Baumard. op. cit., ch. xiii, p. a
î. Voir E. A. de Valette, Vie de M. Dafriche-Desgenetles, un vol. in-i3, P»ri», i8G3.
HISTOIRK GÉNÉRALE DB l'ÉGLISE
Des sciences
ecclésiastiques
en France.
Les Annales
de philosophie
chrétienne
L'Essai sur le panthéisme
de rab)>é Maret
Mgr Gousset (1792-1866),
source iiilarissable de grâces ^ Le i4 février i84i, le P. Lacordaire, inaugurant dans la chaire de Notre-Dame Thabit des Frères Prêcheurs, salua comme une gloire et une espérance nationale « le rendez-vous des âmes de cent pays » * à cette église de Notre-Damedes-Victoires, dont le nom seul était un présage de salut.
Grégoire XVI, personnellement très versé dans les sciences ecclésiastiques, avait été également très heureux de constater comment les études philosophiques, théologiques et historiques n'avaient pas cessé d être cultivées avec succès, malgré les agitations de ce temps. Il en avait, en i84o, témoigné sa haute satisfaction au fondateur des Annales de philosophie chrétienne ^. De ce mouvement scientifique parmi les catholiques, les Annales de philosophie chrétienne ellesmên>es, fondées en juillet i83o par un membre de la Société Asiatique, Augustin Bonnetty, étaient une importante manifestation. Elles avaient pour but, dans le principe, de « faire connaître tout ce que les sciences humaines, en particulier l'histoire, les antiquités, l'astronomie, la géologie, l'histoire naturelle, la jurisprudence, etc., renferment de preuves et de découvertes en faveur du christianisme ». Nous avons eu l'occasion de signaler les œuvres de Gerbet, de Rohrbacher, de Guéranger, de Frayssinous, de Lacordaire, de La Mennais. Un ancien sectateur passionné de ï Avenir, l'abbé Maret, avait combattu avec vigueur, en iSSg, dans son Essai sur le panthéisme^ la « philosophie séparée » des éclectiques de l'école de Cousin et les doctrines socialistes de l'école de Saint Simon et de Leroux, où il découvrait la même source d'erreurs, un panthéisme avoué ou déguisé. L'abbé Gousset, vicaire général du diocèse de Besançon, avait lancé, en 1882, contre les survivants du jansénisme, sa Justification de la théologie morale du Bienheureux Alphonse de Liguorif et publié en i844» après sa promotion à l'archevêché de Reims, sa Théologie morale à l'usage des curés et des confesseurs, ouvrage clair et solide, qui obtint le plus grand et le plus légitime succès.
I. Voir ALA.DKL, la Médaille miraculeuse, un vol. in-ia, Paris, dixième édition revue et augmentée, iSgS.
a Lacordaire, Œuvres, édit. Poussielgue, t. IX, p. 219. Parmi les nombreuses conversions opérées par la médaille, désormais appelée la médaille miraculeuse, il faut citer le retour k Dieu d'un juif alsacien, Alphonse Ratisbonne, qui se joignit ensuite à son frère Théodore dans l'œuvre de la congrégation de Notre-Dame d« Sion, fondée pour la conversion des juifs.
