CHAPITRE PREMIER
Lk FORMATION DE l'ÉTAT PONTinClL.
La tâche imposée aux Pontifes romains par la conversion xighe imrtotét
de tant de peuples était accablante. Se tenir en relations par an» Pontifes "^ ^ , .... romains aprn
«ne correspondance mcessante avec les missionnaires et avec la convernioa
les princes convertis, résoudre les cas de conscience les plus barbarei** imprévus que suscitaient des situations toutes nouvelles, JTiger en suprême ressort les conflits d'ordre ecclésiastique, intervenir même, à la demande des princes et des peuples, dans des conflits de droit privé, de droit public et de droit international : ce fut la mission que dut assumer la Papauté après les premières conversions des peuples barbares. Saint Nicolas I*' et saint Grégoire VII exposèrent plus tard et codifièrent en quelque sorte cette mission de la Papauté du Moyen Age * ; dire qu'ils l'ont inaugurée, serait donner à l'histoire le
1. M. Henri Maktii, dans son Histoire de France, 4« édition, t. II, p. 455, écrit, à propo3 de l'œnvro do saint Nicolas I*' : « La papauté n'avait encoro rien tenté de si hardi : c'était le renversement de la discipline ecclésiastique tout entière an profit dan despotisme tout nonvean. L'opinion ratifia una usurpation qui agissait au nom de la justice et de la morale chrétienne ». Toute l'histoire des Papes, telle que nous venons de la raconter d'après des docaments authentiques dans notre 1'* et notre 2* partie, proteste contre une jiareille affirmât on. Voir dans la vie de taint Nicolas I'^, par Jules Rot, Paris, 1*^99, Introduction, p. XXX-XXXIII, l'énnmération des principaux faits qui établissent que l'autorité suprême des Papes s'est exercée dès le dibnl paus les nations barbares converties.
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plus formel démenti. Elle fut déterminée par des circonstances providentielles et des besoins sociaux que les Papes n'avaient ni créés ni prévus. Une pareille mission était d'ailleurs pour
Néceisité pour eux aussi délicate que redoutable. La haute impartialité qu'on d'une'^fndé- ^tait en droit d'attendre de cette juridiction suprême impli-
pendance po- quait une indépendance morale difficile à concilier avec la dépendance politique à laquelle le loyalisme conservateur des évêques de Rome ne voulait pas se soustraire. La situation devenait des plus critiques le jour où les devoirs de leur charge les mettaient en demeure de se prononcer pour ou contre les empereurs d'Orient, leurs maîtres officiels, pour ou contre les Ostrogoths, les Lombards, telle autre nation à la merci de laquelle se trouvait en fait leur domaine temporel. L'exercice de la juridiction spirituelle des Papes, qui leur venait de Jésus-Christ, aussi bien que l'accomplissement de leur mission civilisatrice, qu'ils tenaient de la confiance des peuples, exigeait leur indépendance territoriale. Mais cette indépen-
Cette indépen- dance territoriale, quelle épée pouvait la garantir ? Mettre q*ue^Beaibiè' ^^ glaive aux mains du Pape ou aux mains d'un roi quel-
n avoir pu être conque, c'était retomber dans le péril qu'on voulait éviter.
assurée que ^ .
pur une iodé- Un protecteur puissant, très haut placé, qui se ferait le défen-
riioriaie, et ^eur temporel de l'Eglise, non à titre de roi, mais à un titre
par^im^empe- ^^mi-sacré qu'il tiendrait du Pape lui-même, dont un pacte
reur. solennel réglerait l'exercice et que la confédération des
nations chrétiennes sanctionnerait : telle était la solution.
Vue d'enacm- C'était là toute la conception du Saint Empire Romain. Les
^▼eloppement' P^pes et les évêques des vi% vii^ et viii« siècles eurent-ils la
du pouvoir vision de cet idéal? Rien ne nous autorise à le conjecturer. temporel du . . , . ''
Saint-Siège. Ni saint Grégoire s étonnant de se trouver prince temporel
en prenant possession du Saint-Siège, ni saint Avit saluant en Clovis le futur empereur d'Occident, ni saint Léandre célébrant au concile de Tolède la fraternité des peuples chrétiens, n'ont la vision nette du Saint Empire. Un concours d'événements, que la Papauté et l'épiscopat auront subis plutôt que provoqués, réalisera cette œuvre, qui se poursuivra comme ei trois moments différents.- Sous Etienne II, l'Etat pontifical se constituera comme le noyau autour duquel viendra s'organiser le monde nouveau. Sous saint Léon III, l'Empire sera rétabli en la personne de Charlemagne. Plus tard, à partir du
X* siècle, la féodalité presque tout entière se rangera hiérarchiquement sous la double autorité suprême du Pape et de l'Empereur.
