Ibid
3. (( Il j a de même passé en maxime que Ton peut priver une nation, malgré elle, de son légitime souverain. Voici la première conséquence, directe et inévitable : donc on le peut, à plus forte raison, si la nation le demande. Mais si la nation peut fi' ire juger son souverain, pourquoi ne pourrait-elle pas le juger ? » (J. di M.VISTRB, lûc. cit.)
LEON XII
Le parti des Zelanti n'apparaissait pas pour la première fois dans l'histoire des conclaves. Compose des cardinaux qui se donnaient pour tâche de ne considérer, dans leur choix, que l'inlérêt de la puissance ecclésiastique, il était intervenu activement, au xviii' siècle, dans les élections d'Innocent XIII, de Benoît Xlïlet de Benoît XïV ; mais jamais peut-être il ne s'était proposé un but plus nettement déterminé qu'après la mort de Pie VII. Son objectif était de se montrer inflexible envers les prétentions des Etats alliés, qui, après avoir réglé le sort politique des nations de l'Europe en i8i5, prétendaient, en 1823, influencer l'élection du chef de la chrétienté. Les Zelanii avaient un candidat, le cardinal Severoli, évêque de Viterbe, ancien nonce à Vienne. C'était, au fond, un homme tranquille, à qui on avait fait, un peu à la légère, une réputation de sévérité opiniâtre. Le « parti des couronnes », soutenu par les cours de Vienne, de Paris et de Naples, mettait en avant le cardinal Castiglioni, évêque de Frascati, prélat pieux et savant, très estimé pour la douceur de son caractère, mais en qui l'on découvrait plutôt la bonté du pasteur et la patience du martyr que l'initiative et l'activité du lutteur.
Parmi les membres du Sacré Collège, il en était un vers qui les regards de tous se portaient, non que personne eût songé à mettre son nom en avant pour la tiare, mais parce qu'on savait que sa haute influence pouvait, suivant l'orientation qu'elle prendrait, déterminer l'élection du nouveau pape : c'était le cardinal Consalvi. L'ancien négociateur du concordat français, le diplomate qui avait obtenu au congrès de Vienne la restitution des Etals pontificaux ', pensa qu'une altitude tranchée d'opposition à l'égard des souverains, était, dans les circonstances, intempestive, et se rallia au « parti des couronnes » . Il y entraîna plusieurs esprits sages et modérés, qui suivaient sa politique. Mais l'ancien secrétaire d'Etat, l'homme qui avait tenu une place si importante sous le précédent pontificat, comptait des adversaires irréductibles. La plupart étaient des esprits absolus, intransigeants. Ils lui reprochaient amèremenlde faire trop de place,
Le parti
des Zelanti
au conclavd
de i8a3.
Son objectif.
Son candidat,
le cardinal
Severoli.
Le (( parti
des
couronnes ».
Son candidat, le cardinal Castiglioni,
Le cardinal
Consalvi.
Son influence.
Il se rallie
au « parti
des
couronnes 9,
I. Sur le rôle très important de Consalvi au congrès de Vienne, voir le P. RiifiBRi, n congresso di Viema e la Santa Sede, Délia diplonaazia pontificale nel secolo XIX, t. IV, Rome, 1904.
Ses adversaires •e rangent
du côté des Zelanti.
L'Autriche prononce
Vexclusive
contre SevuroU.
Effet
de cette
démarche.
Election
du cardinal
délia Genga
(28 septembre
dans sa politique, aux combioaisous diplomatiques, et allaient jusqu'à lui faire un grief d'avoir donné à l'administration des Etats romains une réputation plutôt mondaine qu ecclésiastique. On murmurait que, s'il avait finalement sauvé la barque de Pierre, c'était lui qui l'avait d'abord poussée à l'abîme. Bref, ces ennemis de la politique de Consalvi se rangèrent en bloc dans le parti des Zelanti. Leur démarche parut assurer l'élection de Severoli, qui, au premier scrutin, dans la matinée du 21 septembre 1828, obtint vingt-six voix. Etant donné le nombre des cardinaux présents, les deux tiers exigés pour la validité de l'élection étaient de trente-trois voix. Tout faisait prévoir que ce chiffre serait atteint au scrutin de la soirée. Mais les puissances veillaient. Au début de la séance du soir, le cardinal Albaui donna lecture d'une note ainsi conçue : a En ma qualité d'ambassadeur extraordinaire d'Autriche près le Sacré Collège, et, de plus, en vertu des instructions qui m'ont été données, je remplis le rôle, déplaisant pour moi, de déclarer que l'impériale et royale cour de Vienne ne peut accepter pour souverain pontife Son Eminence le cardinal Severoli, et lui donne exclusion formelle. »
L'effet produit par ce coup de théâtre ne fut pas précisément celui que la cour de Vienne attendait. Cette hautaine intervention de l'Autriche exaspéra les cardinaux italiens. Le candidat des Zelanti se trouva écarté ; mais celui des couronnes, Castiglioni, qui avait obtenu dix-sept voix au scrutin de la matinée, n'en obtint que huit au scrutin du soir. Il fallait choisir un nouveau candidat.