3. Annales de philosophie chrétienne, t. XXI, i84i (t. H àe la a* série), p. 471-
L*ÉGL1SE EN ANGLETERRE, EN ALLEMAGNE ET EN FRANCE 3o5
Les lattes poursuivies par les catholiques pour l'enseignement primaire et secondaire ne les avaient pas détournés de l'enseignement supérieur. En i8/i5, Mgr AfTre avait fondé à Paris l'Ecole des J'^"'^^,*'''*^ Carmes, destinée, disait il, « A former des écrivains capables de com- ^^^ Carme. poser de solides écrits en faveur de la religion ». Les étudiants s'y (i845). préparaient à la licence et au doctorat, soit pour les lettres, soit pour les sciences. En i8/|8, l'Ecole des Carmes avait fait recevoir douze licenciés. En i85o, elle fit recevoir son premier docteur, l'abbé Lavigerie, depuis cardinal. Pour l'enseignement des grands séminaires, Joseph Carrière, directeur au séminaire de Saint-Sulpice, Les
publiait, de 1837 à i846, ses Praelecliones theologicae majores en Hcologicae àa huit volumes in-12, dont les éditions se multiplièrent et contribue- J. Carrière, rent au relèvement des études théologiques parmi le clergé ^ Mais nulle publication ne contribua plus efficacement au progrès des hautes études ecclésiastiques que celle des deux Patrologies de Migne. d Vers 18/10, on apprit tout d'un coup qu'un prêtre auver- Ljh PatroîogU gnat, l'abbé Migne, se proposait de publier une édition nouvelle et ^'g^^bé Migne. commode de la patrologie tout entière, celle des Grecs et celle des Latins. C'était une colossale entreprise. Sans être lui-même un théologien de profession,, l'abbé Migne était doué d'un sens théologique remarquable. Son projet rencontra des difficultés de toute sorte ; mais, à force de ténacité et de savoir-faire, il en triompha. Les deux patrologies furent éditées, l'une après l'autre, à partir de i844, et accueillies avec reconnaissance par les savants qui s'occupaient de l'ancienne littérature chrétienne^ ».
Les erreurs théologiques de ce temps, par les discussions qu'elles Erreurs soulevèrent et par les travaux qu'elles provoquèrent, contribuèrent j^^
elles-mêmes au progrès des sciences religieuses. Parmi ces erreurs, cette période, nous devons signaler la plus notable et la plus répandue: le Iradi- Le tradi lionalismc. Le traditionalisme tut une reaction exagérée contre le rationalisme du dix-huitième siècle et les excès honteux de la Révolution. La philosophie du xviii* siècle avait attaqué la révélation et la tradition. La Révolution avait voulu justifier son esprit de révolte
T. E. Lbvesqcb, au mot Carrière dans \e Diclior:nnire de VACAirr, t. Il, col. i8o4i8o5.
2. J, Rei.lamt, Théologie catholique au XIX^ siècle, un vol. in-S", Paris, IQO^, p. 47. Migne avait conçu son projet en 1806 La Pulrologie latine, panic de iS.i4 à i855, comprit aai volumes in-^i^ ; la Patrologie grecque, parue de 18Ô7 à 1866, comprit 166 volumes du même format.
Ilisf. -.Ml ,lp |•K.;'is>^. - Vlll 30
Se» origines.
Double vice du traditionalisme.
Sa
condamnation (i84o).
Soumission
des traditionalistes.
Services
rendus à la
religion par
leurs travaux.
Réaction oulrce cou Ire
le ij-allicauisme.
par la raison humaine, qu'elle avait essayé de déifier en 1798. Il parut opportun à certains catholiques d'abattre de son piédestal celte prétendue divinité. On crut saper le rationalisme par sa base en montrant que la raison individuelle est impuissante à démontrer les vérités religieuses et morales; que celles-ci sont le patrimoine de l'humanité, qui les tient de la révélation divine et les transmet par la tradition. Le mouvement traditionaliste eut deux principaux centres de propagande : les Anna/es de philosophie chrétienne et le groupe des disciples qui se rangèrent autour d'un ancien professeur de philosophie de la Faculté de Strasbourg, converti au catholicisme et devenu prêtre, l'abbé Bautain. Poussé à ses extrêmes conséquences, le traditionalisme encourait un double reproche : i** en posant sur un même plan et en confondant dans une même démonstration les vérités qui sont du domaine de la raison et celles qui sont du domaine de la foi, il confondait l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, et conduisait à les absorber l'un dans l'autre ; 2° en proclamant l'impuissance radicale de la raison individuelle à trouver la vérité, il s'interdisait de la constater dans la raison universelle, collection des raisons individuelles. Aussi l'abbé Bautain fut-il obligé de souscrire, en i8/iO, par ordre de Grégoire XVI, six pro|)0sitions, par lesquelles il reconnaissait la puissance de la raison humaine à prouver avec certitude l'existence de Dieu, la vérité delà révélation, l'authenticité du Nouveau Testament, etc. *. Les partisans du traditionalisme se soumirent humblement. Il leur resta le mérite d'avoir mis en lumière certaines notions traitées par les héritiers de Descartes avec trop de dédain, d'avoir remis en honneur les idées de tradition et d'autorité, et d'avoir, en recherchant les débris delà révélation primitive dans l'histoire des peuples anciens, produit des travaux remarquables, qui font d'eux les précurseurs de l'histoire des religions.
