Mo.iTujMBRT, Les Moines d'Occident, I', AOl
décident d'assassiner le solitaire. Quand il les voit apparaître devant sa hutte, le saint, éclairé peut-être par Dieu, devine leur dessein : « Mes enfants, leur dit-il, que venez- vous faire ? » Sa voix est si douce et si tranquille, son attitude si majestueuse, que les brigands, consternés, hésitent. Le saint leur sourit, et son sourire, aidé de la grâce divine, gagne ces âmes incultes, qu'un rien exaspère et qu'un rien attendrit, « Que Dieu ait pitié de vous, dit le moine. Allez en paix. Renoncez à vos brigandages, afin de mériter le pardon de Dieu. Pour moi, je n'ai pas de trésor; car j'ai choisi le Christ pour mon seul héritage «.A ces mots, dit le biographe, les brigands tombèrent aux pieds du solitaire en lui demandant merci'. Siant ETfoul. Saint Evroul s'enfonce dans la forêt d'Ouche, comprise dans le diocèse actuel de Bayeux. Il est ainsi amené devant le chef d'une des bandes de brigands qui occupaient le pays.
« Moine, lui dit celui-ci, qu'est-ce qui peut vous amener dans cet endroit ? Ne voyez-vous pas qu'il est fait pour des bandits et non pour des ermites ? Pour habiter ici il faut vivre de rapines et du bien d'autrui ; nous n'y souffrirons point ceux qui veulent vivre de leur propre travail, et d'ailleurs le sol est trop stérile, vous aurez beau le cultiver, il ne vous donnera rien. »
« — J'y viens, lui répond le saint, pour y pleurer mes péchés. Sous la garde de Dieu, je ne crains les menaces d'aucim homme, ni la rudesse d'aucun labeur. Le Seigneur saura bien dresser dans ce désert une table pour ses serviteurs, et toi-même tu pourras, si tu veux, t'y asseoir avec moi. »
Le brigand se tait, mais il revient le lendemain, avec trois pains cuits sous la cendre et un rayon de miel, rejoindre Evroul. Lui et ses compagnons deviennent les premiers moines du nouveau monastère, depuis célèbre sous le nom du saint fondateur '.
Montalembert, qui a traduit cet épisode de la biographie de saint Evroul, nous raconte aussi le trait suivant de la vie de saint Marcoul.
1. Vita Launerrtari. Bollavdistes, 19 jan\ier. MABittoa, Aet sanct. 0 S. B., I, 335 et s. , IJixi. lutéraiie, III, 411, 412. Saint Laumer est mort en 590, Bnivant les uns, 5'J4, suivant les autres.
%. Mabiuoh, Act. sanct. 0. S. B., I, 360. Saint Evroul est mort en 596.
l'éguse chez les peuples baubares 151
« Marcoul, ou Marculphe, était issu d'une race riche et puis- Saint MarconL santé, établie dans le pays de Baveux, et tout, dans le récit de sa vie, témoigne de l'union contractée en lui par la Hère indéoendance du Franc avec la riiroureuse austérité du moine. Il avait consacré la première moitié de sa vie à prêcher la foi aux habitants du Cotentin, puis on le voit partir, monté sur son âne, pour aller trouver Childebert, en un jour de grande fête, au milieu de ses leudes, et lui demander un domaine à l'eiTet d'y construire un monastère, où l'on prierait pour le roi et pour la république des Francs.
Ce ne fut point à l'adulation habituelle aux Romains du Bas- Empire qu'il eut recours pour se faire écouter.
« Paix et miséricorde à toi, de la part de Jésus-Christ », lui dit-il, « prince illustre, tu es assis sur le trône de la majesté royale, mais tu n'oublieras pas que tu es mortel, et que l'orgueil ne doit pas te faire mépriser tes semblables. Sois juste jusque dans ta clémence, et aie pitié jusqu'à dans tes justices. »
Childebert exauça sa demande. Mais à peine eut-il achevé cette première fondation, que, pour mieux goûter les attraits de la solitude, Marculphe alla se réfugier dans une île du littoral de la Bretagne, à peine habitée par une poignée de pêcheurs.
Une bande nombreuse de pirates saxons étant venue s'abattre sur cette île, les pauvres Bretons accoururent tout épouvantés aux genoux du moine franc.
« Ayez bon courage », leur dit-il, « et, si vous m'en croyez, prenez vos armes et marchez à l'ennemi, et le Dieu qui a vaincu Pharaon combattra pour vous. »
Ils l'écoutèrent, mirent en fuite les Saxons, et une seconde fondation marqua cette victoire de l'innocence et de la foi, enflammées par le courage d'un moine, sur la piraterie païenne '. »
Ce n'était pas seulement contre les brigands, c'était contre les bêtes féroces que les moines protégeaient les populations et les animaux domestiques eux-mêmes,
i. Mo'tTiLcvni'nT, Les moinei d'Occident, t. II, p. 306 et B. Cf BollandisteSt !•' iimi ; Wabiu.oh, Act. *anct. 0. S. B., I, 128. Saint Marcoul est mort AOrs îk;0. Hist. littéraire, IH. r.50.
Les moines «i Saint Martin de Vertou, dit la légende, força 1 ours qxii lui ▼m! " ' avait dévoré son cheval de prendre la place de sa monture et de le mener ainsi jusqu'à Rome '. Saint Hervé, le patron des chanteurs populaires de la Bretagne, demanda de même à un loup qui lui avait mangé son chien de remplacer ce dernier, et la bête féroce, subitement adoucie, suivit en laisse, à partir de cet instant, le barde ambulant sur toutes les routes de l'Armorique '^. Saint Laumer, voyant une biche poursuivie par des loups, en pleura de pitié, et obligea les loups à abandonner leur victime ^ Les iioUandistes ont soin de mettre en garde contre une interprétation trop littérale de pareilles lé-endes *. Les érudits en ont signalé la véritable origine. « Lors de la disparition graduelle de la population gallo-romaine, ditMontalembert, les bœufs, les chevaux, les chiens étaient retournés à l'état sauvage, et ce fut dans les forêts que les missionnaires durent aller chercher ces animaux pour les employer de nouveau aux usages domestiques. Le miracle était de rendre à l'homme l'empire et la jouissance des créatures que Dieu lui avait données pour instruments. Cette domestication des espèces animales revenues à l'état sauvage est un des épisodes les plus intéressants de la mission civilisatrice des anciens cénobites *. »
Pendant que les moines défrichaient le sol, des évêques de race latine ® propageaient le goût des lettres. Saint Avit, de Vienne, compose sur la chute du premier homme im poème que Guizot a rapproché du Paradis Perdu de Milton, en donnant la supériorité, pour plus d'un passage, à l'évêque galloromain ; saint Fortunat, de Poitiers, devient comme le poète officiel des rois mérovingiens, et saint Grégoire de Tours fait revivre, dans son Histoire des Francs, toute la Gaule du vi^ siècle, tandis que des chants populaires, dans une langue inculte mais vibrante, préludent aux épopées nationales de la France.