‹ Histoire générale de l'Église (volume 4)Chapitre 146 sur 374 · LES MISSIONS ÉTRANGÈRES · texte numérisé non relu

LES MISSIONS ÉTRANGÈRES

Vue générale.

Lorsqu'il n'était encore que cardi-nal, Grégoire XVI s'était beau* coup préoccupé de la propagation de la foi dans les pays infidèles, hérétiques et schismatiques. Son élévation à la dignité suprême de l'Eglise lui permit de donner à cette œuvre une plus grande expansion. La Turquie d'Europe et la Turquie d'Asie, l'Extrême-Orient, l'Afrique, l'Amérique et TOcéanie, furent l'objet de ses sollicitudes.

L«» miision» Au moment où Grégoire XVI j.i'it possession du trône pontifical, "®* la rivalité de la Russie et de l'Angl *,terre en Asie donnait une importance particulière à la situation de la Turquie. La puissance politique de l'empire ottoman était en décadence. C'était bien « l'homme malade », dont la succession était ardemment convoitée. Mais il importait souverainement à l'Europe que cette succession ne s'ouvrît pas. Le contrebalancement des deux puissances, russe et anglaise, en Orient, formait un équilibre dont l'Europe profitait, et qu'une lutte ouverte pour la prise de possession de Constantinople eût brisé. D'ailleurs, la question des Dardanelles était, alors plus qu'aujourd'hui, une question européenne, bien plus, une question universelle. La a Question Prolonger la vie de la Turquie fut la ffrande préoccupation de l'Eu-

dOrient» r2 , , . ^ , . ° , i . . i ..

au point de vue ^'^P®* Aoutes les questions secondaires qui se rattachèrent à cette

delà préoccupation principale, constituèrent dès lors ce qu'on appelle

ternationale. ^ ^^ Question d'Orient », dont la pensée devait conditionner presque

GREGOIRE XVI

3ll

toujours, et dominer plus d'une fois, au cours du siècle, les combinaisons de la politique internationale.

La gravité d'une pareille question n'échappait point à Tattention de Grégoire XVI ; mais son esprit, peu porté vers les problèmes de pure politique, s'attachait plus naturellement aux problèmes d'ordre religieux. De ce point de vue, il avait aperçu une autre question d'Orient, d'une importance non moins grave. Dans l'empire ottoman, ce n'étaient pas seulement les institutions et les mœurs qui se désagrégeaient : c'était la religion officielle, l'islamisme. La religion de Mahomet se vantait encore de compter 200 millions d'adeptes ; mais, dans les pays où la civilisation européenne avait pénétré, en Egypte, aux Indes, et même dans une grande partie de l'empire turc, à mesure que l'éducation des esprits et des âmes se développait, la fidélité religieuse au Coran faiblissait. L'esprit guerrier, âme de la propagande islamique, était éteint depuis longtemps. La foi aux dogmes étranges de l'impeccabilité de Mahomet, de la divinité du Coran, d'un Dieu plutôt maître que père, sorte de despote oriental distribuant arbitrairement ses châtiments et ses récompenses, apparaissait de plus en plus inadmissible. Les esprits cultivés s'appliquaient à interpréter ces dogmes en les déformant ; les âmes élevées commençaient à rougir des encouragements donnés par le Prophète au divorce, à la polygamie, aux pires formes de l'esclavage, et de cette prétendue perfection de l'Islam, engendrant chez ses adeptes l'orgueil, l'intolérance et la stagnation. Pour un observateur perspicace, l'Islam semblait en voie de devenir la religion de quelques fanatiques et des masses populaires appartenant aux derniers degrés de la civilisation. Sans doute, aucun musulman ne faisait l'aveu de ces choses. Les plus lettrés se montraient tout aussi rebelles à l'évangélisation chrétienne que les plus ignorants. Mais il était évident que leur opposition tenait à d'autres motifs qu'à une conviction religieuse profonde . Une indomptable fierté de race et de nation et le scandale produit chez eux par les mœurs relâchées de beaucoup des chrétiens établis dans l'empire ottoman, expliquaient facilement leur irréductible hostilité à toute tentative de prosélytisme.

