par investiture royale ou papale, cultivant les sciences, les lettres, les arts liturgiques, et répandant autour de lui l'instruction parmi les peuples. Les moines chevahers et les moines mendiants, suscités par des besoins nouveaux, eurent quelque chose de plus alerte et de plus militant. Nous avons vu les premiers s'opposer au flots de l'Islam en Espagne et en Palestine, et les seconds lutter contre l'hérésie dans le midi de la France. Les uns et les autres exercèrent, d'autre part, une puissante influence dans l'intérieur même delà chrétienté. Ceux^à, toujours armés, rappelaient aux chrétiens que la vie de ce monde doit être une lutte perpétuelle ; ceux-ci, dépouillés de tout, leur enseignaient à se détacher des biens d'ici-bas. Les congrégations de Saint-Dominique et de Saint- François 2, par leurs tiers ordres, faisaient pénétrer leur esprit dans les familles, dans les corporations, dans la vie privée et dans la vie publique.
L'institution des ordres mendiants exerça tout particulièrement une influence très opportune sur le clergé séculier. Deux faits con-
Deux types nouveaux
de moines :
le moine
chevalier et le moine mendiant.
Opportunité
de l'institution
des ordres
mendianU.