P. L , t GKLVIIl, col. i/i54 ; t. CL, col, 4i
2. Henri !«' était alors en hostilité avec son puissant vassal le comte Geoffroy d'Anjou. Il savait que Bérenger était un protégé du comte. Peut-être fut-ce simplement pour irriter ce dernier qu'il fit enfermer le novateur. Voir J. Ebersolt, Bérenger de Tours et la controverse sacramentaire au fX^ siècle, dans la Rev. de l'hist. des rel., iQoS, p. 82. Les deux motifs ont dû coexister dans l'esprit du roi Henri !«'. La suite nous montrera qu'il n'aimait pas Bérenger, qu'il redoutait les troubles que son hérésie pouvait soulever dans le royaume. Mais il préférait le condamner luimême que de le voir juger par le pape. Henri I" fut toujours jaloux à l'excès de son autorité à l'égard de celle du Saint-Siège.
3. « L'Eucharistie, avait dit Jean Scot, est la figure, le signe et le gage du corps du Christ. » Les savants ne sont pas d'accord sur la vraie doctrine de Jean Scot dans son De corpore et sanguine Domini (P. L., t. GXXI, col. 125-170). Bossuet {Hist. des Var., IV, 32, édit. Lâchât, t. XIV, p. 167) qualifie ce livre d' « ouvrage ambigu, où l'auteur ne s'entendait pas toujours lui-même ». Cf. Vbrîibt, op. cit., col. 781.
4. De sacra coena, p. 46 el s. ; Hbfblb-Lbclercq. IV, loSS-roSg.
HISTOIRE GÉNÉRALE DE L*^rjLISE
Et
par un concile
de Paris
(octobre
io5i).
Intervention d'Hildebrand,
Son voyage en France.
Il réunit
un concile
à Tours
(io54).
Soumission
apparente
de
l'hérésiarque.
France craignit pour la tranquillité de son royaume ; et, sans consulter le pape, réunit à Paris, le i6 octobre io5i, un concile national pour juger Bérenger. Celui-ci, prévoyant que le jugement de l'assemblée lui serait défavorable, s'abstint d'y venir, et y fut condamné.
Le pape ne pouvait cependant laisser sans une protestation, au moins implicite, cette ingérence du roi dans les affaires ecclésiastiques. Il eut recours, pour dénouer la situation, au moine Hildebrand. Celui-ci vivait k Rome, dans l'ombre et la retraite, s'employant avec son ardeur ordinaire à la restauration temporelle et spirituelle du monastère de Saint-Paul-hors-les-Murs, ne sortant de son couvent que pour remplir les missions qui lui étaient confiées parle pape. Léon IX le pria de se rendre en France, en compagnie du cardinal Gérard, pour y traiter les affaires du Saint-Siège. La principale de ces affaires était celle de Bérenger. La réconciliation du comte d'Anjou avec le pape venait de faire perdre à l'hérésiarque toute son assurance. Hildebrand, agissant avec sa décision ordinaire, convoque un concile à Tours. L'assemblée s*y réunit en io54- Bérenger, sentant que la partie décisive va se jouer contre lui, s'y rend, prêt à user de tous les subterfuges, à invoquer tous les droits d'appel. Mais, dès le début, Hildebrand le met dans l'alternative, ou de recourir immédiatement au jugement direct du pape, ou de laisser l'assemblée française, réunie au nom du pape, se prononcer sur le fond. L'assemblée tout entière se décide pour ce second parti, et désire entendre les explications du novateur. Sous la vigoureuse direction d'Hildebrand, les débats s'engagent. Bérenger est mis en demeure de déclarer si, oui ou non, il souscrit à la proposition suivante : (( Après la consécration, le pain et le vin de l'autel sont le corps et le sang de Jésus-Christ. » Bérenger, ainsi qu'il l'avoue luimême, souscrivit cette formule, et prêta serment que telle était sa foi, du fond du cœur. *
L'hérésiarque devait revenir sur cette afTirmation, la dénaturer en prétendant l'expliquer, et commencer ainsi cette série embrouillée d'affirmations et de rétractations qui rempliront sa carrière jusqu'à son abjuration dernière, faite au concile de Bordeaux, en 1080, qui parait avoir été sincère et définitive.