Un homme d'une intelligence supérieure, d'un zèle ardent pour la propagation de la foi, et qui avait été l'un des disciples préférés de La Mennais, Eugène Bore, l'homme de France et peut-être d'Europe le plus versé dans la connaissance des langues orientales vivantes, avait longtemps médité sur les moyens de faire profiter la foi catho-

La c Question d'Orient »

au point de Yue religieux.

Décadence de l'islamisme.

Obstacles à l'évangélisation ebrétienne.

Eugène Bore.

3l2 HISTOIRE GÉNÉRALE DE l'ÉGLISE

lique de la dissolution lente mais fatale de l'Islam. Pour l'instant la politique européenne favorisait ses aspirations, en empêchant la Russie schismatique et l'Angleterre hérétique de s'emparer de l'empire ottoman ; mais ce n'était là qu'un résultat négatif. Euo-ène Bore, chargé d'une mission scientifique en Perse par l'Académie des Inscriptions, envoyait alternativement des mémoires à l'Institut et des rapports à l'œuvre de la Propagation de la foi. Il lui sembla, après mûre réflexion, et après avoir longtemps conféré de ses idées avec un Son plan zélé prêtre de Saint-Lazare, que deux moyens indirects d'aposto!at apostolat, devaient être simultanément employés : la diffusion de l'instruction, pour détacher les musulmans de leurs fausses croyances, et l'évangélisation des chrétiens d'Orient, pour rendre le catholicisme respectable et désirable à l'esprit de ces infidèles, une fois désabusés. Bore fonda et dirigea lui-même des écoles à ïspahan et à Djoulfa. Plus tard, il se consacra plus spécialement à l'évangélisation des chrétiens d'Orient comme lazariste *.

Fondation Grégoire XVI était fait pour comprendre les sages vues d'apostolat

ê''T^^\^^ préconisées par Eugène Bore. Aucune œuvre d'évangélisation directe en Orient. des musulmans ne fut organisée en Orient ; mais les œuvres d'éducation y furent multipliées, et une grande impulsion y fut donnée à l'évangélisation des chrétiens, tant européens qu'orientaux unis ou orientaux séparés. En i84o, M. Daviers, lazariste, ouvrait à Smyrne et confiait aux Filles de la Charité un ensemble d'œuvres comprenant un orphelinat, une crèche, un dispensaire, en un mot toutes les œuvres qui constituent habituellement le ministère charitable des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. En i84i, un Père de la Congrégation de Picpus fonda, dans la même ville, un collège destiné aux enfants des familles aisées. En même temps, les jésuites, spécialement encouragés par le souverain pontife lui-même, développaient leurs œuvres de Syrie. Dès la première année de son pontificat, Grégoire XVI, très informé de l'état des missions par ses fonctions de préfet de la Propagande, qu'il venait de remplir, avait mis à la disposition de Mgr Mazloum, évêque grec-catholique, trois religieux de la Compagnie de Jésus, le P. Riccadonna, de Plaisance, le

1. Eugène Boré, ordonné prêtre en i85o, entra peu de temps après au noviciat des Prêtres de la Mission, ou lazaristes, et fut envoyé en Orient, aussitôt après ses vœux prononcés, comme missionnaire. 11 y exerça les fonctions de supérieur de la mission de Bébek, puis de préfet apostolique. Appelé à Paris comme secrétaire de Bon supérieur général, M. Etienne, il lui succéda en 187/^, etmouruten 1878, après tvoir mérité le titre qui lui fut donné d'apôtre de l'Orient,

GREGOIRE XVI

P. Planchet, de Gap, et le Frère coadjuteiir Henze, de Hanovre, pour diriger un séminaire fondé, vingt ans auparavant, à Ain-Tras, dans le Liban. Par suite de diverses circonstances, le but projeté ne put être atteint ; mais les trois religieux, à qui vinrent se joindre bientôt plusieurs de leurs frère.s, exercèrent un fécond apostolat auprès des chrétiens résidant en Syrie, donnèrent des retraites aux laujues et aux prêtres, explorèrent la province, à peu près inconnue alors, du Hauran,y découvriront une population chrélienneà peu près délaissée, et préparèrent les voies à un apostolat plus fructueux.