Dans de pareilles conjonctures, on avait vu parfois les voix se réunir sur le nom d'un vieillard, dont le court pontificat servirait de préparation à un accord définitif. Un calcul de ce genre entrat-il dans l'esprit de quelques électeurs } C'est possible. Des considérations plus directes semblent avoir inspiré la majorité des cardinaux, lorsque, le 28 septembre, ils élurent, par trente-quatre voix, le cardinal Annibal délia Genga, âgé de 63 ans seulement, mais dont les infirmités faisaient un vieillard *. Tous s'accordaient pour reconnaître la valeur de ses talents, le sérieux de ses vertus. Les anciens se rappelaient comment, un jour. Pie VI, faisant l'inspection de l'Académie ecclésiastique, avait été frappé des réponses nettes
I. Voir les détails du conclave de i8a3 dans Artavd db Montor, Hist. de Léon XIl^ t. I, p 26-79, ^^ ^^"* Terlihdbn, le Conclave de Léon XII, Revue d'histoire ccclé' siaslique, 1918, t. XIV, p. a72-3o3.
LÉON XII 65
et précises du jeune Annibal, et l'avait fait, séance tenante, camé- Notice
• ^ , . 1 !•' I • j 1' • f 'u 1 biographique
ner secret. On n avait pas oublie le souvenir de 1 oraison tunebre de ° g^j. l'empereur Joseph II, prononcée, en 1790, dans la chapelle Six- le nouvel élu tine, en présence du Sacré-Collège, par l'éloquent prélat. La tâche était des plus ardues. Il s'agissait de juger un souverain dont le règne avait été, à bien des égards, funeste à l'Eglise, sans blesser le cabinet d'Autriche et sans trahir la vérité. Par l'élévation, la mesure et la gravité de sa parole, l'orateur avait su éviter les écueils d'un pareil sujet. Les esprits les plus difficiles en avaient témoigné leur satisfaction. Le titre d'archevêque de ïyr, conféré, peu de temps après, à Mgr Délia Genga, des nonciatures importantes à Lucerne età Cologne, plusieurs missions diplomatiques des plus délicates qui lui furent confiées en Allemagne et en France, son élévation à la pourpre en 1816, et sa nomination à la charge de cardinal-vicaire en 1820, avaient consacré sa réputation d'administrateur prudent et éclairé. D'autre part, la ferveur de sa piété semblait croître avec la grandeur de ses fonctions. Plus d'une fois, sa santé chancelante avait semblé mettre obstacle à son ministère. Après l'enlèvement de Pie VI, il s était retiré dans l'abbaye de Monticelli, au diocèse de Fabriano, dont le Saint-Père l'avait pourvu, et y avait fait bâtir son tombeau, l^ersuadé qu'il finirait ses jours dans cette retraite. A plusieurs reprises, il y était revenu, pour y attendre en paix, disait-il, le jugement de Dieu. Le devoir seul l'avait arraché à ce repos. Au moment où une mission plus grave que toutes celles qu'il pouvait redouter lui était imposée, il crut pouvoir objecter son état maladif. Quand le cardinal camerlingue Pacca lui demanda, suivant la formule d'usage, s'il acceptait Télection faite de lui pour souverain pontife : a N insistez pas, répondit-il ; vous élisez un cadavre. » Les protestations qui s'élevèrent autour de lui l'interrotnpirent. Se tournant ' alors vers le cardinal Castiglioni, dont Pie VII avait prononcé le nom sur H choisît son lit de mort : « Pourquoi, dit-il, n'avoir pas suivi le vœu du ^^ l^^^ ^h pape défunt ? » Puis, comme pour réserver à Castiglioni le soin de prendre plus tard le nom de Pie VIII, ainsi qu'il arriva en etfet, le nouvel élu choisit, en souvenir de la bienveillance que le pape Léon XI avait manifestée à sa famille, le nom de Léon XII.