I. Bérenger, De sancta Cœna, édition Vischer, Berlin, i834. pp. ^ig-SS. « Le concile de Tours est certainement de Tannée io54. Lanfranc est dans l'erreur quand
L AFFRANCHISSEMENT DE L EGLISE
iSg
Le résultat final de l'hérésie de Bérenger fut, comme nous le verrons dans la suite, un accroissement de dévotion envers l'Eucharistie dans l'Eglise entière. Un douloureux conflit, qui éclata en cette même année io54, a Gonstantinople, eut de tout autres conséquences ; il aboutit à retrancher de la communion romaine les Eglises d'Orient.
Jamais prétextes plus futiles ne furent allégués pour justifier une si grave scission. Au neuvième siècle, Photius avait déjà essayé de proclamer l'indépendance de l'Eglise de Gonstantinople en reprochant aux Latins certaines pratiques liturgiques, surtout l'addition du Filioque au Credo. Grâce au concile tenu à Gonstantinople en 869, grâce à la fermeté manifestée par l'empereur Léon VI après la réintégration de Photius sur le siège patriarcal, la tentative schismatique échoua. Mais les causes de mésintelligence entre l'Orient et l'Occident étaient loin d'avoir disparu. Gonstantinople regardait toujours d'un œil jaloux et méfiant Rome et ses pontifes ; et il faut avouer que la conduite de certains papes, depuis un siècle, n'était guère faite pour inspirer le respect. Les tendances schismatiques de l'Orient avaient une autre cause plus profonde. Le grand mal des Orientaux avait toujours été de confondre le spirituel et le temporel dans la personne, pour eux sacrée, de leur Basileus, faisant de leur monarque plus qu'un chef d'Etat et de leur patriarche plus qu'un chef d'Eglise. Or ils sentaient bien que cette confusion serait toujours combattue par Rome, qu'elle ne pourrait s'établir solidement que dans l'autonomie de leur Eglise ^
La démarche faite, en 1024, solidairement par le patriarche Eus-
Le schisme oriental.
Les origine»
du schisme.
L'addition du Filioque.
La jalouflie de Constanli-
nople
à regard de
Rome.
Le
césaropapisme
oriental.
il retarde cette assemblée jusque sous le pontificat de Victor IL II confond le concile de Tours de io54 avec un concile tenu en io55 par Hildebrand dans une ville de la province de Lyon. 9 (HiiPELE-LhCLEBCQ, IV, 1109, note 2.)
I. Cette tendance est donnée parle célèbre philosophe russe, Vladimir Solovier, comme la cause essentielle du schisme oriental ; bien plus, comme l'explication de toute l'histoire de Bjzance. « On a confondu, dit-il, le divin et l'humain dans la
sincère, délivré de toute contradiction intéressée. » (Vladimir Soloviev, la Russie et l'Eglise universelle, introduction, p. xlvi.)
Relations entre Latins et Orientaux au XI* siècle.
Michel Cérulaire (t io59).
V est sacré
patriarche
de Gonstanti-
nople
(35 mars
tathe et par l'empereur Basile, auprès de Jean XIX, démarche heureusement déjouée par l'abbé de Saint -Bénigne, s'inspirait de ce double sentiment, de jalousie envers le Siège romain et d'autonomie « césaropapiste ».