Leur ministère personnel s'étendit jusqu'à la Mésopotamie, oij, dès i832, Grégoire XVI avait institué une Délégation apostolique dont la juridiction s'étendait jusqu'en Perse. Le P. Riccadonna fut chargé d'y apaiser certains différends qui s'étaient élevés entre le délégué apostolique et le clergé indigène. Le P. Planchet présida, au nom de la Propagande, à la réorganisation de la mission, confiée en i84i aux dominicains français. Après la mort du P. Riccadonna, son successeur, le P. Ryllo, Polonais, put acheter, aux portes de Beyrouth, un vaste terrain où il construisit une résidence ; mais sa grande œuvre fut la fondation, en i845, du séminaire de Ghazir, dénommé par la Propagande Séminaire central asiatique Cette maison, plus tard, se dédoubla en deux établissements florissants : un séminaire, et un collège où les riches européens d'abord, puis les notables indigènes, les cheiks, les émirs, vinrent demander le bienfait d'une éducation distinguée pour leurs enfants.

Quand, en i835, l'Egypte s'ouvrit aux influences de la civilisation européenne, le délégué apostolique, Mgr Guasco, demanda l'envoi de nouveaux missionnaires pour l'aider à grouper autour de lui les Copies catholiques. Les Filles de la Charité, au prix de bien des difficultés, parvinrent, en i845, à ouvrir à Alexandrie un hôpital et une école ; et les Frères des Ecoles chrétiennes, en 18^7, y commencèrent pour les garçons les œuvres déjà entreprises pour les filles. Le régime relativement libéral inauguré en Egypte favorisa également l'évangélisation des Melkites. Ce nom de Melkites (royalistes ou impériaux) fut donné, au cours du v* siècle, aux chrétiens orientaux qui, conformément à l'édit de l'empereur Marcien, suivirent la doctrine du concile œcuménique de Chalcédoine, reconnaissant en Jésus-Christ une personne et deux natures. Longtemps soumis à la dépendance des patriarches schismaliques d'Antioche et de Jérusalem, ils avaient, au vm* siècle, énergiquement refusé de suivre le

Evangélisation

des chrétiens

orientaux.

La mission

de

Mésopola.nie.

Fondation

du séminaire

de Ghazir

Les misiioTîs d'Egypte.

Les Grecs Meikilcs.

HISTOIRE GÉNÉHALE DE l'ÉGLISE

Les Maronites.

Les missions

de la Turquie

d'Europe.

Résultats généraux des

missions

d'Orient sous

Grégoire XVL

mouvement venu de Constautinople et de rompre avec Rome. Les Melkites furent, par suite, l'objet de nombreuses vexations de la part de leurs compatriotes syriens, et ils durent résister au gouvernement de la Porte, qui voulait les soumettre à l'autorité du patriarche arménien. Mais les efforts persévérants de Grégoire XVI aboutirent à leur émancipation de toute tutelle étrangère et à la reconnaissance officielle de leur patriarche*. Grégoire XVI se préoccupa aussi du sort des Maronites, et, en 18/46, fit en leur faveur, auprès du sultan Abdul- Medjid, une démarche, qui obtint une réponse bienveillante de la part du souverain musulman.