Maigre, de haute taille, le visage décharné, le teint blême, la dé- Son portrait marche chancelante, a Léon XII, dit un témoin de sa vie, avait l'air d'un homme qui relève d'une maladie, mais pour se remettre
llisl, i'.M.. de l'E-lise. — VIII 5
HISTOIRE GENERALK DE L EGLISB
sur son lit de mort ^ » Les traits de son visage étaient habituellement impassibles. Cependant, au rapport d'un autre témoin, « ses souffrances devenaient parfois si aiguës, que sa seule présence inspirait la compassion et l'effroi ^. » « Mais son regard et sa voix compensaient le tout. II y avait dans sa physionomie une douceur et une pénétration qui lui gagnaient de prime abord l'affection, tout en maintenant le respect. Sa voix avait une politesse caressante et persuasive. Il portait enfin, dans tous ses mouvements, et surtout dans les fonctions sacerdotales, une grâce majestueuse et simple et un air de piété si profonde, que son être entier paraissait absorbé par la eérémoiiie qu'il célébrait ^. »
Premières difficultés.
Sikiation particulièrement délicate à l'égard du cardinal Consalvi.
La faible santé du nouveau pape n'était pas la seule des difficultés qu'il allait rencontrer dans Taccomplissement de sa haute mission. Après les vives agitations du conclave, ces difiQcultés pouvaient lui survenir, soit du parti qui l'avait combattu et dont les antipathies menaçaient de survivre à son élection, soit du parti qui l'avait élu et qui voudrait peut-être le tenir sous sa dépendance, soit des grandes puissances, qui étaient intervenues si avant dans Taffaire du conclave et qui risquaient de faire sentir leur contrôle dans le gouvernement d'un pape dont l'élection les avait tant préoccupées.
Jusqu'au dernier scrutin inclusivement, le cardinal Consalvi était resté fidèle au candidat des couronnes. Le puissant homme d'Etat dont la haute personnalité dominait tous les membres du Sacré- Collège, et dont les relations s'étendaient partout, allait-il chercher à faire prévaloir une politique personnelle, entraver l'œuvre du successeur de Pie VII ? L'élévation de caractère du grand diplomate ne permettait pas de prêter à sa personne un pareil projet ; mais son parti, quoique très réduit, était actif et habile ; et le groupe des
I . Gard. Wiseman, Souvenirs sur les quatre derniers papeSy trad. Gobmare, un vol. in-8^, Bruxelles, i858, p. 199.
3. Artaud de Montor, Hist. de Léon XII, 2 vol. in-80, Paris, i843, p. 18.
3 WisEMAN, op. cit. y p. aia-ai3. — Le portrait le plus authentique de Léon XII est celui qui a été peint par Giorgiacomo et gravé par Lepri {Roma^ calcograplùa R. G. A.). Au lendemain de l'éleclion de Léon XII, un éditeur parisien, pressé de publier un portrait du nouveau pape, ne trouva rien de mieux que de reproduire le portrait de M. Olier, peint par Strésor et gravé par Boulanger, et d'y insérer le nom de Léon XII. On peut en voir des exemplaires au Gabinet des Estampes.
LÉON XII
Noble
et chrétienne
attitude
Zelantiy dont le cardinal Délia Genga avait fait partie avant son élection, qui le considérait comme son élu, avait déjà fourni, par les exagérations et les rancunes de quelques-uns de ses membres, des prétextes à des représailles qui pouvaient atteindre la politique et la personne du nouveau pape. On n'avait pas oublié, d'ailleurs, et quelques-uns exploitaient déjà avec malignité, un incident regrettable, qui, au cours d'une mission diplomatique de Mgr Délia Genga à Paris, en i8i4> l'avait mis aux prises avec le cardinal Consalvi *. Mais les fauteurs de troubles qui spéculaient sur de tels antécédents connaissaient mal le grand esprit chrétien qui animait également le pape et le cardinal. Leurs calculs ne tardèrent pas à être déjoués.
