J. GuiRA.UD, op. cit., t. I, p. 36o
5. L. Dblisle, De la condition de la classe agricole en Normandie an Moyen Age, p. 175.
L ORGANISATION DE LA CHRETIENTE
Le lieu
de la
prédication.
L'auditoire.
Le sujet
des sermons.
les écoles, dans les carrefours, môme, au besoin, sur les grandes routes. Le centre ordinaire de la prédication est l'église. L'évêque du lieu, ou un simple prêtre, un frère mineur ou un frère prêcheur, un chanoine de Saint-Victor ou de Prémontré, ou encore, subsidiairement, un diacre, gravit, à l'entrée du chœur de Téo^lise, un escalier ménagé dans l'épaisseur du mur, et apparaît dans une espèce de niche taillée en creux, avec un balcon en encorbellement ^. L'auditoire est ordinairement nombreux. Il se partage en deux groupes séparés : les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Les nobles dames s'assoient sur les pliants ou les coussins apportés par leurs valets. Les clercs ont leurs places réservées dans les stalles du chœur. Le reste prend place sur des bancs en pierre, qui régnent le long des murs des bas côtés ou des chapelles, ou sur des bancs et des chaises, au milieu de l'édifice. Le sujet des sermons est tantôt l'exposition de la doctrine, tantôt une exhortation sur la fête du jour, tantôt le commentaire d'une lecture pieuse. Ce sont aussi des sermons de circonstance, à l'occasion d'un événement local ou national, d'une catastrophe, d'une victoire. Dans de pareilles conjonctures, ou encore quand un prédicateur célèbre, de passage dans une ville, est prié de prêcher, l'enceinte du temple est insuffisante, ou bien on ne songe pas même à y recourir. Saint Antoine de Padoue, Philippe Berruyer, Hugues de Digne, nous sont montrés entraînant d'immenses multitudes à leur suite, sur les places, dans les arènes antiques, sur les grandes routes. On voit des prédicateurs élever la voix jusqu'au milieu des marchés et des foires. L'orateur du xiii® siècle parle toujours la langue populaire. Il n'emploiera le latin que lorsqu'il s'adressera à un auditoire exclusivement composé d'ecclésiastiques. La parole du prédicateur et l'attitude de l'auditoire n'ont pas ce caractère solennel, quelque peu conventionnel, qu'on remarquera dans L'art oratoire l'époque moderne. Tout y est plus vif, plus simple, plus spontané. L'orateur sacré dénonce les vices, les défauts, les travers, les décrit, les fustige. Quand il explique une vérité, il cherche à la faire comprendre par des comparaisons, des exemples tirés de la vie journalière. Un fidèle, qui ne saisit pas bien, l'interromj t, provoque une explication nouvelle. D'autres fois, c'est par un souid murmure d'approbation ou de désapprobation que le peuple manifeste son sentiment. « Ah ! s'écrie alors le prêtre, c'est fort bien. Je vois que vous blâmez
I, Les chaires en bois datent du xvc siècle seulement.
ce que je blâme. » Ou bien : «Qu'est-ce donc? Que signifient ces grognements inaccoutumés ^ ? » On conçoit que, dans de pareilles conditions, un véritable orateur puisse établir, entre son auditoire et lui, cette communication d'âme à âme, qui permet à celui qui parle de pénétrer de sa pensée celui qui l'écoute, de l'électriser, et d'arriver à ce triomphe suprême de l'éloquence, où orateur et auditoire, emportés par un même souffle, mutuellement excités par la répercussion réciproque de leurs sentiments, de leurs passions, de leur élan, semblent ne plus faire qu'une seule pensée et qu'une seule âme. Plus d'une fois saint Bernard et Foulques de Neuilly avaient donné ce spectacle ; saint Dominique et saint François, saint Antoine de Padoue et Hugues de Digne le renouvelèrent au xiii^ siècle 2. C'est, en grande partie, par la puissance de la parole que l'Eglise souleva la chrétienté [ourles croisades ; c'est aussi, en grande partie, par la parole, qu'elle la délivra de l'hérésie manichéenne.
Vlïl
D'ailleurs, la parole du prêtre n'est pas la seule prédication. L'Eglise, cette grande éducatrice, sait que l'enseignement et l'exhortation arrivent à l'âme par les spectacles qu'elle voit, comme par les iturgie. gQjjg qu'giie entend. Plus que jamais, au Moyen Age, dans ce xiii® siècle, où la confiance des peuples lui donne une puissance sociale inconnue jusqu'alors, elle essaiera de faire une prédication de sa liturgie et de ses temples, où tous les arts seront conviés à louer et à prêcher la religion de Jésus-Christ.
Saint Bonaventure, dans un petit traité sur la messe, expose le xine siècle, symbolisme des ornements du prêtre à l'autel et de toutes les cérémonies du saint sacrifice ^. Ces cérémonies sont, à peu de chose près, celles d'aujourd'hui. Notons seulement les modifications que le xiii* siècle y apporta. Le prêtre ne célèbre plus, comme au temps de Cliarlemagne, face à face avec l'assistance. Clercs et fidèles sont respectueusement rangés derrière lui, et les regards de tous convergent
1. Lecoy de la M.vRCHE^Za Chaire française au Moyen Age, un vol. in-80, a© édition, Paris, 1886, p. 317.
2. Sur Hugues de Digne, voir Lecoy delà. Marche, op. cit., p. i46-i47.
3. Saint Bonaventure, Exposilio missse. Saint Thomas commente admirablement les cérémonies de la messe dans un article de sa Somme. [Summ, iheol., p. III, qu. 83, a. 4.]
