rtaud, II
BTSTOIRE GÉNÉRALE DE l'ÉGLTSE
l'abbé de La Mennais. Cette loi, du reste, votée malgré ces vives Oppositions, ne devait jamais être exécutée. Mais l'agitation soulevée par ces mesures ne s'apaisait pas. Tandis que les impérialistes, blessés par les premiers actes du roi, faisaient cause commune avec les libéraux, un parti de royalistes mécontents, mené par Chateaubriand et surnommé « le parti de la défection », faisait au gouvernement une guerre acharnée. Les chansons de Béranger entretenaient à la fois dans le peuple le culte de l'empereur et la haine des jésuites ;
Hommes noirs, d'où sortez vous ?
Nous sortons de dessous terre.
Agitations
anlireligieuses.
Les ordonnances
du i6 juin 1828, réglementant les séminaires et interdisant l'en-
Les œuvres de Voltaire et l'Encyclopédie se publiaient en éditions populaires. Des représentations du Tartuffe se donnaient dans les villes où se prêchaient les missions. Les sociétés secrètes multipliaient leurs menées. Les spectres de l'ancien régime, de la domination du parti prêtre, de la Congrégation, de la Terreur blanche, étaient agités devant les yeux de la population. Le roi essaya en vain, le 5 novembre 1827, de briser l'opposition en créant 76 nouveaux pairs et en prononçant la dissolution de ki Chambre. Ces mesures exaspérèrent les mécontents. L'extrême droite et le « parti de la défection » s'unirent à la gauche. La société « Aide-toi, le ciel t'aidera », qui avait des alliances avec la Charbonnerie et la Franc-maçonnerie, dirigea les nouvelles élections, qui donnèrent à l'opposition une écrasante majorité. Le roi, acculé, se résigna à choisir un ministère libéral et à faire des concessions. Mais la gauche se montra de plus en plus menaçante. Martignac, le nouveau chef du ministère, conseilla au roi, pour écarter le danger qui menaçait son trône, de sacrifier les jésuites.
Le 16 juin 1828, le roi Charles X se résigna à signer deux célèbres ordonnances ^ La première portait que les établissements connus sous le nom d'écoles secondaires ecclésiastiques, dirigés par des personnes appartenant à une congrégation religieuse non autorisée et actuellement existants à Aix, Billom Bordeaux, Dole, Forcalquier, Montmorillon, Saint-Aclîeul et Sainte-Anne d'Auray, seraient sou-
I. Voir dans la Vie de Mgr Frayssinous par le baron Henrion, un vol. in-8*, Paris, 1842, des détails du plus haut intérêt, empruntés aux notes de Mgr Frayssinous, sur les circonstances qui précédèrent et déterminèrent les fameuses ordonnances. Voir aussi, sur la même question, Aktaud de Montor, Hist. de Léon Xfl, p. 372-890 ; Ami de la religion, du 27 février i844. Les détails les plus complets sur cette affaire se trouvent dans l'ouvrage d'Antonin Lir.ic (pseudonyme du P. Clair, S. J.), Les jésuites et la liberté religieuse sous la Restauration,
LEON XU
mis, à dater du i*' octobre, au régime de l'Université. Nul ne pourrait désormais diriger une maison d'éducation ou y professer, sans avoir affirmé par écrit qu'il n'appartenait à aucune congrégation religieuse non légalement établie en France. La seconde ordonnance soumettait à l'autorisation du gouvernement l'établissement des écoles secondaires ecclésiastiques ou petits séminaires. Elle créait en leur faveur 800 bourses de5oo francs ; mais elle fixait à 20.000 le nombre total des élèves, défendait d'y admettre des externes et d'y porter l'habit laïque après deux ans d'études.
Soixante-treize évêques protestèrent dans un Mémoire, qui fut remis au roi par l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen ^ En même temps, l'épiscopat consulta le Saint-Siège. Mais les lettres adressées à Rome à cette occasion furent interceptées par le gouvernement français, qui, de son côlé, envoya à la cour de Rome un jurisconsulte chargé d'exposer à Léon XII « le véritable état des choses ». Le souverain pontife fit écrire par le cardinal Bernetti une note, dont les ministres ne publièrent qu'une partie laissant entendre que le pape approuvait leur conduite ^.
L'historien catholique et royaliste de la Restauration, Alfred Nettement, a porté sur les ordonnances de 1829 le jugement suivant : « Il y avait, au point de vue des idées religieuses, trois conséquences fâcheuses dans les ordonnances du 16 juin ; on ôtait à l'enseignement religieux une ressource ; on mettait l'épiscopat en prévention en matière d'éducation par les mesures prises contre lui ; on accréditait dans l'esprit du vulgaire toutes les calomnies accumulées contre un ordre religieux respectable, en proclamant la nécessité de l'éloigner. Au point de vue politique, les inconvénients n'étaient pas moins graves : le gouvernement apprenait à tous le moyen de lui arracher des concessions, et l'opposition, à laquelle il avait cru devoir donner satisfaction, se sentit encouragée à exiger davantage ^. »
seiçnement
aux
congrégations
non autorisées.