Le jour même de l'intronisation du pape, une messe solennelle fut célébrée à Saint-Pierre, dans laquelle le cardinal Consalvi devait, en qualité de diacre, présenter au pontife le calice et l'hostie. L'his- du pape et du torien de Léon XII, qui assistait à la cérémonie en sa qualité de ^^^ ^ou/mêmo membre du corps diplomatique, nous dit qu'au moment où le cardi- de
nal s'avança vers le pontife, tenant dans ses mains le calice élevé, de *" ronisa ion tous les points du vaste édifice, et particulièrement des tribunes où se pressaient les princes et les ambassadeurs, des regards curieux se fixèrent sur les deux officiants, épiant, non sans malice, quelle attitude allaient garder, même dans cet instant si solennel, le ministre d'hier et le pontife d'aujourd'hui 2. Mais toutes ces malignes curiosités furent déçues. « Ma mémoire, écrit un autre témoin de la scène, le cardinal Wiseman, ma mémoire me représente encore cette scène sublime. Calme, digne et recueilli, l'ancien ministre, aujourd'hui simple diacre, s'avançait, inconscient des milliers de regards fixés sur lui, tout entier aux fonctions religieuses qu'il remplissait. De la main de son humble ministre, le pape prit la coupe de la très sainte charité. Leurs visages se rencontrèrent dans le baiser de paix. L'œil le plus pénétrant eût cherché en vain à y surprendre le moindre reflet d'un sentiment humain. Selon le rite usité à la messe pontificale, le serviteur trempa ses lèvres au même calice que
I. En 1 8 14, tandis que Consalvi était accrédité auprès de tous les souvcraint réunis à Pans, un parti politique peu favorable au cardinal avait fait donner à Mgr Délia Genga, alors archevêque de Tyr, une mission auprès de Louis WIII. Consalvi. blessé du procédé, dans lequel il vit une marque de méfiance à son endroit, se laissa aller à des paroles vives, dirigées contre le prélat (Artaud, op. cit., i. l, p. i5 16). Cl. P. RiNiERi, Missione a Parigi di Monsignor Délia Genga t dd cardinale Consalvi [maggio iSlù) Civiltà cattolica, 1902, 18c série, t. VI, p. 27a-
a. Artaud de Mohtoh, op. cit., t. I, p. 85-86.
Importante
entrevue de Léon XII
et de Consalvi.
L'ancien secrétaire
d'Etat
de Pic VII
communique
au pape
ses vues
sur le
gouvernement
de l'Eglise.
soD maître. Dès cet instant nul ne put plus douter qu'ils ne fussent unis par le plus sacré des liens *. »
Des événements ultérieurs ne tardèrent pas à confirmer cette impression.
Les pouvoirs de premier ministre, confiés à Consalvi, avaient pris fin avec la mort de Pie VII, de qui il les tenait. Accablé par l'âge et par les infirmités, le cardinal demanda au nouveau pape l'autorisation de se retirer dans sa villa de Porto d'Anzio, pour y passer ses derniers jours dans la retraite. Mais Léon XII ne voulut pas se priver des conseils du grand homme d'Etat. Avant de s'engager à fond dans une politique dont il comprenait les multiples difficultés, il voulut prendre l'avis de l'ancien conseiller de Pie YII. Vers la fin du mois de décembre de i323, au sortir d'une crise douloureuse qui avait failli compromettre sa vie, il manda auprès de lui le cardinal, qui, malade lui aussi, dut se faire transporter dans les appartements pontificaux. L'entrevue fut touchante, et la conversation prit aussitôt un caractère élevé. Interrogé par le pape, Consalvi lui communiqua, en toute liberté et simplicité, sa manière de voir sur les principales questions qui intéressaient le bien de l'Eglise. Deux des tâches les plus urgentes, selon lui, étaient de se préoccuper sérieusement des menées du carbonarisme, et de préparer, pour 1826, un grand jubilé, qui ferait venir à Rome « cent, deux cent mille témoins pour y voir un pape libre dans sa capitale ». Le pape devait aussi, selon Consalvi, se préoccuper beaucoup de l'émancipation des catholiques d'Angleterre et de la protection des catholiques dans les jeunes républiques de l'Amérique méridionale, sans tenir compte, sur ce dernier point, des protestations de l'Espagne. A son avis, il fallait se méfier des négociations entreprises en Russie pour l'union des Grecs aux Latins, parce que cette union était trop envisagée par les Russes du point de vue de leur autonomie religieuse. En revanche, il importait beaucoup de se rapprocher de la France, d'y nouer des relations cordiales avec le roi, et de se lier intimement, dans la mesure oii on pouvait le faire sans ofi'enser Louis XVIII, avec son frère le comte d'Artois, qui paraissait mieux disposé envers l'Eglise^.