La messe au
Rites de
la
communion.
vers l'autel. L'oblation du pain et du vin par les fidèles, simplement facultative à partir du xi^ siècle, est en voie de disparaître L'élévation âe
,,,,. , , ir' r^\ ' L 1 1 hostie
au xiii". L élévation du corps .et du sang de Jesus-Liirist par les après sa
mains du célébrant, après la consécration, devient une pratique consécration. générale au temps d'Innocent IH et de saint Louise L'évêque de Paris, Guillaumed'Au vergue, introduit à Paris, vers i24o, la pieuse pratique, déjà générale dans le diocèse de Reims, d'avertir les fidèles au son delà cloche, au moment de l'élévation, « afin qu'ils puissent alors se prosterner et demander pardon à Dieu de leurs péchés ^ ». C'est aussi au xiii® siècle qu'on voit apparaître l'usage, pour les fidèles, de communiera genoux, comme aujourd'hui, les mains jointes, tandis que le prêtre dépose sur leurs lèvres la sainte Hostie. Jusque-là, la sainte communion était reçue debout. La communion sous l'espèce du vin n'est plus donnée au peuple. Saint Thomas le console en lui rappelant que le Christ est tout entier sous chacune des deux espèces ;
Caro cibas, sangais potas ; Manei lamen Chrisius lolus Sub utraqne specie.
Après avoir distribué la sainte communion, le prêtre, suivant un usage qui remonte très haut, et qui est devenu général au xiii* siècle, place la sainte réserve dans un gracieux réceptacle, suspendu audessus de l'autel, ou dans une crosse ouvragée, fixée dans la maçonnerie, de manière à attirer les regards des fidèles et à provoquer leurs adorations. Enfin le célébrant, avant de quitter l'autel, bénit l'assemblée. C'est là encore une cérémonie relativement récente au XIII® siècle. Jusqu'au ix' siècle, l'évêque seul bénissait. Mais, depuis deux siècles, cette bénédiction est tellement entrée dans le cérémonial du saint Sacrifice, que les prêtres ne peuvent plus l'omettre sans scandale grave. « Cette bénédiction, dit saint Bonaventure, est l'image de celle que Jésus-Christ donnera, au jugement dernier,
I. L'élévation de l'hostie après sa consécration n'a pas été introduite, ainsi qu'on l'enseigne communéuienJ, pour protester contre l'hérésie de Bcreuger, mais pour protester contre l'opinion oc deux théologiens, Pierre le Vorace (^Petrus Comeslor) et Pierre le Chantre, lesquels enseignaient, contre la doctrine générale, que la transsubstantiation du pain au corps de Xolre-Seigneur ne s'opérait qu'après la consécration du calice. Sur l'introduction et la diflusion du nie de l'élévation de l'hostie à la messe, voir Mangenot, dans le Dlct. de Uiéol., t. IV, col. aSao-aSaS.
a. GoRBLET, Hisl. de t Eucharistie, t. II, p. lôg, 3ôo.
L'architecture religieuse.
Caractère
de son
symbolisme.
Ce
symbolisme est religieux.
Il est catholique, c'est-à-dire
réglé par l'autorité ecclésiastique.
L'œuvre de
Vincent de Beauvais.
à ses fidèles, en les conviant à entrer dans la demeure qu'il leur a préparée '. »
De la cathédrale elle-même, l'Eglise a voulu faire une prédication. Victor Hugo, dans un des chapitres de Notre-Dame de Paris, a écrit : « Au Moyen Age, le genre humain n'a rien pensé d'important qu'il ne l'ait écrit en pierre. » L'assertion est exacte. Mais le poète a tort d'ajouter : « Le livre architectural n'appartient plus au sacerdoce, à la religion, à Rome ; il est à l'imagination, à la poésie, au peuple. )) Rien n'est plus faux : l'enseignement qui sort de l'architecture et de la sculpture des cathédrales est religieux et catholique. Lamennais a éloquemment exprimé la profonde signification religieuse de « ces voûtes élevées, qui s'arrondissent comme celles des cieux, exprimant, par leurs fortes ombres et la tristesse des demijours, la défaillance de l'univers obscurci depuis sa chute » ; de « ce mouvement d'ascension de chaque partie du temple, symbolisant l'aspiration éternelle de la créature vers Dieu, son principe et son terme » ; et de « ces axes croisés, offrant l'image de l'instrument du salut éternel ^ ». Mais il y a plus. Il n'est plus permis de douter, après la lumineuse démonstration qu'en a faite M. Emile Mâle ^, que le poétique symbolisme des cathédrales n'ait été réglé par l'autorité ecclésiastique. Dès 787, les Pères du second concile de Nicée s'exprimaient en ces termes : « La composition des images religieuses n'est pas laissée à l'initiative des artistes : elle relève des principes posés par l'Eglise catholique et par la tradition religieuse. » Et plus loin : « L'art seul appartient au peintre ; l'ordonnance et la disposition appartiennent aux Pères *. » Aucun siècle ne fut plus fidèle à observer ces prescriptions que le xiu" siècle. Pendant que saint Thomas d'Aquin coordonnait toute la science théologique de son temps, et Roger Bacon toutes les sciences positives^, un homme d'un génie moins profond, mais d'une érudition plus vaste, le dominicain Vincent de Beauvais, donnait un exposé de la science universelle. Son œuvre se divisait en quatre parties : le miroir de la nature, le miroir de la
I. Saint B0NA.VENTURE, Expositio missae, cap. iv. Voir J, Hoppe>ot, la Messe dans Vhistoire et dans l'art, un vol. in-4o illustré, Paris, 1907, p. iSg-iôi, et Henri Labourea.u, la Messe à travers les âges, un vol. in-12, Paris, 1914.
a. La.meni«\is, De l'art et du beau, ch. u.
3. Emile MIle, VArl religieux du XIII^ siècle en France, un vol. in-4o, Paris,