Liber Pontif., II
au mois de novembre 872, Hadrien II mourut, les pires catastrophes étaient à craindre.
Le successeur donné au Pape Hadrien, au mois de décem- '^^<2,'i o^H bre 872, fut l'archidiacre Jean, romain de naissance, fils de Guido. C'est tout ce que nous apprend de lui le Liber Pontificalis. Nous savons par ailleurs que le nouvel élu était d'un âge avancé et souvent malade. Jean VIII mérite d'être compté parmi les grands papes. Les insuccès de ses entreprises doivent être mis au compte des misères de son époque, mais non de la faiblesse de son caractère. En jetant un regard sur État du monde le monde chrétien au lendemain de son élévation au Pontificat, avènement. le nouveau Pape eut bien quelques sujets de consolation. Au Nord, dans la Grande-Bretagne, Alfred le Grand, après avoir rétabli la paix dans son royaume, y faisait revivre les lettres et donnait à ses peuples le bienfait d'une législation inspirée par le christianisme ; au Midi, l'Espagne chrétienne, qui venait d'ériger en royaume les comtés de Navarre et de Gastille, continuait sa lutte héroïque contre les Maures. Mais en France et en Italie les conflits se renouvelaient sans cesse entre les descendants de Gharlemagne ; et, depuis un quart de siècle, la cause de l'empire franc se trouvait, par la force des choses, de plus en plus liée à la cause de la Papauté. Celle-ci aurait bientôt la lourde responsabilité de se prononcer entre Charles le Chauve et Louis le Germanique. Tandis que les Sarrasins et les Normands ravageaient la Gaule et l'Italie, Photius en Orient et les amis de Formose à Rome tramaient de nouveaux complots. On a été souvent injuste envers l'infortuné Jean VIII. On a taxé de mobilité de caractère ce qui n'était chez lui que souplesse d'esprit, et de faiblesse ce qui n'était que prudence. Il est vrai que, finalement, le flot montant des
appétits et des haines le déborda. Mais le vieillard maladif, Caraetère d%
. Jean YIII.
qui, tremblant de fièvre, montait à cheval et s'élançait à la tête
de ses troupes contre les pirates sarrasins, n'était pas une âme
pusillanime ; et, quoi qu'on en ait dit, le bâtisseur de forte-
resses, le négociateur infatigable, le terrible justicier que fu Jean VIII n'avait rien qui put suggérer, même à la méchanceté de l'envie, le ridicule roman de la papesse Jeanne *.
On peut rattacher toute l'histoire du pontificat de Jean VIII à quatre épisodes principaux ; le couronnement de Charles le Chauve, la réintégration de Photius sur le siège de Constantinople, rexcommunication de Formose et la lutte contre les Sarrasins.
A son avènement, Jean VIII paraît s'être rendu compte, comme Nicolas P*" et Hadrien II, que la puissance la plus capable de le seconder dans son œuvre, de l'aider à chasser les Sarrasins de la chrétienté, de réprimer les agissements des ducs italiens et les menées des factions romaines, était un pouvoir impérial bien consolidé, dégagé de toute compromission sus- C«mr*B»e- pecte, confié à un homme énergique et capable, A l'exemple les le chauTe de ses deux prédécesseurs *, il avait jeté les yeux sur Charles (»7ï9. jg Chauve, qui lui semblait posséder les qualités d'un empereur. Lorsque, après la mort de Louis II, le choix s'imposa entre Charles le Chauve et Louis le Germanique, Hadrien n'hésita pas, manda à Rome le roi de la France occidentale et, le 25 décembre 875 ', lui donna l'onction et la couronne impériale dans la basilique de Saint-Pierre.
Tant que Charles le Chauve a été considéré par les historiens comme im roi timide et poltron *, livrant au Pape tous ses droits essentiels d'empereur et se laissant arracher par sa noblesse toutes les prérogatives les plus importantes de soa titre de roi, l'initiative de Jean VIII a été sévèrement jugée
1. De graves historiens, tels que Baronius, MaT, Hergenrôther, ont regardé la fable de la papesse Jeanne comme ayant son origine dans la mauvaise impression produite par la faiblesse et la mobilité d'esprit de Jeau VllI. Cette opinion n'est plus soutenable aujourd'hui.
2. Saint Nicolas et Hadrien avaient eu déjà le projet de sacrer empereur Charles le Chauve. Cf. P. L., CXXVI, 66y et CXXII, 1320.
3. Annnles bert.in., ann. 876. — Les Annales de saint Bertin, qui font, sui Tant l'usage, commencer 1 année an jour de Noël, comptent le 25 décembre 875 comme le premier jour de 876.