Si l'on voulait chercher, en dehors des causes multiples et anonymes qui ont réalisé peu à peu l'indépendance temporelle du Saint-Siège, quelque ouvrier conscient de cette grande œuvre, c'est du côté du peuple de Rome qu'il faudrait porter ses regards.
Comme l'a fort bien dit, en s'autorisant des savants travaux Taulemi de u de Mgr Duchesne, un historien récent ', « les Papes du i;',) , ^ .i", ./.s \uf siècle, venus à Rome des provinces les plus diverses, tan- ^"^'lè'^Grttu^d''^* tôt italiens, tantôt grecs *, parfois syriens, appelés au pouvoir à un âge avancé, ne l'exerçant que peu d'années, semblent s'être résignés assez facilement au statu yuo... En revanche, on ne parle pas assez du rôle du peuple de Rome dans ces événements, de ce peuple dont le Pape était le pasteur religieux, mais qui ne laissait pas d'avoir ses aspirations politiques propres et de peser en ce sens sur la ligne de conduite de la Papauté,
« Depuis que Rome avait cessé d'être le centre d'un empire, on n'y trouvait plus cette foule immense et cosmopolite, ramassis de provinciaux et d'affranchis, que la conquête du monde faisait sans cesse refluer dans ses murs. Ici, comme ailleurs, une génération nouvelle avait surgi, retrempée dans les luttes et les épreuves qui avaient accompagné la chute de l'empire. Rome avait cessé d'être la cité des Césars : elle de- Parla forea meurait la ville du Prince des apôtres ; et, à une époque où la Rome devient pensée religieuse primait toute autre pensée, c'était encore unegj'iQt Pierre., supériorité enviable que de posséder dans ses murs le tombeau de saint Pierre et le siège de ses successeurs. Les Romains de Rome ne tardèrent pas à y voir affluer un flot nouveau d'étran-
1. Ch MoELLKU, MUfoire du Moyen Age, Lourain, 1905, p. 497 et s.
2. •« Dans le cours d'un siècle et denal, treiie papes hellf^niques ont goti- Terné l'Eglise la' ine » Gh Dibhl, Etude sur l'administration byzantine dan$ l'exarchat de Ravenne, p. 159.
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gers, venus de ces contrées lointaines où les aigles romaines n'avaient jamais pénétré. Ce n'étaient pas des pèlerins seulement ; mais des colonies étrangères, établies à demeure autour de la basilique de Saint-Pierre, Saxons, Francs, Frisons, Langobards ', attestaient par leur présence l'étendue de cet em- Pe« à peu «le pire nouveau des âmes, qui valait bien l'autre. Puis, avec les saiDi Pierre » fidèles, aiïluaient des largesses sous toutes les formes, mais •e forme. surtout en terres, largesses qui faisaient du Prince des apôtres le plus grand propriétaire de l'Italie, avec des patrimoines non moindres en Sicile, en Corse, dans les Alpes et jusqu'en Gaule. Des revenus immenses de ces patrimoines, le Pape avait la libre disposition ; mais c'était le peuple de Rome qui en tirait le principal profit. La plupart des dépenses faites pour le culte, construction et réparation des sanctuaires, fcdjrication des ustensiles sacrés, fournissaient du travail et des salaires à tout un peuple d'artisans. Au trésor de l'Eglise incombait encore l'entretien des plus pauvres, qui en recevaient des pensions alimentaires. Mais, de plus en plus, le Pape, en bon pasteur, ne Serrices rea- pouvait se désintéresser des autres besoins de ses ouailles. Il pauté «u pea- assumait une bonne part des services administratifs de Rome : pU de Rome, entretien et réparation des fortifications de la ville, travaux de voirie et d'aqueduc, approvisionnement des marchés, protection des petits contre l'oppression des fonctionnaires impériaux, toutes occupations dispendieuses et absorbantes *, comme le constatait déjà saint Grégoire le Grand, se plaignant que son siège apostolique fût assailli par ce flot croissant des affaires séculières. L'Eglise de Piome n'exerçait encore aucune des prérogatives du souverain, qu'elle en supportait déjà toutes les charges.
DéTouement « On devine le dévouement passionné dont le peuple de Rome Uon*roinaiae devait entourer une autorité aussi bienfaisante. On s'explique *s f*»**^* l'indignation avec laquelle il assistait aux coups de force tentés par les empereurs contre la personne de ses pasteurs. Cette indignation ne pouvait pas rester toujours passive. En présence du péril lombard, les habitants des villes s'étaient forcément réappliqués au métier des armes, dont les Romains de la déca-
1. Ces qua're sckolx d'origine germanique formaient le Borgo de ^aiut- Plerre, silué hors de lenci^inte de la ville.
2. Ch. DiKia, Elu le sur l adminixtration byzantine.. . p. 332
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dence avaient perdu l'habitude. Des milices urbaines étaient partout organisées : c'était à Rome Vexcrcitus romanus, dont les douze scholx ou corps répondaient aux douze quartiers de la ville. Cette révolution militaire était un pas nouveau et considérable dans la voie de l'autonomie politique. Sans doute l'armée obéissait à des ducs et tribuns militaires envoyés ou nommés par l'empereur ; mais, à la suite des édits iconoclastes, lorsque les officiers impériaux voulurent se porter à des voies de fait contre le Pape, les habitants les chassèrent, affranchissant du même coup Rome et la Papauté. Ils se groupèrent autour du Pape sous des ducs et tribuns indigènes. Ils se firent les défenseurs de l'orthodoxie et de saint Pierre qui en est le gardien.