Une réaction outrée contre le gallicanisme parvenait, en même temps, après avoir vivement agité l'Eglise de France, à fixer, par un examen plus attentif et par une décision suprême du Saint-Siège, des points de discipline contestés.
Deux prêtres du diocèse de Viviers, les, frère» Allignol, ecclésiastiques de mœurs irréprochables, mais chez qui on pouvait relever certains manquements à la discipline delà résidence et une fâcheuse
I. Bellamy, au mot Baulain dans le Dict. âe Vacant, t. II, col. liSi-(\SS.
l'église en ANGLETERRE, Elf ALLEMAGNE ET EN FRANCE 807
irritabilité de caractère, s'étaient crus les victimes de préventions injustes de la part de l'administration épiscopale, et avaient, pour se défendre, publié, en 1889, unebrocbure intitulée : De l'étal actuel du clergé en France. Dans cette brochure, les deux frères, collabora- Les frèrei
,, . , , 1 1 T • 1 1 Allignol.
teurs comme 1 avaient été, en vue de publications analogues, les frères La Mennais, prétendaient défendre contre la discipline moderne, acceptée par l'épiscopat français et inspirée par le gallicanisme, l'ancienne discipline de l'Eglise romaine, seule conforme aux prescriptions du droit canonique. Suivant eux, le ministère des curés était d'institution divine, et leur inamovibilité était une conséquence néces- Leur doclnne. saire de cette institution. L'évêque, d'ailleurs, n'avait pas le droit d'administrer seul un diocèse, mais seulement avec le concours de ses prêtres réunis en synode. Bref, au nom des curés de campagne, révocables au gré de l'évêque et dépourvus de tout prestige aux yeux des peuples, comme au nom du vieux droit ecclésiastique méprisé par Tépiscopat, les deux auteurs demandaient que le clergé fût « émancipé du despotisme des évêques ». Le livre fit grand bruit. Des prêtres pieusement attachés à l'Eglise, tout en regrettant les excès de langage et de doctrine de cette publication, ne furent pas fâchés de voir l'esprit gallican battu en brèche. D'autres, aigris, mécontents, se réjouirent de voir, comme dit quelque part Bossuet en parlant de Luther, « leurs fureurs mises en thèses ». D'autres enfin s'indignèrent d'une agression injuste, qu'ils voyaient dirigée contre leur respectable évêque, Mgr Bonnel. Le clergé du diocèse de Viviers fut divisé en deux camps ; et la lutte semblait atteindre à son paroxysme quand, Mgr Bonnel étant mort, sa succession fut donnée à un jeune religieux oblat, originaire du diocèse d'Aix, l'abbé Gui- Mgr Guibert, bcrt. Le nouveau prélat, nommé le 3o juillet i84i et sacré le 1 1 mars dJ" Vnïen. 1842, arrivait avec la réputation justifiée d'un esprit mûr, d'un jugement droit et sûr, d'une piété solide, d'un talent d'administrateur dont il avait donné des preuves comme supérieur du grand séminaire et vicaire général d'Ajaccio. Il manifesta aussitôt la ferme résolution de tout faire pour apaiser le conflit. Malheureusement la querelle prit bientôt des proportions imprévues. La presse parisienne s'y intéressa. Un prêtre aveyronnais, l'abbé Clavel, qui rédigeait à Paris le Bien social, journal du clerqé secondaire, dans lequel, sous le .^*^^^couvert d'un ultramontanisme ardent, il plaidait pour ses rancunes de'la"-lle personnelles, prit vivement fait et cause pour les frères Allignol ^*°" ^* l'""^"^ L'abbé Migne, dans la Voix de la Vérité, et l'abbé de Ge- ^""""'-
Lettre
pastorale
de l'évêque
de Viviers
(6 janvier
Soumission dei frères AUignol.