Tout espoir d'entente cependant ne semblait pas perdu. Les rapports entre Orientaux et Latins s'étaient multipliés au cours du Moyen Age. Depuis que Gharlemagne s'était fait le protecteur des Lieux Saints, on y allait beaucoup en pèlerinage. Des monastères latins s'étaient établis en Palestine et à Gonstantinople même, et des monastères grecs s'étaient bâtis en Italie. Léon IX, recevant notification de l'élection du patriarche Pierre III au siège d'Antioche, le remerciait et le félicitait de ses sentiments à l'égard de l'Eglise romaine *.
Mais qu'un homme décidé et obstiné vînt réveiller les vieilles causes d'antipathie, la division pouvait se produire et aller jusqu'à la rupture définitive.
Cet homme se rencontra. Ce fut le patriarche de Gonstantinople Michel Gérulaire. Il était issu d'une noble famille byzantine, et toutes les rancunes, tous les préjugés de sa race semblaient être passés en lui. Le polygraphe Pseilos, son contemporain et son familier, rapporte que « dès sa jeunesse, il montra un esprit solitaire » ; qu' « apte aux méditations politiques, il annonçait déjà ce qu'il serait un jour ^ ». Austère comme un ascète, rêveur, mystique, en même temps autoritaire et dogmatique, mais par-dessus tout ambitieux, il fut, en io4o, l'âme d'un complot destiné à renverser l'empereur Michel IV, dont il espérait prendre la succession. Le complot fut découvert, et Michel Gérulaire exilé. Les méditations de l'exil et la mort d'un frère unique, auquel il était très attaché, semblèrent un moment détourner toute son activité vers l'ascétisme religieux. Il se fit moine. Mais on s'aperçut bientôt que, sous le froc monastique, le vieil homme n'était point mort. Rentré de l'exil après le décès de Michel IV, il devint, sous Gonstantin IX Monomaque,le personnage le plus influent de l'empire. Goasacré patriarche de Gonstantinople le 25 mars io42, il prit dès lors le premier rôle à la fois dans l'Eglise et dans l'Etat 3,
i.JvFFÉ, n. 4397 ; P. L., t. GXLIII, col. 769. a. P. G., t. GXXI.
3, J. Bousquet, l'Unité de l'Eglise et le schisme grec, un vol. în-ia, Paris, 1913, pp. 173-175,
l'affranchissement de l'église
A partir de ce momeat, son humeur autoritaire ne connut plus, suivant les expressions de son panégyriste lui-même, « ni mesure ni borne ^ ». Toutefois les hostilités ouvertes contre Rome n'éclatèrent que onze ans plus tard, en io53. A Tinstigation du patriarche de Constantinople, Léon, archevêque d'Ochrida, en Bulgarie, publia un manifeste, destiné, disait-il, « à tous les princes des prêtres, aux prêtres de France, aux moines, aux peuples et au révérendlssime pape 2». Quatre erreurs étaient imputées aux Latins : i** l'usage du pain azyme dans la célébration de la Messe ; 2° la coutume déjeuner le samedi ; 3" l'usage des viandes étoufiTées ; 4° l'usage de ne pas chanter 1*^4 //e/a/a pendant le carême. « Quiconque garde ainsi le sabbat et les azymes, s'écriait le bouillant archevêque, n'est ni juif ni païen ; il est semblable au léopard... Pourquoi travaillez-vous à la réforme du peuple ? Travaillez d'abord à vous réformer vousmêmes. )) Vers le même temps, un moine studite, Nicétas Stéthatos, ou, en latin, Pectoratus, l'homme à la large poitrine, répandait dans toute l'Eglise grecque une diatribe plus violente encore. Aux premiers griefs, qu'il reprenait pour son propre compte, il en ajoutait deux autres. 11 reprochait à l'Eglise latine sa prétendue hérésie sur la filiation du Saint-Esprit et l'obligation du célibat qu'elle imposait aux prêtres. « De qui tenez-vous, s'écriait le fougueux moine, la coutume de défendre et de dissoudre le mariage des prêtres ? Quel docteur de l'Eglise vous a enseigné cette abomination ^P » C'était faire appel aux plus bas instincts pour défendre la cause de la séparation.