« De là, selon une conception familière au Moyen Age, in- Elle devient carnant l'institution dans son patron, ils en vinrent à considérer gpépfaNe^sailt le Prince des apôtres comme le prince des Romains ; le peuple Pierre. » de Rome fut réputé le peuple spécial de saint Pierre * ».
C'est alors en effet qu'apparaissent, dans la correspondance des Papes et des princes chrétiens, dîins les diplômes de l'époque, des expressions toutes nouvelles pour désigner le duché de Rome et les patrimoines du Saint-Siège. Rome, le duché que l^ , 8&i«t« l'entoure, les colonies agricoles qui en dépendent en Italie et Républiqm» au dehors, c'est la Respublica romana, la Bespublica Romanorum, la Sancta Bespublica..
M 'Le mot Respublica, dit M. Lavisse, a une curieuse histoire. Seul, il signifie l'Etat, par conséquent l'empire... mais l'épitliète sainte que le Pape y ajoute n'est peut-être pas un simple terme de chancellerie : Sancta Respublica, c'est autre chose déjà que Respublica tout court. Avec le temps, le terme s'enveloppe et se complique de plus en plus : on trouve « sainte république romaine », ou bien « sainte république des Romains », ou bien encore « sainte république d'Italie ». 11 se- pj.g ... . rait téméraire de chercher ici des définitions exactes, car les «définir le mm hommes qui parlaient ainsi n'entendaient pas au juste ce qu'ils uMto, youlaient dire. Ils sentaient que quelque nouveauté allait si
1. Sanoti Pétri pecu liarit populut. C'est l'expression qui revient sans ceese dans les lettres du pape Grégoire III à Charles Martel, du pape Etienne II à Pépin Voir Jafpé, Monumentn caroHua, Beilin, 1867. ( odcx Carolinus, p 14, 16, 17, &8, etc. MiGNE, P. L., t. XGYllI, col. 66, 68. Cf. ad. 1C6, 120, 24:<, 2G2.
La formule devient de plus en plu courante et populaire.
En fait, le
pouvoir de?
empereurs
d'Orient
a*«xiBte plus.
produire, mais ils ne la voyaient pas ; ils cherchaient leur route à tâtons dans l'obscurité ; leur langue était obscure comme les choses ' ».
Cette Bespublica, cet Etat, quel en est le vrai souverain? C'est l'apôtre saint Pierre. Les Papes et les princes sont bien d'accord sur ce point. Quand Grégoire III écrit à Luitprand pour réclamer quatre places fortes qu'on lui a enlevées, il fait sa réclamation au nom de saint Pierre *. Quand le roi lombard remet au Saint-Siège la place de Su tri, c'est aux apôtres saint Pierre et saint Paul qu'il déclare faire sa donation '. Etienne II ira plus loin. Pour appeler Pépin le Bref à son se- ; cours, il fera, par une prosopopée célèbre, descendre saint Pierre du ciel sur la terre, il rédigera sa lettre comme sous la dictée du Prince des Apôtres ; et, la campagne finie, le roi franc répondra aux envoyés de l'empereur d'Orient qu'il n'a combattu que pour saint Pierre et pour la rémission de ses péchés. « Je ne crois pas, dit Mgr Duchesne, qu'il y ait eu là un artifice oratoire. C'est bien ainsi que le Pape devait parler à son monde. Il en avait sûrement le droit. Au fond, c'est bien ainsi que les Romains eux-mêmes l'entendaient. Ils sentaient bien que, dans les crises qui se préparaient, ils avaient plus à attendre du Pape et de saint Pierre que du lointain et peu sympathique empereur de Constantinople * ».
Si le Pape en effet a le droit de gouverner cet Etat, c'est uniquement en sa qualité de successeur légitime et de représentant de saint Pierre. Mais, à ce titre, sa situation politique est hors ligne. « En théorie, dit encore Mgr Duchesne, il n'y a pas de doute, le Pape est un sujet, car on est sujet ou souverain, et, dans l'empire, il n'y a pas d'autre souverain que l'empereur. Mais en réalité ! En réalité, l'empereur ne le nomme pas ; il se borne à ratifier son élection, faite à Rome et par les Romains... L'autorité qu'il exerce ne lui vient pas de l'empereur... La succession de saint Pierre, le siège de saint Pierre, l'autorité