Protestation de l'épiscopat.
Interve«ti©n
du souverain
pontife.
Portée de ces
ordonnance^
:. Henrion, Vie de Mgr de Quélen, un vol. in-80, Paris, 18/42, p. 19a. — Un seul évê(jue refusa de signer le Mémoire, ce fut Mgr Kuillon, évêque de Dijon, parce que, disait-il, les ordonnances royales ne touchaient ni au dogme ni à la discipline. — En revanche, la résistance de l'archevêque de Toulouse, Mgr de Glennonl-Tonnerre, fut très énergique. Le gouvernement ayant insisté auprès de lui pour lui faire exécuter les ordonannces, il répondit : « La devise de ma famille est celle ci : Etiuinsi omnes, ego non. C'est aussi celle de ma conscience o.
a. Voir A. LiHAc, les Jésuites et la llb. relig. sous la Rest., Cf. Artaud, Vie de Léon XII, t. II, p. 388 et s. Le texte intégral de la note du cardinal Bernetti n*a été connu qu'en i8i!|0. (]f. Blrmichon, op. cit., t. I, j). 387-^70.
H. A. Nettement, Hist. de la Bestauration, t. Mil, p. 128,
catl ol'ue L'homme d'Etat qui présidait alors aux destinées de rAutrîche
•n Alleaiagne. avait uue tout autre altitude. Charles X aimait les jésuites, el les
proscrivait ; Metternich détestait l'esprit jésuitique et protégeait la
Compagnie de Jésus.
En 1825, des jésuites, chassés de Russie et de Pologne et établis
en Galicie, sollicitèrent de l'empereur d'Â^utriche la reconnaissance
officielle de leur établissement. Le prince de Metternich écrivit, à
cette occasion, à l'empereur, le 18 octobre de la même année, un Les jésuites , , . , , . . ,..,,,..
en Autriche. ^^°& mémoire, ou, après avoir soigneusement distingue 1 m5/i/w/;on
des jésuites, et le jésuitisme, il ajoutait : « Cette différence est d'une importance majeure,... car je suis très porté à regarder V institution comme une arme salutaire contre les envahissements de l'esprit d'erreur, tandis que je condamne, d'une manière non moins absolue, le jésuitisme sous toutes ses formes aussi bien que dans toutes ses tendances ^ » Ces lignes sont révélatrices de la politique générale suivie par le célèbre diplomate, qui ne paraît pas avoir porté sur
a^po 1 ique i'j]glise catholique un jugement différent. Il en appréciait et il en de Metternich. appuyait hautement l'organisation dans la mesure où cette organisation lui paraissait utile au maintien de l'ordre et de la discipline ; il en reprouvait l'esprit dans la mesure où cet esprit lui paraissait fournir des éléments au désordre politique tel qu'il l'entendait. En demandant à son souverain d'autoriser l'établissement de la Compagnie de Jésus en Galicie, le ministre lui conseillait de ne l'admettre qu' « à l'essai ». « Dans le cas, disait-il, où les jésuites ne suivraient pas une « marche correcte », on serait peut être amené à prendre à leurégard la(( mesure « qui serait inopportune aujourd'hui^. » Suivre une u marche correcte », pour Metternich, c'était soutenir les institutions du passé, ou, du moins, celles des institutions du passé que lui Metternich, jugeail aptes à maintenir l'ordre européen. Car sa
cénéraie"^ politique ne visait à rien de moins qu'à organiser l'Europe. Une telle prétention, du reste, était soutenue par lui avec un orgueil prodigieux. Il se tenait pour infaillible. '< L'erreur, disait-il un jour à Guizot, n'a jamais approché de mon esprit. — J'ai été plus