Michel Gérulaire était l'inspirateur du second manifeste comme du premier. Le plan de campagne avait été savamment gradué par lui. Il se réservait, à son tour, d'ajouter de nouvelles accusations à celles qui venaient d'être lancées par son ordre. En attendant, le moment lui sembla venu de mettre les fidèles et le clergé en face d'une situation irréparable, a De sa propre autorité, sans aucun prétexte plausible, il fit fermer les églises latines de Constantinople. A tous les prêtres qui vivaient dans les monastères latins il ordonna de prendre immédiatement le rite grec, et, sur leur refus, les anathématisa. Il se passa alors des scènes de violence et de sauvagerie qu'il ne chercha pas du tout à empêcher. Le chancelier du patriar-
Manifeste
de
l'archevêque
d'Ochrida
Pamphlet
de Nicétas
Pectoratus
(io53).
Intervention de Michel Gérulaire
en personne.
Il persécute les chrétiens du rite latin.
I. Où (JLÉtpov ou§' iîpo^. PsELLOs, Oraison JunèbrCf P. G., t. CXXI, a. P. L., t. GXLIll, col. 929. Cf. P. G., t. GXX. col. 385 et s. 3. Ibid.^ col. 981.
ii2
Noble lettre
de Léon IX
(janvier io54)i
Bataille
de Givitella
Mission romaine
à Constantinople
(juin io54).
Excommunication de Michel Gé- [^ rulaire (16 juillet Io54).
cat, Nicéphore, alla jusqu'à jeter à terre et à fouler aux pieds des hosties consacrées, sous prétexte qu'étant faites de pain azyme, leur consécration n'était pas valide *. »
Léon IX crut que le moment était venu d'élever la voix. Il le fît avec une dignité et une gravité qui contrastaient avec le langage amer des révoltés. Laissant de côté les petites querelles, il alla droit à la question essentielle : quelle était donc l'Eglise dont les usages avaient le plus de droit au respect de tous ? N'était-ce pas cette Eglise romaine, si vénérable dans ses origines, toujours indéfectible dans sa doctrine, et si tolérante dans son gouvernement, qu'on la voyait, en Italie, non seulement permettre aux monastères grecs d« garder leurs coutumes et leurs rites, mais les exhorter même à les conserver 2?
Le principe de la primauté romaine, que le pape rappelait ainsi, était précisément celui que Cérulaire voulait détruire. Il dut cependant se soumettre, au moins pour l'instant. Les Normands disputaient en ce moment aux Byzantins la possession de la Basse Italie. Les troupes impériales venaient d'être battues, le 17 juin io53, à Givitella. Le moment sembla mal choisi i l'empereur pour faire une scission avec l'Occident. Il agit, on ne sait par quels moyens, sur le patriarche, qui envoya à Rome une lettre respectueuse et conciliante.
Le pape le félicita de ses protestations de fidélité, mais ne fut pas dupe de ses promesses. Il envoya à Constantinople trois légats, chargés dérégler avec l'empereur et le patriarche toutes les difficultés soulevées. L'un de ces légats était le chancelier de l'Eglise romaine, Frédéric, destiné à devenir un jour pape sous le nom d'Etienne IX.
Quand les plénipotentiaires arrivèrent à Constantinople, en juin 1054, Léon IX n'était plus de ce monde. Michel Cérulaire les reçut avec insolence, déclara persister dans toutes ses positions, et alla même, comme s'il eût été le pontife suprême de l'EgUse universelle, jusqu'à ordonner au patriarche d'Antioche de rayer de ses diptyques le nom du pape.
Le 16 juillet io54, les légats prononcèrent solennellement, dans l'église de Sainte-Sophie, une sentence de déposition et d'excommunication contre Michel Cérulaire. Quatre jours après, celui-ci, réu-