GoYAU, op. cit.^ t. III, p
PIB IX ET LES DIVERS ÉTATS DE l'eUROPE l\ig
La Constitution était toujours leur point d'appui, leur grand argument. Ils ne songeaient pas qu'à côté du roi de Prusse, un ministre sans conscience, Bisnriarck, se sentirait peu gêné par un texte constitutionnel, le jour où il croirait que la raison d'Etat lui demanderait de l'enfreindre ; qu'il avait déjà élaboré sa fameuse théorie des « lacunes constitutionnelles' ». Elle consistait à se placer habilement dans lin cas qu'il présentait comme non prévu par le texte constitutionnel, et, dès lors, à le résoudre à sa guise *.
Pour Bismarck, d'ailleurs, un principe dominait la Constitution, à savoir que l'Etat prussien était un Etat protestant. A ce titre, il n'était pas admissible qu'il laissât se former dans son sein un groupement de catholiques qui pourraient constituer un Etat dans l'Etat. La Prusse ne pouvait souiTrir que l'Eglise romaine vécût chez elle Politique suivant ses propres lois. Au surplus, pour Bismarck, l'alliance d'un j^ Bismarck, certain nombre de protestants libéraux avec la fraction catholique était impardonnable. Il conçut le plan machiavélique de compromettre, l'un par l'autre, les deux partis. Le mot d'ordre fut donné de déconsidérer auprès du peuple les protestants libéraux comme alliés aux jésuites, et de dénoncer en cour de Rome les catholiques comme compromis dans le mouvement libéral.
Ce n'étaient là que des préliminaires. Ce que Bismarck voulait, c'était la ruine complète, ou du moins l'asservissement absolu du catholicisme en Allemagne. « Avec les ultramontains, disait-il, toute concession fait l'efTet d'un acompte, d'un encouragement *... L'esprit envahisseur qui règne dans le camp catholique nous forcera à livrer une bataille rangée ^. »
Frédéric-Guillaume IV finit par entrer dans ces vues. Ce prince. Attitude sincèrement opposé au rationalisme incroyant et au panthéisme ^ .., "J^ hégélien, dont il redoutait les conséquences au point de vue moral, avait voulu élever, contre ces théories dangereuses, une digue efficace en reconstituant sur des bases solides le protestantisme allemand. Or, deux tendances se manifestaient parmi les théologiens de la Réforme. La a théologie de conciliation )> ou « théologie unioniste », édifiée sur les bases posées par Schleiermacher et Neander,
I. C'est ainsi que la Chambre ayant manifesté son mécontentement île la poKtique royale par le refus du budget, Bismarck passa outre, et gouverna contre U majorité, déclarant hardiment que la Constitution n'avait pas prévu le cas où le parlement refuserait à TEtal les ressources nécessaires,
a. Bis^i.vRCK, p. 129.
Existence de deux courants dans le protestantisme.
Ils trouYent une base d'entente
dans la lutte contre le
caiholicisme.
Négociations
avec le Saint-Siège.
Double jeu de Bismarck.
Origines
du
Kulturkampf,
tâchait de trouver un juste milieu entre les théologiens luthérien! confessionnels et les théologiens libéraux, enclins au rationalisme. Elle travaillait à faire prévaloir ses idées par la Bévue de la Science et de la Vie chrétienne, fondée en i85o. D'autre part, la « théologie néo-luthérienne » s'efforçait de faire prévaloir les dogmes du luthéranisme primitif, en leur donnant une forme accommodée à l'esprit du siècle. La théologie néo-luthérienne prévalait dans les universités.
Le roi de Prusse avait cherché d'abord à maintenir la paix entre les deux partis protestants par une politique de bascule. Tantôt il donnait satisfaction au parti de la confession luthérienne par des concessions, tantôt il essayait de le restreindre. Tl était fatigué de ces fluctuations, quand, en i852, le congrès de Brème lui fit entendre brutalement que le seul vrai terrain d'union entre les protestants était la lutte contre Rome. C'était reprendre une idée chère à Bunsen, selon qui une vaste société évangélique devait s'organiser pour faire contre-poids à l'Eglise de Rome *.
Le premier acte de la politique d'oppression contre l'Eglise catholique fut la concession à l'Eglise évangélique d'une série de faveurs budgétaires ^. Ce fut ensuite l'entreprise de négociations occultes entre le Saint-Siège et le gouvernement prussien, dans lesquelles on faisait espérer au pape la conclusion d'un concordat. Au printemps de i853, Manteuffel parut même vouloir mettre au service du Saint- Siège l'influence politique de la Prusse sur les autres Etats de l'Allemagne. Soit que la diplomatie romaine eût deviné le double jeu de la diplomatie prussienne ^, soit que d'autres courants eussent prévalu à Berlin, ces négociations cessèrent brusquement en i854. Il n'y avait pas à en douter : Bismarck donnait « une sorte de répétition de la comédie diplomatique qu'il jouerait plus tard comme chancelier de l'empire, et par laquelle il essaierait de susciter contre le centre un blâme du pape * » .
On peut placer à cette date de i854 le commencement de la lutte de la Prusse contre le catholicisme, lutte destinée à devenir si retentissante sous le nom de Kaltarkampf. Elle trouva les catholiques
1. Sur l'organisation du protestantisme allemand pendant le règne de Frédéric- Guillaume IV, voir Hergenrqether, Hist. de l'Eglise, t. YIII, p. 66-78.