I. GaéTINBAU-JoLT, Op. «'<., t. II, p
a. Dans le premier numéro de l'Ami de la religion^ paru le ao avril i8i4, Michel Picot se faisait l'interprète du clergé de France, en saluant « cette famille qui avait donné à la France saint Louis... et que le ciel semblait tenir en réserve pour l'amener à notre secours quand le temps marqué par ses décrets serait enfin arrivé. » [Ami de la religion, i8i^, p. 7,)
Les
« Missions
d« France ».
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religion, organe du clergé de France, publiait la note suivante : « Plusieurs ecclésiastiques, vivement touchés de la privation des secours spirituels où la rareté des pasteurs laisse une partie de noa provinces, viennent, selon le vœu de MM. les évêques, de se réunir pour faire un établissement dont le but principal est de donner des missions et de former des missionnaires pour l'intérieur de la France. Cet établissement, un des premiers fruits de la liberté rendue enfin à la parole sainte, doit intéresser tous les amis de la religion et réaliser leurs espérances... M. l'abbé Rauzan, M. l'abbé Legris-Duval et M. l'abbé de Forbin-Janson sont à la tête de l'établissement*. ))
Les noms des trois directeurs de l'œuvre nouvelle étaient des gages de succès. L'abbé Jean-Baptiste Rauzan, né à Bordeaux en 1707, ^•"?* ^V***" était un des plus vénérables prêtres de 1 Eglise de France. Succès- '
sivement vicaire et directeur d'un petit séminaire dans son diocèse natal, puis obligé de s'expatrier pendant la tourmente révolutionnaire, il avait laissé partout la renommée d'un prêtre instruit, zélé, charitable ; son éloquence grave, apostolique, était pleine de force et d'onction. Après le concordat, le cardinal Fesch, archevêque de Lyon, frappé de ses éminentes qualités, avait fait appel à son dévouement pour fonder dans sa ville épiscopale une école de hautes études et d'éloquence sacrée. Mais un décret de l'empereur, en date du 26 décembre 1809, supprimant tous les établissements de mission en France, n'avait pas permis au projet du célèbre prélat de recevoir son exécution. L'abbé Rauzan se contenta de profiter de toutes les occasions qui lui furent offertes, pour annoncer aux peuples les vérités religieuses. Dédaignant à la fois les formes poétiques par lesquelles Chateaubriand avait su venger la religion chrétienne des sarcasmes de Voltaire, et la puissante dialectique avec avec laquelle les Bonald et les de Maistre avaient réfuté les so^ phismes de Rousseau, le nouveau missionnaire cherchait plutôt ses modèles parmi les Vincent Ferrier, les François Régis, les Vincent de Paul et les Bridaine. Le roi Louis XVIII, qu'il avait accompai^jié à Gand, l'avait nommé son chapelain ; mais lui ne rêvait que d'eu^ treprendreen France une œuvre d'évangclisation populaire, .
1. Ami de la religion, ann. i8i5, q» 84, p. gS-gô. Dans le numéro suiv il, l Ami de la rtligion, revenant sur ce sujet, ajoute que l'œuvre nouvelle a reçu lei •ncouragements du roi (/6i(/., p. 107-iog}.
TTTSTOrBE GK^ÎKRALE DE L EGLISE
L'abbé Lcgris-Duval (1765-1819].
Charles de Forbin-Janson (1785-1844).
Fondation
des
I^issionnaîres
de France
Les Missions de France.
La Providence le mit en rapport, à cette époque, avec un saint prêtre breton, à qui aucune œuvre de zèle n'était étrangère, l'abbé Legris-Duval. René-Michel Legris-Duval, né au diocèse de Saint- Pol de Léon en 1765, et ordonné prêtre le 20 mars 1790, n'avait pas été mis en demeure de s'exiler, parce que, non pourvu encore d'une position dans l'Eglise au moment oij parurent les lois persécutrices, il n'avait pas eu à prêter le serment constitutionnel. Le jeune prétre ,profita de cette immunité providentielle pour exercer à Paris, pendant la Révolution, un apostolat infatigable, surtout auprès de» condamnés à mort, qu'il accompagnait jusqu'au pied de l'échafaud. Aidé par la comtesse de Carcado et par M™® de Saisseval, il fonda, pour les enfants des victimes de la Terreur, cette œuvre des « Orphelines de la Révolution », qui, la première des œuvres du xix* siècle, fut comme le trait d'union entre les institutions charitables de l'Ancien Régime et celles du Régime moderne.