La Turquie d'Europe ne fut pas oubliée par le vigilant pontife. En i838, dans une audience accordée à Fieschi-Pacha, ambassadeur de la Porte à Paris, il exprima la joie que lui causait l'attitude bienveillante du sultan, qui avait permis aux catholiques d'élever de nouvelles églises à Constautinople et dans les provinces ; et le sultan, sensible à cette démarche, accentua sa politique relativement libérale envers l'Eglise. On comptait alors, en Turquie d'Europe, 61 3. 000 catholiques, dont 180.000 vivaient à Constautinople. L'indépendance de la Grèce permit, par ailleurs, au pape de donner une impulsion nouvelle à l'évangélisation de ce pays. Par un Bref du 9 août i834, il établit une délégation apostolique en Grèce ; et bientôt de nouvelles églises s'élevèrent au Pirée, à Patras, à Nauplie, à Navarin.

Telle fut l'action évangélisatrice de l'Orient sous Grégoire XVI. Vers la fin de son pontificat, le supérieur général des lazaristes, M. Etienne, pouvait écrire : « Le Coran a encore des disciples, parce qu'il proscrit toute éducation... Mais les grands, parmi ses adeptes^ commencent à n'avoir plus d'égard à cette défense... Dès lors, la cause de l'Islam est perdue... Une fois autorisés à fréquenter nos écoles, les Turcs abandonneront leurs préjugés. Aussitôt qu'ils jouiront de la liberté de conscience et des bienfaits de l'éducation, l'Eglise sera à la veille de les compter parmi ses enfants *. » Des obstacles divers sont venus, depuis, entraver le mouvement dont le vénéré religieux indiquait si nettement l'orientation ; mais ses vues n'ont point perdu leur valeur et autorisent toujours des espérances.

I. Voir Cyrille Gh\ron (P. Cyrille Karalevsky), Histoire des patriarcats melkites^ 3 vol. in-8, Paris, 1910, t. II, p. 163-207.

a. Marshall, les Afissions chrétiennes, trad. L. de Wazibrs, t. II, p. a5.

GREGOrRE XTI

Les difficullés rencontrées par la propagation de la foi en Extrême- Orient furent, par certains côtés, plus pénibles au cœur du souverain pontife, parce que plusieurs des obstacles qui lui furent suscités lui vinrent, non plus de potentats infidèles, comme en Turquie, mais de souverains chrétiens et même catholiques.

Nous avons vu la triste situation faite aux missions des Indes par les événements qui précédèrent, accompagnèrent et suivirent la Révolution française *. Or, non seulement, pendant soixante ans, de 1760 à 1820, les missions catholiques de l'Inde durent être délaissées, faute de sujets et de ressources, mais les Anglais et les Hollandais, sous prétexte d'observer à l'égard des indigènes une politique de « stricte neutralité » religieuse 2, entravèrent de toutes façons la propagande chrétienne. La Compagnie des Indes-Orientales refusait de transporter sur ses vaisseaux tout missionnaire, catholique ou protestant, en destination pour la Chine ou pour l'Inde 3. Par une ordonnance gouvernementale de 181 4» les chrétiens nés dans le pays furent exclus de toutes les fonctions publiques un peu importantes *. Il y eut plus. Le gouvernement anglais ne déploya pas moins d'énergie à encourager le culte des idoles qu'à opposer des entraves à la prédication de l'Evangile. « Les actes de faiblesse commis par des hommes se disant anglais et fonctionnaires, écrit un protestant anglais, dépassent toute idée ^. » A la fin du xviii** siècle, les pagodes de la présidence de Madras tombaient en ruine ; le gouvernement anglais s'empressa d'arrêter leur décadence ^. Le culte ignoble et sanglant de Juggernauth fut non seulement approuvé, mais patronné et pratiqué par les autorités anglaises '^, et le célèbre général sir Perregrine Maitland fut forcé de revenir en Angleterre pour avoir refusé de donnera des soldats anglais l'ordre de tirer des

Les missioQS

(l'Extrêmo- Orient.

Obstacles apportés à

l'évangélisatioa de

ces contréet.

I. Hisl. gén. de l'Eglise, t. VII, p. 447-448. a. Asialic Journal, vol. XVIII, p. 8.

Page 1