4. Ce sont les expressions de l'annaliste de Fulda (Ann. Fuld , ann. 875, 876) lequel délestait Charles le Chauve. Les travaux du P. Lapôtre et de hl. Emile Bourgeois ont présenté sous un jour plus favorable la pliysionomio de Charles le Chauve. Cf, Lapôtrb, L'Europe et le Saint-Siéçe, p 260 et Buiy.;; Emile Bodboboib, Ze capitulaire de Kiersysur Oise, ch&p. v et ti ; Lavisbi, Ilist.. de France^ t. II, l""» partie, p. 389 ; P. Di Smidt, L* pap* Jean VIII, dans R«v. des quett. hist. de 1896, t. LIX, p. 180 et s.
par plusieurs et est restée un problème pour d'autres. Une con- La nourell» ' ^ \ \ ... conception da
naissance plus exacte des qualités guerrières et adminislrativcs l'empire, éla-
de Charles le Chauve justifie la démarche de Jean VIII et per- chaHe»^" met de mieux comprendre et d'apprécier plus équitablement '^^l^l,',^^"!^^ j**" la conception nouvelle, ou, pour parler comme le nouvel Pouihion empereur, la « rénovation » de l'empire', que Charles élabora en Italie et qu'il fit approuver le 30 juin 876 à l'assemblée de Ponthion. L'Italie entrerait dans le système impérial au même titre que la France, directement soumise à l'empereur, mais protégée sur ses frontières parles trois grands marquisats de Frioiil, de Spolète et de Toscane, et par le Papo lui-même, qui veillerait, comme une sorte de margrave, sur la sécurité de la partie méridionale de la péninsule. L'organisation impériale, amplifiée et unifiée, se rattacherait ainsi plus étroitement à la Ville éternelle comme à son centre ; et le nouvel empereur, pour j symboliser le nouvel idéal, revêtirait la dalmatique, porterait le sceptre et le diadème et prendrait le titre d'Auguste. Il faut bien reconnaître, les événements le montrèrent, que l'Europe n'était pas mûre pour l'exécution d'un pareil idéal, mais le dessein, non exempt de faste, n'était pas dépourvu d'ime certaine grandeur.
Quinze mois après la solennelle assemblée de Ponthion, où Mort an nharil s'était montré dans toute la pompe de son nouveau costume, (877). Charles le Chauve, surpris par la fièvre, mourait dans une cabane, au pied du Mont-Cenis, le 6 octobre 877. Il était âgé de 54 ans.
Au moment où s'effondraient en Occident les grands projets de rénovation impériale, l'attention de Jean VIII était appelée du côté de l'Orient.
Saint Ignace, patriarche de Constantînople, venait de mourir PhoUat r«le 23 octobre 877, et Photius, qui avait fini par gagner les sion du eièg« bonnes grâces de l'empereur Basile en flattant sa vanité *, '^nopU°«rS?* avait repris possession du siège patriarcal. L'épiscopat d'Orient était à moitié gagné. Par une tactique habile, Photius déclarait renoncer à toute opposition doctrinale, se bornant uniquement
1. • Le scean de plomb longtemps attribué à Charlemagne et qai porte l'inseription Renovalio imperii romayti, doit sans doute être attribué à (Jbarles Iq Chauve. » HLit de France de Lavisbb, U, 1, p. 388).
2. 11 avait envoyé h l'empereur un savant travail de généalogie, qui la faisait deâceadre de Tiridate, premier roi d'Arménie.
4ii- lIÎSTOir.E GENÉHAI-E DE l'ÉGLISE
à contester ce que les Papes eux-mêmes, disait-il, n'avaient subi qu'avec peiae, Tinsertion illégitime du Filioque dans le symbole. Le Pape fut-il trompé par Photius? N'agit-il qu'à bon escient et dans le but de faire aboutir ses projets relatifs à l'Eirlise buk'are ?
Jean Vlll déclara consentir à reconnaître le fait accompli, à la condition que le nouveau patriarche, après avoir demandé pardon de ses erreurs passées *, s'engagerait à ne pas s'inimiscer dans l'organisation de l'église de Bulgarie. Il est fort probable que l'esprit pénétrant de Jean VIII avait vu le Politique de fond de l'àme de Photius. Une seule chose semblait coûter à cet
livement k i'é- homme : se déjuger devant une injonction, en un mot s'humi- ^ ca^ie'^"' lier. Or, il venait, de lui-même, de renoncer à toute contestation de doctrine ; quant à la tentative d'immixtion dans l'église bulgare, elle avait été l'œuvre de son compétiteur Ignace, et non la sienne. Son amour-propre lui permettait d'accéder aux demandes du Pape. Quelque temps après, les deux légats chargés par le Pontife de traiter cette affaire à Constantinople, lui déclarèrent que les deux conditions étaient accomplies. Jean VIII en profita pour rattacher à Rome toute la hiérarchie du clergé bulgare. C'était un succès important, dont il rendit grâce à l'empereur Basile. On sait déjà que le résultat ne fut pas définitif, et que plus tard, fascinée par Byzance, l'église de Bulgarie abandonna l'Eglise romaine, se préparant ainsi au schisme dont Jean VIII avait voulu la préserver.
Photius cependant, tout en s'abstenant, comme il l'avait déclaré, de discuter sur les doctrines trinitaires, n'avait jamais fait la soumission demandée par le Pape. Jean, du moins, ne trouva pas sufïisante une vague profession d'humilité faite à Photius fait ^^ synode convoqué par Photius en 879. Bien plus, dans ce
proclamer <,u- synode, le patriarche avait obtenu, par la lecture de lettres de
Vertement le «^ ' ^ ' ^
sciiuiue (880J. Jean VIII falsifiées ^^ la condamnation du VHP concile œcuménique '. Peu de temps après, le 13 mars 880, les évêques d'Orient, présidés par Photius, déclaraient rejeter l'addition du
1. Misertcordiam qu/erendo. Lettre de Jetui VIII au clergé de Constantinople. P. L.. G.KXVI, 86&i