Tandis que les deux apôtres échangeaient leurs vues, ils avaient rencontré un jeune homme qui, pour se livrer, lui aussi, sans réserve à l'apostolat, avait généreusement renoncé aux avantages temporels d'une grande naissance, d'une immense fortune et d'une éducation princière. C'était l'abbé de Forbin Janson, qui, formé, comme l'abbé Legris-Duval, daus le séminaire et dans les catéchismes de Saint-Sulpice, aux habitudes de zèle, se livrait, à Paris, à toutes sortes de bonnes œuvres, attendant l'appel de Dieu â ue apostolat plus déterminé.
Un accord complet de vues ne tarda pas à s'établir entre les trois prêtres. Quelques compagnons se joignirent à eux. Une petite maison, située au n" 8 de la rue Notre-Dame-des-Ghamps, fut le berceau de la nouvelle communauté, qui, sous le nom de maison des Missionnaires de France, eut bientôt pour protecteurs l'abbé Frayssinous, déjà célèbre par ses conférences de Saint-Sulpice, et l'abbé Liautard, qui avait déjà fondé, au n" 28 de la même rue, l'établissement destiné à devenir célèbre sous le nom de collège Stanislas. Un comité de dames, où figurèrent la princesse de Montmorency, la comtesse d» la Bouillerie, la marquise de Croisy et la vicomtesse de Vaudreuil, procura à l'œuvre nouvelle les secours dont elle avait besoin.
Dieu bénit la pieuse institution. En peu d'années, cent trente villes furent évangélisées par les dévoués missionnaires. Paris, Lyon^ Marseille, Nantes, Bordeaux, Montpellier, les villes les plus populeuses et les plus pénétrées par les idées rationalistes, les reçurent
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avec les mêmes euthousiasmes que les humbles villages- Souvent les missionnaires, en arrivant dans une ville, y trouvaient des préventions habilement propagées contre eux. Huit jours de mission suffisaient à les dissiper. Les églises retentissaient de cantiques populaires et d acclamations ; de longues processions s'organisaient ; des croix, que tous les bras voulaient soutenir, étaient portées triomphalement à travers les rues et les places, s'arrêtant, en signe d'expiation, là où s'étaient dressés les échafauds révolutionnaires. Des arcs de triomphe étaient élevés de distance en distance ; les maisons étaient tendues ; des pavillons flottaient aux fenêtres. Dans plusieurs paroisses, on vit la municipalité prendre part en corps à la manifestation religieuse. Un piquet de cavalerie ouvrait la marche; des salves d'artillerie annonçaient l'ouverture et la clôture de la cérémonie. Dans telle et telle ville du Midi, au pied de la croix, une fois plantée, d'émouvants dialogues s'engagèrent entre le prédicateur et la foule, « Devant cette croix, s'écriait, à Toulon, l'abbé Rauzan, vos inimitiés sont venues expirer... Il faut quelque chose de plus à vos missionnaires... Il faut que vous aimiez vos ennemis. — Oui, oui, s'écrient des milliers de voix. — Vous les aimerez donc désormais ; vous ne formerez plus qu'un peuple de frères 1 »
Que, dans ces manifestations, quelque parole excessive ait été prononcée, que, çà et là, la pression de 1 autorité civile se soit plus ou moins indiscrètement exercée sur la population, que le nom du roi se soit trouvé mêlé au nom de Dieu dans les acclamations populaires : c'est ce qui était inévitable ; c'est ce qui se produisit en plusieurs endi'oits ; et ce sont de tels faits que les esprits restés hostiles ou indifférents reprochèrent, en les grossissant et en les dénaturant, au mouvnmcnt des Missions de France. Au fond, ce fut surtout le succès religieux de ces grandes manifestations qui exaspéra les incrédules *.