Sagesse
du pape
Grégoire XVI.
noudeS dans la Gazette de France y prirent occasion du différend pour attaquer en bloc le corps épiscopal, « dirigé par V Univers, disait la Gazette de France, et régenté par les jésuites». Le marquis de Régnon, dans la Liberté y s'en preoait directement à l'évêque de Viviers. Les frères AUignol, de leur côté, grisés par le bruit fait autour d'eux, prenaient une attitude arrogante, se vantaient d'être appuyés à Rome par le Saint Père lui-même. Mgr Guibert pensa que le moment était venu d'agir avec fermeté. Le 6 janvier i845, il publia sa Lettre pastorale sur « les tendances dangereuses d'un parti qui se forme dans l'Eglise en France contre l'autorité épiscopale ». « Oui, disait-il, nous ne pouvons nous y tromper, on veut émanciper les prêtres de ce que Ton ose appeler le despotisme des évêques. Il y a, dans ce seul langage, toute une révolte contre l'autorité de l'Eglise... Le souverain pontife n'ignore rien de ce qui se passe dans notre pays ; il sait qu'au moindre signe il serait fidèlement obéi ; cependant il n'impose aucun changement dans l'état actuel des choses. » Bien plus, pour répondre aux fausses allégations des frères AUignol, le prélat communiquait à son clergé et à ses fidèles une lettre du cardinal Lambruschini, secrétaire d'Etat, l'assurant que « les assertions des deux prêtres réfractaires, loin d'avoir aucune ombre de vérité, étaient entièrement fausses ». Les frères AUignol, pressés par les instances de deux saints évêques, Mgr de Mazenod, évêque de Marseille, et Mgr Dévie, évêque de Belley, se soumirent, et le pape Grégoire XVI, par un Bref du 26 novembre i845, félicita hautement l'évêque de Viviers d'avoir, par sa prudence, apaisé la querelle, en écartant des débats la question de l'inamovibilité des desservants, sur laquelle Sa Sainteté désirait qu'on fît silence.
Une fois de plus, la sagesse de Grégoire XVI, trop souvent représenté comme un ami des partis extrêmes, faisait triompher l'opinion modérée. Entre les excès du cartésianisme et ceux du traditionalisme, il avait recommandé, en philosophie et en apologétique, une méthode où la raison individuelle et la tradition se trouvaient harmonieusement combinées ; entre les prétentions du gallicanisme, qui tendait à exagérer les droits épiscopaux, et celles d'un ultramontanisme exalté, qui voulait les amoindrir outre mesure, il se pro-
i. Antoine Genou, plus connu sous le nom d'Eugène de Genoude, surtout après les Icltres de noblesse que lui conféra Louis XVJII en i8aa, avait cto un disciple de La Mennais. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages estimés.
L ÉGLISE EN A!fGLETERRE, EN ALLEMAGNE ET EN FRANCE SoQ
nonçait pour le régime tempéré que les évêques de France, au lendemain de la Révolution, avaient cru devoir adopter, au moins provisoirement, pour la bonne administration de leurs diocèses et pour le bien des âmes *.
I. Sur l'affaire des frères AUîgnol, roir J. Paqcblli db Follbnat, Vie du cardU nal Guiberlf 2 yoI. in-S, Paris, 1896, t. II, p. 43-97.