I. Mrtternich, M('nv)ires, un vol. in 8", l^aris, 1879-1883, t. IV, p. aS^, a. Id,. ibid,^ op. ciL., t. IV, p. 242.
LEON XII
heureux que vous, mon prince, lui répondit le ministre français ; je me suis aperçu plus d'une fois que je m'étais trompé ^. » Son but était de former une « société d'Etats » capable de lutter victorieusement contre le réveil révolutionnaire des nationalités 2. Le centre de cette société d'Etals devait être la Confédération germanique, recevant son mot d'ordre de l'Autriche. Il avait formulé ce rêve, qu'un mot prononcé à Vienne fût reçu dans toute l'Allemagne comme une « loi inviolable ». Pendant de longues années ce rêve fut à peu près réalisé pour ce qui concerne les relations diplomatiques des nations et leur organisation politique. Il fut moins heureux en ce qni regarde le gouvernement intérieur de son propre pays et la compression qu'il voulait exercer sur les mouvements nationaux. (( J'ai souvent gouverné l'Europe, disait-il ; j'ai rarement gouverné l'Autriche. » La sévérité même de ses mesures répressives fut, nous l'avons déjà vu, cequi fortifia le plus, en l'exaspérant, le mouvement national en Italie ; et, au sein même de l'Allemagne, les esprits les plus dévoués au culte de la suprématie germanique, tels que Gœrres et Schlegel, au lieu de suivre le mouvement absolutiste de Metternich dans l'organisation des Etats, et ses tendances joséphistes dans les ra[)porls des pouvoirs civils avec l'Eglise, se firent, au contraire, les apôtres passionnés des idées libérales en politique et de l'indépendance absolue de l'Eglise en regard des Etats. Tandis que le « système Metternich » voyait presque exclusivement, dans l'Eglise comme dans l'Etat, les principes d'autorité et de hiérarchie, un jeune prêtre de l'université de Tubingue, Jean-Adam Mœhler, publiait, en 1825, sous «e titre. De l'unité dans lEglise, un livre plein de fraîcheur et de vie, où il mon-lraît comme principe d'unité dans la
f. Gmzoy, Mémoires pour servir à Vhistoire de mon temps, t. IV, p. 30. Dans son Autobiographie, insérée au tome I de ses Mémoires, Metternich se donne comme le lioulciidnt de Dieu. Il convient que Richelieu et iMazarin étaient gens de mérite, mais comble de sarcasmes ses contemporain» : le < petit Nesselrode », Tliiers « un niais », et Berryer « un sot ».
3. rallevrand, dont le scepticisme pratique était encore plus accusé que celui de MoUernich, se trouva en conflit avec ce dernier au Congre» de Vienne. Il s'agissait donposcr un frein aux prétentions du ministre autrichien, qui voulait bouleverser les nation», en particulier la France, au nom du principe de l'ordre. Talleyranil défendit l'indépendance de» nationalités menacées, en invoquant les principe! de la légitimité et du droit public. La tactique était habile. Elle déconcerta la grave assemblée et y déchaîna un vrai tumulte, a A quoi bon, s'écria le ministre de Prusse, invoquer ces principes ? Gela va sans dire. - Si cela va sans dire, reprit frouleuicnt Tallcyrand, cela va encore mieux en le disant. » — « Que fait ici le droit public ? » murmura de «on côté un autre diplomate. « Il fait que vous v êtes », répliqua le ministre de France, avec son flegme dominateur.
RésultaU
de
cette politique.
Elle provoque,
en Italie
et en
Allemagne,
une réaction
ibérale.
Le traité
de l'Unité
de. l hAflise^
de Mœhler
AVUti'i
Le libéralisme théo'oglque de Gunther.
Son
Introduction
à la théologie
spéculative
Ses doctrines.
société chrétienne et comme principe de foi dans l'âme croyante, non point l'obéissance craintive, qui déprime, mais l'amour, qui élève etquiunit*. Trois ans plus tard, par un contraste plus frappant, à Vienne même, en cette capitale où la religion, trop considérée comme un aspect de l'étiquette ou un rouage de la bureaucratie, semblait « manquer d'air ^ », un autre prêtre catholique, Antoine Gunther, essayait « de renouveler la théologie avec une science réelle et un mysticisme libre et ingénieux 3. « Mais cette fois la liberté et l'ingéniosité dépassèrent les limites de l'orthodoxie. Chose étrange, « Gunther, pour son humble part, était un des rouages de cette organisation de compression intellectuelle qui pesait sur le développement religieux de l'Autriche ; il avait un poste de censeur... Ce gendarme delà pensée devait finir en délinquant*. » Ll soutenait, dans son Introduction à la théologie spéculative, parue en 1828, et dans de nombreuses publications subséquentes, que « l'âme raisonnable est tout à fait distincte du principe de la vie corporelle et d« la connaissance sensible » ; il détruisait tout lien entre les formules de foi catholique et l'aristotélisme du moyen âge ; il encadrait le dogme dans un nouveau système philosophique créé par lui ; il prétendait expliquer les mystères de la Trinité et de l'Incarnation par des faits de conscience de la Divinité ; il concevait le mystère de la Rédemption comme une conséquence nécessaire de la Création ; et, enseignées par lui, ces théories soulevaient un enthousiasme, auquel Goerres et Mœhler eux-mêmes se laissèrent un moment entraîner ; mais ces doctrines téméraires devaient lui attirer les sévères condamnations de l'Eglise ^.
YIU
L'Ecole de Munich.
Le centre du mouvement catholique en Allemagne n'était pourtant pas à Vienne ; il était à Munich. De tous les Etats allemands, la Bavière était celui qui avait le moins subi l'influence du « système
1. Sur ce livre, qui exerça une action puissante sur les jeunes catholiques allemands de cette époque, voir Gotau, Mœhler, dans la collection la Pensée chrétieve^ uu vol. in-i2, Paris, 1906, et l'Allemagne religieuse, le catholicisme, t. II. p 24 '^5,
2. GoYAU, V Allemagne religieuse, le calhoUci^me, t II, p 43.
'6. Saint-René-Taillanoier, Revue des Deux Mondes du i«r octobre i843, p. 96.