I. On trouve uu écho de ces récrimination» amères et injustes dans l'Histoire des deux ficslaurations par Vaulabelle, t. IV, p, ^2b-l^28. Le tableau que l'historien trace des missions est une pure caricature. On trouvera des documents plut authentiques dan» le» relations publiées à l'issue même de ces prédications et où les rédacteur» n'ont pas cherché à modérer leur enthousiasme. Voir Détails sur la Mission donnée à Bordeaux pendant le carême de 18i7, brochure de 66 page», Bordeaux, chez Heaume, 1817 ; Mission d'Arles ^1817), br. de i4 p., Arles, impr. Mesuier, 181 7 ; la Sagesse chrétienne ou les missions de Clermont et de Riom, br. de 16 p., (]lermont, impr. Landriot. 1818 ; Mission d'Autun, br. de ai p., Autun, impr Dejussieu ; Mission de la paroisse de Chartreuses^ br. de 27 p., Grenoble, impr. Baralicr, 1820 (ce compte rendu contient le cantique pour le roi) ; Mission de Blois, br de 2^ p., Blois, impr, Aucher Eloy, i8a4 ; Lettres ù un ami sur la mission de Villefranche d'Aveyron br. de io4 p , Villefranche, impr, Vedeilhé, 1896.
Défense
des missions
par l'abbé
F. de Lt
Mennais,
Une voix: éloquente s'éleva pour la défense des missions : ce fut celle de labbé de La Mennais : « Quand J^sus Christ apparut sur la terre, dit-il, il ouvrit une grande mission, qui, continuée pendant dix-huit siècles, souvent entravée, toujours triomphante, ne finira qu'avec le genre humain... On a demandé si la France était dor.c peuplée d'idolâtres, pour qu'il fût nécessaire d'envoyer de ville en ville des missionnaires annoncer la foi... Chose étrange I On répète sans cesse que le christianisme est mort ; et, dès qu'un prêtre ouvre la oouche pour Tannoncer au peuple, on s*écrie : A quoi bon ? Il n'y a que des chrétiens. Au reste, peu m'importe à laquelle de ces deux assertions l'on s'arrête. S'il n'y a plus de christianisme, il faut des missions pour le renouveler ; si le peuple est chrétien, il faut des missions pour empêcher qu'il ne cesse de l'être. Mais les missions portent atteinte à la liberté des protestants, elles les inquiètent... Singulière prétention, de ravir à vingt-cinq millions de citoyens la liberté religieuse, pour assurer à un petit nombre cette liberté, que personne n'attaque ! Les protestants ne sauraient-ils être libres, que nous soyons enchaînés?... Il serait aussi trop étrange, quand les doctrines antisociales ont partout des organes, que le christianisme seul fût contraint d'être muet * » I
La société des Missionnaires de France n'était pas la seule congrégation religieuse qui se fût vouée, depuis la Restauration des Bourbons, à la régénération catholique de la France. Tandis que les trappistes, les lazaristes, les prêtres de la Congrégation du Saint- Esprit et les Pères des Sacrés-Cœurs de Picpus reprenaient et dévecongréyatTons ^^ppaient leurs œuvres anciennes et récentes, l'abbé Chaminade fonreligieuses. dait l'institut des Filles de Marie et la Société des marianistes, les abbés Collin et Ghampagnat jetaient les fondements de la Congre-
Nouvelles
I. F. de Lamennais, Mélanges^ t. I, Des Missions. — Sur les Missions, voir A. Delaporte, Vie du H. P. Rauzan^ un vol. in-S», Paris, 1857. — Le P. Lacordaire, dans son Eloge funèbre de Mgr de Forbin-Janson (Œuvres^ éd. Poussielgue, t. VIII, p. 75-1 1 4) exagère la part prise par l'abbé de Forbin Janson dans la fondation de l'Œuvre des missions de France, dont le vrai fondateur est le P. Rauzan. On trouvera des détails nouveaux sur les missions de France dans Blrnichon, la Compagnie de Jésus en France, Histoire d'un siècle, t. I^r^ in-S», Pari», 1914, p. 86 89.
gation des maristes, l'abbé de Mazenod établissait la Société des oblals de Marie Immaculée, et la Compagnie de Jésus, canoniquement reconstituée pour l'Eglise universelle par la bulle Sollicitado du 7 août i8i4, préparait sa" rentrée en France par les pieuses associations des Pères du Sacré Cœur et des Pères de la foi.
C'est à Saragosse, où la tempête révolutionnaire l'a forcé de s'exiler, dans le sanctuaire vénéré de Notre-Dame del Pilar, que Guillaume Chaminade sent s'allumer en lui la flamme de l'apostolat qui lui fera prendre pour devise ces mots, inspirateurs de toute sa vie : « Formons des chrétiens apôt^es 1 » Le désir de son âme se réalise lorsque seize ans plus tard, il peut fonder, à Agen, avec le concours d'une fervente chrétienne, M"® de Trenquelléon, une communauté de <( petites missionnaires » ayant pour mot d'ordre « la multiplication des chrétiens », et, un an après, de concert avec un saint prêtre, l'abbé Lalanne, une société, composée de prêtres et de laïcs, ayant pour objet de poursuivre, par tous les moyens que les circonstances providentielles montreraient opportuns, le même but apostolique : « multiplier les vrais chrétiens )). En 1828, les deux sociétés fondées par Guillaume Chaminade ne dirigent encore que des écoles gratuites, des ouvroirs et des pensionnats dans le Midi de la France et en Franche-Comté ; mais leur saint fondateur ne cesse de leur recommander de se tenir prêtes à voler, pour faire des chrétiens, «jusqu'aux extrémités de la terre ». Ses vues se réaliseront, et, peu de temps après sa mort, son œuvre aura des rejetons dans les cinq parties du monde *.
En 1816, pendant que Guillaume Chaminade pose les premières bases d'une société de Marie, dont les membres porteront le nom de marianistes, un groupe de jeunes abbés, élèves au grand séminaire de Lyon, accueille avec transport le projet, manifesté par l'un d'eux, de fonder un corps de religieux dévoués à la Sainte Vierge et qui porterait également le nom de la Société de Marie. C'est l'origine de deux nouvelles congrégations religieuses : les Petits-Frères de Marie, ou Frères maristes, fondés en cette même année par l'abbé Marcellia Chainpagnat 2, et les Pères maristes, qui ne commenceront à s'orga-
Guillaumc
Chamirindc
fondateur
(les marianistef.
Marccllin Champagnat
fondateur
des
Petits Frèrei
de Marie.
1. SiMLBR, Guillaume-Joseph Chaminade^ un vol. in-So, Paris et Bordeaux, 1901; H. Rousseau, Guillaume- Josepli Chaminade, un vol in-i3, Paris, igiS.
2. Voir Vie du V,Père Champagnat, publiée par les soins des Petits-Frères dt Mario.
, Jean-Claude
Colin
fondateur
des
IVresMarisles.
Charles
o'e Mazcnod
fondateur
des OblaU
de Marie,
La
Compagnie de Jésus.
niscr qii'çn 1828, sous la direction de Tabbé Jean-Claude Colin*. Gomme les marianistes, les maristes ne tarderont pas à essaimer jusqu'aux antipodes ; ils fourniront à l'Océanie des vicaires apostoliques et des martyrs.
L'abbé de Mazonod, descendant d une des plus nobles familles de Provence, a d'abord orienté les élans de son zèle vers les missions lointaines; mais lorsque, au retour de l'émigration, il est en position de voir par lui même l'état de la France au point de vue religieux, il sent que, devenu prêtre, il n'aura pas besoin d'aller chercher les infidèles au delà des mers ; il voit, comme il dit dans la préface qu'il a donnée aux constitutions de sa congrégation, « la malice et la corruption des chrétiens telles, que l'état de la plupart d'entre eux est pire que celui de la gentilité avant que la croix eût renversé les idoles » *, et, au lendemain même de son ordination sacerdotale, jeune vicaire à Arles, il forme le projet d'une société de prêtres voués
l'apostolat des campagnes. ^ Le 18 février 181 6, sa pensée reçoit un commencement d'exécution ; elle se réalise peu à peu par l'évangélisation des principales contrées de la Provencee ;elie recevra son couronnement par l'approbation solennelle, donnée par Léon XII, le 17 février 1828, aux règles de l'institut des oblats de Marie- Immaculée.
Plus d'une fois, l'impiété révolutionnaire, par ses journalistes, par ses pamphlétaires, par ses hommes d'Etat, dont quelques-uns approchaient du trône, avait dénoncé ces nouvelles fondations, y montrant les prétendus agissements politiques du « parti prêtre » ; mais l'attention se portait surtout sur la célèbre Compagnie de Jésus, qui, proscrite, au xviii® siècle, de la plupart des Etats européens, était déjà rentrée en Sardaigne, à Naples, en Angleterre et en Suisse. Profiterait-elle de la Restauration du roi très chrétien pour rentrer aussi en France ? Et, si elle le tentait, quelle serait l'attitude du gouvernement ?
On raconte qu'en 181 5, après la bataille de Waterloo, le prince de Talleyrand, président du conseil, ne craignit pas d'exprimer nettement son avis, à ce sujet, au roi Louis XVIII. « Sire, lui aurait-il
I. Voir Le R. P. Colin^ par un religieux de la Société de Marie, un vol. in-80, Paris, if)00.